Fatima Ahmed Ibrahim, féministe, communiste et musulmane

« L’émancipation ne signifie pas se débarrasser de nos bonnes traditions et valeurs nationales, ou que les femmes soudanaises deviennent une autre copie de la femme occidentale. C’est lutter contre l’analphabétisme, la maladie, le chômage, la pauvreté et la discrimination au sein du foyer et dans la société (…) » confiait Fatima Ahmed Ibrahim quand on l’interrogeait sur sa vision du féminisme. Née en 1929, d’un père imam qui a perdu ses fonctions d’enseignant dans une école publique après avoir refusé d’enseigner en anglais, et d’une mère faisant partie des toutes premières femmes soudanaises à avoir été scolarisée, celle qui a milité toute sa vie pour les droits des femmes et pour la justice sociale au Soudan s’est éteinte le 12 août 2017, dans le silence assourdissant des médias français. Première femme députée d’Afrique de l’Est et du monde arabe, leader du féminisme et du communisme en Afrique, écrivaine et militante des droits humains récompensée par la communauté internationale à plusieurs reprises, Fatima Ahmed Ibrahim revêtait, fièrement, de nombreuses casquettes qui lui ont néanmoins valu des menaces du gouvernement soudanais et son exil en Grande-Bretagne.

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Issue d’une famille instruite et politiquement engagée, Fatima Ahmed Ibrahim a commencé son combat contre le colonialisme et pour l’émancipation des femmes soudanaises dès son plus jeune âge. Elle lance avec succès, à 14 ans, une grève pour protester contre le remplacement des cours de science par des enseignements d’éducation familiale dans son lycée. Adolescente toujours, elle écrit une série d’articles dans une revue qu’elle baptise El Ra’eeda (La Pionnière) pour dénoncer le système colonial britannique et la place marginale à laquelle sont reléguées les femmes sous ce régime. Elle poursuit son engagement par la plume pendant plusieurs années à travers des publications dans la presse soudanaise, sous divers pseudonymes.

À 24 ans, alors qu’elle n’avait pas pu accéder à l’université par manque de moyens et qu’elle occupait un poste d’enseignante, elle participe à la création de l’Union des Femmes soudanaises (UFS), première organisation de femmes au Soudan qui a organisé pendant plusieurs décennies la lutte pour les droits civiques de ces dernières et qui, à son apogée, rassemblait près de 15 000 adhérents. Cette organisation, qui se voulait socialiste et panafricaine, a milité pour les droits fondamentaux des femmes, comme le droit de vote, le droit au mariage consenti, ou encore le droit à une rémunération égale à celle des hommes pour un même emploi. Sa création s’inscrit dans la lutte anti-coloniale menée par Fatima Ahmed Ibrahim et ses collègues soudanaises, qui voyaient dans les impérialismes occidentaux une volonté d’invisibiliser les femmes et de les dominer dans toutes les sphères de la société. À la tête de l’organisme dès 1956, elle était en charge de la rédaction de Sawt al-maraa (La voix de La femme), revue de l’UFS qui s’efforçait d’alerter et de sensibiliser sur les droits civiques et sur les conditions socio-économiques des femmes, invitant ces dernières à se soulever pour prendre leur destin en main.

Alors membre du Parti Communiste soudanais (PCS) qu’elle a rejoint quelques années plus tôt, elle a été une des figures de premier plan durant la Révolution d’octobre 1964 qui a mis fin au régime militaire et autoritaire d’Ibrahim Abboud. Le gouvernement de transition a mis fin à l’état d’urgence, a réinstitué la liberté de la presse, et a octroyé aux femmes le droit de vote. Profitant de cette mesure, Fatima Ahmed Ibrahim se présente aux élections parlementaires de 1965, sous l’étiquette du PCS, et remporte un siège faisant d’elle la première femme députée du Soudan et du monde arabe, et l’une des premières d’Afrique.

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Grâce à son combat politique acharné, entre 1968 et 1969 le Parlement soudanais a adopté des mesures historiques pour les femmes du pays. Elles pouvaient désormais accéder à l’enseignement supérieur et intégrer tous les corps de métier, elles ont obtenu l’égalité salariale ainsi que le droit à des indemnités durant un congé maternité. Plaçant l’éducation au coeur de ses priorités en cherchant à éradiquer l’analphabétisme chez les femmes, Fatima Ahmed Ibrahim a réussi à donner une nouvelle place aux femmes qui n’ont pas tardé à faire entendre leurs voix multiples en occupant des places de plus en plus prestigieuses au sein de la société soudanaise, auparavant réservées aux hommes. Sa première revendication a été, selon ses propres propos, de demander des droits politiques pour les femmes car elle pensait que tout découlerait de là. Au nom du Coran, les fondamentalistes au pouvoir au Soudan les lui refusaient. C’est alors que Fatima Ahmed Ibrahim et ses alliées ont décidé d’étudier scrupuleusement les textes islamiques afin de montrer aux réticents que l’islam ne contenait pas l’exploitation de la femme. En 1969, les soudanaises ont fini par obtenir le droit de siéger en tant que juges de la Loi islamique (shari’a), mesure avant-gardiste faisant du Soudan une exception parmi les pays régis par l’islam.

Pionnière d’un féminisme africain et musulman, refusant de troquer son toob (habit traditionnel soudanais couvrant tout le corps) contre un jean, elle a payé au prix fort son militantisme féministe et social. Malgré une brève alliance entre le  Parti Communiste soudanais (PCS), dont faisaient partie Fatima Ahmed Ibrahim et son époux Alshafi Ahmed Al-Sheikh, et le gouvernement du général Al-Nimeiri à l’aube des années 1970, un coup d’État organisé par les dirigeants du PCS finit par une purge contre celui-ci orchestrée par le régime militaire en place. Le mari de Fatima Ahmed Ibrahim est exécuté, et elle est emprisonnée puis placée en résidence surveillée jusqu’en 1985. Quelques années plus tard un nouveau coup d’état militaire éclate, plaçant au sommet du pays un parti politique unique mené par l’actuel président du Soudan, Omar Al-Bashir. Le nouveau code légal supprime alors tous les partis politiques et bafoue les droits des femmes ouvrant une véritable chasse aux sorcières de tous.tes les militant.e.s politiques d’opposition, dont faisait partie Fatima Ahmed Ibrahim. Elle est alors à nouveau emprisonnée puis libérée en 1990 grâce à une forte mobilisation internationale en sa faveur. Ses années d’emprisonnement puis son exil à Londres ont néanmoins été un grand coup de frein dans le mouvement d’émancipation des femmes soudanaises dont la lutte continue encore aujourd’hui, plus que jamais, pour la reconnaissance de leurs droits.

Malgré la distance, Fatima Ahmed Ibrahim n’a jamais abandonné son combat pour la justice sociale et pour les femmes de son pays, une lutte qu’elle fait vivre grâce à la création d’une section britannique de l’Union des Femmes soudanaises. Son engagement sans faille lui a valu le Prix des droits de l’Homme des Nations Unies en 1993, puis le Prix Ibn Rushd pour la Pensée libre en 2006.

 

Sources :

“Décès de la militante communiste soudanaise Fatima Ahmed Ibrahim”, Al Bayane, 15 août 2017

“Fatima Ahmed Ibrahim”, L’Humanité, 9 avril 1994

“Fatima Ahmed Ibrahim, emancipation as a craft”, Sudan Tribune, 24 août 2017

“Fatima Ahmed Ibrahim, a pioneer in women’s rights”, The Sudanese Media Center, 13 août 2017

Osman Amira, “Beyond the pan-Africanist agenda: Sudanese women’s movement, achievements and challenges”, Feminist Africa

 

Article rédigé par :

Abir Nur
Diplômée d’une Licence d’Histoire/ Science politique,
de l’Université Panthéon-Sorbonne, Paris 1.

 

Relu et corrigé par :

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Gwendal Mélyon
Etudiant en Science politique,
à l’Université Panthéon-Sorbonne, Paris 1.

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