Compte rendu de la conférence AMA / ESMA du 11/04/2018 – Présences chinoises en Afrique

Le 11 avril, les deux associations Esma – Etudiants de Panthéon-Sorbonne pour les Mondes Africains et Association pour les Mondes Asiatiques organisaient conjointement une conférence sur le thème des présences économiques chinoises en Afrique.

Voici le compte rendu de la conférence.

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Xavier Aurégan : Docteur en géographie-géopolitique à l’Institut Français de Géopolitique, spécialisé dans la présence chinoise en Afrique.


  Durant cette partie de la conférence, les relations sino-africaines sont étudiées d’un point de vue historique et ce, en quatre parties distinctes correspondant à quatres temporalités successives.
  Dans un premier temps (1949-1979), l’une des première dates importantes est 1955 avec la conférence de Bandung (Indonésie) regroupant des pays africains et asiatiques, où Chine et Inde représentaient la moitié de la population mondiale de l’époque. Outre les 5 principes de coexistence pacifique mis en place par les accords, nous nous intéresserons plus ici à la relation entre Inde et Chine. Du côté asiatique, les acteurs majeures étaient Nehru pour l’Inde et Zhou Enlai pour la Chine. Bandung marque donc le début des rivalités sino-indiennes, rivalités rehaussées par l’arrivée des soviétiques mais également par le fait que Nehru fera adopter ses principes de coexistence pacifique. Dès 1963 Zhou Enlai va visiter dix capitales africaines, et comme à Bandung, il pourra avoir plusieures postures selon ses interlocuteurs (attitudes diversifiées qui permettent de bien réussir en Afrique). 1964 marque l’acte de divorce sino-indien car l’Inde va mettre en place son programme de développement à l’international. Pendant ce temps, la Chine soutenait un certain nombre de mouvements de libération en Afrique, et ce en concurrence avec les soviétiques. Le soutien se faisait par livraison de matériel militaire et de toute forme, mais l’aide chinoise était relativement faible comparée à l’URSS et aux occidentaux comme l’en atteste le fait que la Chine n’était que le 13ème fournisseur mondial d’armes en Afrique. Sur le thème de l’adhésion de la Chine à l’ONU, souvent les médias donnaient l’impression que l’Afrique avait fait parti intégrante du vote mais dans les chiffres, la moitié des pays ont voté contre (plutôt Etats francophones, régimes assez autoritaires très proches des occidentaux et donc ont suivi les conseils et consignes de ces puissances).
   Deuxième temps (1972-1993) : période d’adaptation principalement marquée par des facteurs liés à la situation interne de la Chine avec notamment la mort de Mao et Zhou, mais aussi l’évolution de la Chine qui s’engage dans de nombreuses réformes endogènes. En parallèle de nombreux mouvements empêchent l’Afrique de se retourner vers monde, il est possible de citer la baisse du coût des matières premières, l’endettement des Etats, les chocs pétroliers, ainsi que les crises sociopolitiques qui impactent les diplomaties africaines. Durant la période, la coopération chinoise est bien vue dans les milieux africains ruraux mais elle est peu divergente des occidentaux ou des soviétiques, donc il n’est pas possible de parler d’un modèle chinois particulier. De plus dans le contexte des réformes en Chine, beaucoup de diplomates ont été rapatriés, et ce mêlé aux lignes idéologiques floues, le résultat a été un impact direct sur les relations sino-africaines. Double paradoxe, c’est pendant ce temps que la Chine réalise le plus grand projet en Afrique: Tazara, la ligne de chemin de fer entre la Tanzanie et la Zambie. Ce projet qui a essuyé deux refus de financement de la part des occidentaux a été vu par la Chine comme l’opportunité de faire un grand projet en Afrique et ainsi prouver que les soviétiques ne sont pas les seuls à pouvoir faire cela (barrage en Egypte).
   Troisième temps qui représente les “20 glorieuses” de ces relations (1994-2014) : en 1993, la Chine devient indépendante sur plan pétrolier. Jusqu’en 2014 , 80% importation Chine-Afrique sont constituées de matières premières, mais au-delà la Chine diminue ses importations, alors qu’en Afrique plus de 90% des importations sont made in China. Ce déséquilibre de la balance import/export expose le continent au risque de se réendetter après longue période de désendettement, à titre d’exemple, 80% de la dette djiboutienne est détenue par la Chine
  Depuis 2014, il y a pluralité des acteurs chinois en Afrique, avant, seul l’Etat chinois et les entreprises publiques traitaient dans le continent, mais il apparaît de plus en plus d’entreprises privées et groupes occidentaux qui investissent en Chine puis Afrique, mais également des banques et institutions similaires.  Le risque pour les pays africains est une asymétrie entre 54 pays africains et la Chine, inégalité publiques sociales, géopolitiques… et donc perpétuation des dépendances pour les pays africains. D’autre part, l’intervention de la Chine sur le marché africain représente une « bulle de liberté » car cela offre la possibilité de mettre en concurrence les acteurs occidentaux.

     Cai Shujue : Responsable commerciale en charge du corridor Chine-Afrique au sein de la Société Générale


  En charge du développement des relations entre professionnels chinois et marchés en Afrique au sein de la Société Générale. L’Afrique est une zone marquée par une très forte croissance (entre 6 et 10% par exemple la Lybie qui dépasse 10% ) ce qui fait que le continent attire beaucoup d’investisseurs. Malgré une baisse des échange en 2015, l’année 2016 a été marquée par une reprise dynamique des investissement chinois qui s’orientent dorénavant plus vers le secteur industriel.
  La coopération Chine-Afrique est marquée par trois types d’acteurs majeurs. Les premiers sont les institutions financières avec les banques qui proposent des prêts à taux préférentiels aux Etats pour financer des projets chinois, par exemple la China-Africa development fund qui a pour vocation d’investir dans le développement en Afrique. Le deuxième type d’acteur est l’ensemble des entreprises chinoises qu’elles soient privées ou publiques. Enfin dans la troisième catégorie nous retrouvons par exemple l’institut Confucius (Instituts répartis sur le continent dont un exemple de projet est l’octroie de bourses pour étudiants africains étudiant en Chine). Malgré des débuts timides, les projets à but non lucratifs se démocratisent de plus en plus avec la construction d’écoles, l’attribution de bourses d’études…
  Les projets chinois en Afrique ont une durée moyenne de trois à cinq ans, il n’y a donc pas d’investissement réel de la part des entreprises en Afrique, les raisons ce phénomène sont des problèmes de communication ou tout simplement que les personnes n’ont pas vocation à venir s’installer sur le continent. Depuis 1-2 ans on voit apparaître un nouveau mode de financement PPP (partenariat public-privé): investir sur 15-20 ans dans l’opérationnel ; aujourd’hui cependant, les projets PPP sont plus rares.


     Serge Michel : Grand reporter, Correspondant zone ouest-africaine pour Le Monde (2006-2008) puis Rédacteur en Chef pour Le Monde Afrique (2014-2018)

  Je fais plus du journalisme d’étape et donc mon travail se base sur des anecdotes : observation de la situation sur le terrain. Par exemple j’ai travaillé avec une femme partie de Pékin à Brazzaville en 2000; elle a commencé à travailler comme traductrice puis peu à peu a ouvert une boutique, un restaurant… et en 2008 avait ramené 80 membre de sa famille à Brazzaville grâce aux différentes activités qu’elle a lancé (exportation bois, fenêtres en aluminium…). Je tenais à voir l’Afrique à travers le regard des Chinois mais pour cela il a fallu gagner leur confiance, ce qui n’était pas évident. J’ai retrouvé cette même femme à une soirée à jouer au ping pong avec le ministre des forêts; il était impressionnant de la voir, elle qui était arrivée comme traductrice, 8 an plus tard dans jardin ministre avec 16 usines
  Autre histoire en Zambie, une fille travaillait dans un restaurant tenu par des chinois, plus tard, celle ci s’était retrouvée à porter l’enfant du patron asiatique. Il y a un fort problème d’interaction entre Chine et Afrique il n’y a qu’à voir la musique (différents rythmes),  et la discipline (le Chinois se conçoit comme élément d’un grand système, alors qu’en Afrique c’est le contraire). Autre exemple, celui de l’autoroute chinoise en Algérie, le projet a été critiqué quant à sa conduite géopolitique mais il y aussi derrière plein d’histoires humaines. Les ouvriers Chinois récupéraient et nourrissaient les chiens de la région pour ensuite les manger, ce qui leur a causé de nombreux problèmes avec des locaux. Les Chinois ont commis beaucoup d’erreurs en Afrique : l’une des plus grandes a été en Zambie, un groupe Chinois a acheté une mine de cuivre et une usine de dynamite pour creuser la mine, dans un soucis d’économie, la partie de production des détonateurs était proche de celle de l’explosif, ce qui a mené à un accident coûtant la vie aux 50 travailleurs locaux présents dans l’usine.
 Mais la travailleurs Chinois ont la capacité d’apprendre très vite. Afin d’accéder aux ressources quasiment monopolisées par les occidentaux, les entreprises chinoises se doivent de faire des cadeaux aux Etats africains, il ne s’agit pas là seulement de corruption mais la construction de routes, de ponts… Ceci passe aussi par la rencontre et la mise en place de bonnes relations avec les dirigeants locaux. Par exemple les Chinois ont même aidé un ministre à gagner des élections car ils avaient fourni à ce dernier brouettes et arrosoirs pour qu’il les distribue à la population.

  Malgré les rumeurs, à ma connaissance il n’y a pas de prisonniers chinois en Afrique. Beaucoup de Chinois voulaient travailler en Afrique, il payent pour déposer leur dossier dans une agence de recrutement, et il se trouve que l’Afrique est la destination pour laquelle les frais de dossier sont les moins chers. Les Chinois ont beaucoup émigré du centre du pays vers les villes côtières donc il est quasiment pareil de quitter pour Shanghai ou l’Afrique tant qu’on envoie de l’argent.
  Considérant toutes les relation précédentes il n’est pas surprenant de remarquer l’impact d’une culture sur l’autre. Par exemple, le Zambia Time, journal africain qu’on retrouve rempli de nouvelles chinoises, car l’équipe de rédaction reprenait toutes ses informations de l’agence chinoise. Autre exemple, je me suis rendu au lycée Pierre Savignon de Brazzaville  pendant que plusieurs étudiants passaient le bac; dans la salle où se déroulait l’épreuve de philosophie les étudiants étaient fortement dispersés, la salle de russe était elle, presque vide et enfin il restait la dernière salle où les étudiants passaient l’examen de chinois, il y avait là une cinquantaine de lycées tous concentrés sur leur épreuve.

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