
Le pays mis à l’honneur ce mois-ci par notre rédaction est le pays hôte et finaliste de la dernière Coupe d’Afrique des Nations. Pourtant, ce n’est pas de football dont il sera question, mais de musique, de mémoire et de spiritualité.
Vous l’aurez sans doute deviné : notre pays du mois est le Maroc, à travers un genre musical singulier, la Gnawa (ou Gnaoua), ce tissage vibrant entre sonorités subsahariennes, rythmes sahariens et chants marocains, qui résonne aujourd’hui bien au-delà des frontières du royaume.
Le Maroc, également appelé Al-Maghrib — « le Couchant » —, se dresse à l’extrémité occidentale du continent africain. Il s’étend sur environ 446 550 km² — près de 710 000 km² si l’on inclut le Sahara occidental — et compte plus de 37 millions d’habitants.
Sa position stratégique, entre Méditerranée et Atlantique, entre Europe et Afrique, en a fait depuis des siècles un carrefour d’échanges où se croisent populations amazighes, arabes, andalouses et africaines. C’est dans ces circulations anciennes — parfois choisies, souvent forcées — que s’enracine la Gnawa.
1- Origine des Gnawa
Le terme « Gnawa » désigne à la fois une communauté d’origine subsaharienne arrivée au Maroc à travers la traite transsaharienne, et le style musical hérité de cette histoire.
Entre le XVIᵉ et le XIXᵉ siècle, des populations d’Afrique subsaharienne parviennent au Maroc via les routes caravanières du Sahara. Certaines sont intégrées comme soldats au service du sultan, d’autres rejoignent des confréries religieuses, mais beaucoup arrivent dans la condition tragique de captifs. Installées notamment à Essaouira, Marrakech ou Fès, elles mêlent progressivement leurs traditions spirituelles aux pratiques locales, donnant naissance à une culture originale, à la croisée des mondes.

L’origine même du mot « Gnawa » demeure sujette à débat. L’administrateur et ethnologue Maurice Delafosse avançait qu’il pourrait dériver de l’expression berbère akal n ignawen, signifiant « pays des muets », utilisée pour désigner des populations ne parlant pas la langue locale. Le terme berbère agnaw, qui signifie « muet », aurait ainsi évolué vers « gnaoua ». Aucune étude ne permet toutefois d’en établir l’étymologie avec certitude. En revanche, les travaux historiques convergent sur un point : les Gnawa sont issus de populations originaires d’Afrique subsaharienne.
Comme le souligne Zineb Majdouli : « Il est difficile de déterminer d’où provient précisément la communauté des Gnawa marocains. Il est possible d’identifier les grands déplacements de populations, retraçant l’histoire des relations entre l’Afrique noire et l’Afrique blanche, mais nous ne pouvons avoir la certitude de l’origine exacte des Gnawa. Les populations déplacées proviennent de l’ancien Soudan, c’est-à-dire de l’ensemble des territoires situés au sud du Sahara, du Sénégal jusqu’au Soudan actuel. »
2- La spiritualité des Gnawa
Les Gnawa se réclament de la zaouïa de Sidi Bilal, en référence à Bilal ibn Rabah, premier muezzin de l’islam et figure emblématique de l’histoire musulmane. Ancien esclave affranchi par le prophète Mohammed, Bilal incarne à la fois la foi, la résilience et l’émancipation. Ce rattachement symbolique fait écho à la mémoire servile dont est issue une partie de la communauté gnawa et inscrit leur pratique dans une continuité spirituelle islamique.
Au cœur de cette spiritualité se trouve la lila de derdeba, cérémonie nocturne de possession à caractère profondément syncrétique. Ce rite puise à la fois dans le soufisme marocain et dans des traditions spirituelles d’Afrique subsaharienne, notamment animistes. Il ne s’agit pas d’un simple moment musical, mais d’un rituel codifié, structuré autour d’invocations, de séquences rythmiques précises et d’appels aux mlouk, ces entités spirituelles associées à la guérison et à la purification.
Parmi les figures invoquées figure notamment Sidi Abdelkader Jilali, grande référence du soufisme et fondateur de la confrérie Qadiriyya, reconnu dans la tradition populaire comme puissant intercesseur et protecteur. Son nom revient fréquemment dans les chants et les invocations.

Les adeptes disposent, pour le déroulement du rituel, d’un ensemble d’objets sacrés appelé m’hella. Cet ensemble comprend notamment le tbel, tambour double-face, des tenues aux couleurs multiples — chaque couleur correspondant à une séquence rituelle et à un esprit particulier — ainsi que divers accessoires symboliques, parmi lesquels des couteaux traditionnels utilisés dans certaines phases du rite. L’ensemble ne relève pas du folklore, mais d’une codification précise où chaque élément possède une fonction spirituelle.
Le maâlem, à la fois musicien et guide spirituel, dirige la cérémonie avec autorité et maîtrise. Dépositaire d’un savoir transmis oralement, il veille à l’ordre des séquences, à l’intensité des rythmes et à l’équilibre du groupe.
Son instrument principal est le guembri, aussi appelé sintir, luth-tambour à trois cordes taillé dans le bois et recouvert d’une peau tendue. Son timbre grave, presque tellurique, structure la mélodie et semble jaillir des profondeurs du désert. Le maâlem pince les cordes tout en frappant la caisse, produisant un son qui à la fois guide et enveloppe.

Autour de lui résonnent les qraqeb, castagnettes massives de fer forgé. Leur cliquetis métallique impose une cadence répétitive et hypnotique. Le rythme s’intensifie progressivement, installant un état de transe collective. Leur son, parfois interprété comme l’écho symbolique des chaînes de l’esclavage, devient, dans le rituel, un appel à la libération spirituelle.

Le tbel, porté à l’épaule et frappé de deux baguettes, ponctue les moments d’intensité, notamment lors des phases de possession.

Dans la lila, musique, geste et spiritualité ne font qu’un : la transe n’est pas un spectacle, mais un passage, un moment de réparation et de réconciliation entre mémoire, corps et sacré. Le maâlem, dépositaire de cette connaissance, incarne la continuité d’une transmission orale exigeante.
3- De la marginalité à la reconnaissance mondiale
Longtemps marginalisée, parfois regardée avec méfiance en raison de sa dimension rituelle et de ses racines africaines assumées, la Gnawa connaît un tournant décisif à partir des années 1990. L’ouverture culturelle du Maroc et l’émergence d’une scène internationale à Essaouira transforment progressivement son statut. Ce qui relevait d’un univers confrérique et intime devient un symbole national, puis une vitrine culturelle mondiale.
Sur la côte atlantique, Essaouira s’impose comme la capitale spirituelle et artistique de la Gnawa. Ancien comptoir où se croisaient caravaniers sahariens, marchands européens et communautés subsahariennes, la ville incarne ce brassage historique.
Depuis 1997, le Festival Gnaoua et Musiques du Monde offre à cette tradition une scène ouverte sur le monde. Sous le vent atlantique, le guembri dialogue avec le jazz, le blues, le reggae, parfois même l’électro. La tradition ne s’efface pas : elle se transforme, elle respire autrement.

Plusieurs figures ont accompagné cette reconnaissance. Mahmoud Guinia (1951–2015), surnommé « le Roi », a marqué les esprits bien au-delà du Maroc, fascinant des artistes tels que Pharoah Sanders ou Carlos Santana. Son frère Moktar Gania poursuit cette dynamique en multipliant les collaborations entre guembri et jazz. Hamid El Kasri, voix puissante du Nord, sillonne les scènes internationales depuis l’enfance. Asmâa Hamzaoui, première femme maâlem largement reconnue, incarne une évolution significative dans un univers longtemps masculin. Autour d’eux, une nouvelle génération explore des fusions contemporaines sans rompre avec l’ancrage spirituel.
En 2019, l’UNESCO inscrit la Gnawa au patrimoine culturel immatériel de l’humanité. Cette reconnaissance internationale consacre un long cheminement : ce qui fut méconnu devient fierté, ce qui fut marginal devient patrimoine.
Aujourd’hui, la Gnawa continue de vibrer, portée par les vents du désert et les vagues de l’Atlantique. Elle rappelle que le Maroc n’est pas seulement un pont entre continents : c’est un espace où l’Afrique se raconte, se danse et se chante, dans un dialogue permanent entre mémoire et modernité.
Par Aboubacar S. KEBE, Élève-Avocat en PPI au sein du master 2 Droits Africains de l’Université Paris 1 Panthéon-Sorbonne.
Sources :
1- Documentaire : Gnawa Music – Corps et Âme, Réalisé par Frank Cassenti, France, 2010.
2- Vanessa Barisch, A Sufi tradition on the world stag, Qantara, publié le 10 juillet 2025.
3- Zineb Majdouli,. Les Gnawa : Histoire publique d’une communauté marginale — Arabepublié en janvier 2008.
4- Lapassade, Georges, Les rites de possession, Paris : Éditions Anthropos, 1997.
5- Claisse, Pierre-Alain, Les Gnawa marocains de tradition loyaliste, Paris : Éditions L’Harmattan, 2002.
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