Érythrée, un naufrage totalitaire

Érythrée, un naufrage totalitaire, par Jean-Baptiste Jeangène Vilmer et Franck Gouéry, PUF, avril 2015, 291 pages.

ErythTot

Au XXIème siècle, loin nous semble être le temps des régimes totalitaires, qu’on assimile volontiers au passé. Ors, l’analyse de Jean-Baptiste Jeangène Vilmer, directeur de l’Institut de Recherche Stratégique de l’École Militaire (IRSEM), et de Franck Gouéry, administrateur à la Commission Européenne, nous apporte un démenti, en nous détaillant le cas de l’Érythrée, pays situé dans la Corne de l’Afrique.

Nos deux auteurs s’inscrivent dans une démarche scientifique. Ils s’attachent à démontrer l’essence oppressive et absolue du régime. Tout au long de la lecture, le lecteur pourra s’appuyer sur l’important corps doctrinal mobilisé par les deux auteurs pour caractériser le régime érythréen en tant que régime totalitaire, avec des mentions des thèses d’Hannah Arendt ou de George Orwell. De plus, J.B. Jeangène Vilmer et Franck Gouéry font débuter leur analyse pas seulement à la naissance de l’Érythrée en tant que régime souverain, c’est à dire en 1991, mais au tout début du processus d’indépendance du pays en 1962.

Les deux auteurs privilégient l’étude de l’Érythrée sur le temps long, en concluant leur analyse par un exposé de l’état actuel de l’Érythrée, illustré par nombre d’exemples précis et fournis. Les deux auteurs complètent ces références par des témoignages de ressortissants érythréens, et font souvent appel au contraste, une démarche intéressante visant à donner au lecteur un exposé le plus clair possible des différents problèmes du pays en comparant des chiffres et des témoignages avec des déclarations d’officiels du régime d’Issayas Afeworki.

Dans cette analyse, il est en effet bien question du régime d’un seul homme, et non d’un pays. À travers le portrait de l’Érythrée, nos deux auteurs font indirectement ressortir à chaque séquence de leur analyse la présence du président de l’Érythrée, Issayas Afeworki, seul détenteur du pouvoir dans une Érythrée extrêmement militarisée. En effet, la plus puissante institution existant en Érythrée est l’armée, chargée à la fois de la défense du territoire mais aussi de l’embrigadement des masses par un service national indéfini dans le temps. En plus de s’apparenter à de l’esclavage moderne – les conscrits sont chargés de construire les infrastructures -, cette conscription oppressive se doit paradoxalement de véhiculer les valeurs du régime totalitaire, et d’y susciter l’adhésion. De cette réflexion, J.B. Jeangène Vilmer et Franck Gouéry nous décrivent un pays dominé par une propagande définie sur l’idée que l’indépendance nationale ne serait pas encore faite, et que les érythréens devraient par conséquent fournir un effort supplémentaire pour réaliser ce but, quitte à se priver de besoins essentiels à la vie de tous les jours.

Alors que le dernier affrontement majeur avec l’Éthiopie voisine, principal adversaire désigné par le régime, a prit fin en 2000 et que l’indépendance est réalisée depuis 1991, J.B. Jeangène VIlmer et Franck Gouéry mettent en lumière le décalage du régime vis-à-vis des atteintes de sa population. Mobiliser l’idée du combat national pour l’indépendance par un service militaire extrêmement lourd a plus pour conséquence de faire fuir la population à l’étranger qu’à la maintenir au sein de l’Érythrée, devenue dès lors un « État-prison », et d’accentuer la catastrophe humanitaire de la population privée de ressources.

J.B. Jeangène-Vilmer et Franck Gouéry interrogent l’avenir du régime. La richesse de l’analyse prépare le lecteur à la chute du régime par lui-même. Nos deux auteurs s’emploient à comparer le régime d’Issayas à un « parasite » proliférant dans un « organisme », le pays Érythrée, au point de tuer cet organisme, ce qui condamne le parasite à la mort. J.B Jeangène Vilmer et Franck Gouéry présentent au lecteur certes la fin du régime comme inévitable, mais qu’elle ne surviendra uniquement de son sein et non de la société civile érythréenne trop épuisée par le totalitarisme autant qu’elle est divisée sur l’avenir du pays après la chute du régime. Les trente dernières pages sont vouées à l’exposé de la fin du régime, au point de donner au lecteur l’impression d’en être aux premières loges, ainsi qu’aux scénarios possibles de l’après-régime. Il convient de souligner l’importance donnée à cette fin du régime totalitaire par nos deux auteurs, qui fournissent une sorte de « guide de prévention » sur les dangers et les défis d’une telle chute pour la Corne de l’Afrique pour les puissances régionales et internationales, dans lesquelles figurent la France avec son implantation militaire à Djibouti, située en face de l’Érythrée.

Alors que l’Érythrée se voit également frappé du syndrome de l’indifférence à l’instar de la Birmanie ou du Burundi, J.B. Jeangène Vilmer et Franck Gouéry donnent au lecteur une analyse très complète et détaillée du pays, ce qui a le mérite de dissiper le mystère régnant autour du « régime d’Issayas » actuellement établit en Érythrée ; un régime totalitaire. Ainsi, la lecture de l’ouvrage Érythrée, un naufrage totalitaire donne au lecteur une bonne définition de la nature d’un régime totalitaire au XXIème siècle.

Louis Ouvry

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