Il existe des artistes qui traversent le temps, des sonorités qui résistent aux années de bruit, des mélodies qui s’éternisent et résonnent dans l’espace, contant une histoire transmise de génération en génération.

1- ENFANCE ET PARCOURS
La personnalité mise en lumière ce mois-ci par notre rédaction fait partie de ces figures rares et intemporelles. Il s’agit de l’une des voix les plus reconnaissables et les plus respectées de la musique Mandingue : l’incontournable Ibrahim Sory Kandia Kouyaté, affectueusement appelé « Kandia », la voix d’or du Mandingue. Cet enfant d’Afrique est considéré comme l’une des grandes voix de la Révolution guinéenne. Par son art et son engagement, il a contribué au rayonnement culturel de son pays et à la transmission vivante de l’histoire et de la mémoire Mandingue.
Sory Kandia Kouyaté est né en 1933 à Manta, un petit village niché dans la préfecture de Dalaba, en République de Guinée. Enfant, les anciens disaient déjà de lui qu’il se prédestinait à de grandes choses, comme si son destin était inscrit bien avant qu’il ne prenne la parole.
Descendant de Balla Fassèkè Kouyaté – “Bala Fo Séké” signifie “toi tu sais jouer du Bala” et « Kouyaté » étant dérivé de « KO YAN TÉ » qui signifie “nous avons un secret” – le Djéli (Griot) du roi Soundiata Keïta, fondateur de l’Empire du Mali, Sory Kandia est issu de la grande famille des Kouyaté, ces grands conteurs et gardiens de la mémoire africaine.
Très jeune, vers l’âge de 7 ans, son père Mady l’initie au Ngoni, un instrument traditionnel. Il lui transmet par la voie de l’oralité, l’histoire très complexe du peuple Mandingue, héritage sacré qui façonnera à jamais sa voix et sa mission.
Au fil de son adolescence, il se fait remarquer pour son talent exceptionnel. Il rejoint très tôt la cour royale de Mamou, où ses dons font merveille, avant de s’installer à Labé, où il crée son premier ensemble traditionnel. C’est là, en 1951, que Sékou Touré le découvre.
Alors âgé de 20 ans, le jeune Kandia quitte le Fouta natal pour la capitale Conakry, fort de sa réputation et de son expérience. En 1952, il intègre les Ballets Africains, fondé par Fodéba Keïta, et entame une tournée dans les grandes capitales africaines, conquérant les scènes et les publics par la puissance et la profondeur de sa voix.
En 1956, il entame une tournée européenne et conquiert le cœur de tous les mélomanes. En France, il profite de cette occasion pour enregistrer chez Vogue plusieurs titres, parmi lesquels on peut citer Nina, Mali Sadio et les Chants de réjouissance.
Avec l’avènement de l’indépendance en 1958, la musique devient en Guinée un véritable outil de conscience et de mobilisation. Sory Kandia Kouyaté, nommé ambassadeur culturel s’inscrit pleinement dans cette dynamique révolutionnaire. Sa voix, héritière de la tradition des Djéli, trouve naturellement sa place au service du projet politique et culturel porté par la Révolution guinéenne.
À travers ses albums comme l’épopée Mandingue (avec la Kora de l’immense Sidikiba Diabaté), il célèbre l’histoire africaine, glorifie les figures fondatrices et exhorte le peuple à la dignité, à l’unité et à la fierté retrouvée. Plus qu’un chanteur, il devient un passeur de mémoire, une voix qui relie le passé Mandingue aux aspirations d’un pays en quête de souveraineté. Sory Kandia dirige l’ensemble instrumental national de Guinée, un grand orchestre regroupant 45 musiciens et constitué uniquement d’instruments africains, issus de toutes les ethnies du pays.
2- RÔLE POLITIQUE
Sory Kandia Kouyaté n’était pas seulement une voix, il était aussi un pacificateur. Grâce à sa maîtrise des mots et à sa connaissance profonde de l’histoire et des traditions du peuple Mandingue, il sut habilement user du cousinage à plaisanterie pour rappeler la mémoire partagée entre nations et apaiser des tensions politiques.

En 1975, sous l’impulsion d’Ahmed Sékou Touré, il joue un rôle d’artisan de paix entre deux chefs d’État : Sangoulé Lamizana, président de la Haute-Volta (aujourd’hui Burkina Faso), et Moussa Traoré, président du Mali. Par ses récits et son art oratoire, rappelant que ces pays avaient autrefois formé un même empire avant d’être divisés par la colonisation, Kandia rapproche les dirigeants, faisant dialoguer histoire et mémoire pour transformer la discorde en compréhension.
3- DISTINCTIONS
En 1966, à la tête des Ballets Africains de Guinée, il brille au Festival International du Folklore en Sicile, remportant la Médaille d’or. Trois ans plus tard, au Festival Panafricain des Arts et de la Culture en Algérie, il reçoit la Coupe d’honneur (argent) en solo, tandis que la Guinée sort victorieuse.
En 1970, son talent est couronné avec le Disque d’or du Grand Prix de l’Académie Charles Cros. À sa mort le 25 décembre 1977 à l’âge de 44 ans, les fêtes de fin d’année sont annulées. Tout le pays pleure celui qui partageait sa joie.
La Nation toute entière l’élève au rang de Commandeur de l’Ordre National. Son nom est ensuite donné au principal centre culturel du pays.
En 2024, sa voix continue de résonner : il reçoit le Trophée d’excellence aux Victoires de la musique guinéenne, preuve que Kandia demeure une voix intemporelle, traversant les générations.

Par Aboubacar S. KEBE, Elève-Avocat en PPI au sein du Master 2 Droits Africains de l’Université Paris 1 Panthéon–Sorbonne.
SOURCES :
- Documentaire La trace de Kandia, réalisé en 2015 par Laurent Chevallier :La trace de Kandia – GUINEE
- France Culture, Kâabi Kouyaté rend hommage à son père Sory Kandia Kouyaté, la voix de la Guinée : Kââbi Kouyaté rend hommage à son père Sory Kandia Kouyaté, la voix de la Guinée | France Musique
- Justin Morel Junior, Sory Kandia Kouyaté : l’honneur de chanter, publié le 28 janvier 2018 : https://justinmorel.info/2018/01/26/sory-kandia-kouyate-lhonneur-de-chanter/
- Pour plus de détail : ART ET MUSIQUE : Sory Kandia Kouyaté (1933-1977), par Musinga Mwa Tiki :ART ET MUSIQUE : Sory Kandia Kouyaté (1933-1977) – Ekima Media
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