L’art photographique contemporain en Afrique

L’art photographique contemporain en Afrique

Regard sur l’art photographique en Afrique

« Photographier les gens, c’est les violer, en les voyant comme ils ne se voient jamais eux-mêmes, en ayant d’eux une connaissance qu’ils ne peuvent jamais avoir ; c’est les transformer en choses que l’on peut posséder de façon symbolique. » Susan Sontag

La photographie a ce double aspect d’être à la fois portée sur le réel et sur l’imaginaire. Elle capte des moments du temps mais l’artiste ne se limite pas à ce que le monde sensible nous offre. Il joue avec elle, en fait un art libre et démonstratif d’un monde dont il rêve et qu’il voudrait partager avec les autres. Seul avec son objectif, le photographe laisse libre court à son imagination et s’adresse directement, sans détours, aux individus, qui pourront postérieurement adhérer ou non à son art. Par ailleurs, la photographie n’est pas perçue comme on pourrait percevoir un tableau, on la perçoit comme une image de la réalité. Est-elle une pure image de la réalité ou permet-elle de véhiculer un savoir nouveau ? On pencherait instinctivement du côté de la première idée. Aucun filtre, si ce n’est le filtre photographique, ne sépare le monde de la photo puisqu’elle le capture à un moment donné. La photographie permet aussi de mettre à jour ce qui ne nous est pas donné à voir et en ce sens elle constitue, comme tout art, un outil fabuleux pour celui qui l’appréhende. La photographie contemporaine africaine met ainsi en avant la volonté, pour les artistes africains, de donner un regard nouveau sur le continent. Désireux de rompre avec les stéréotypes qui empêchent un vent nouveau de s’installer sur le continent, ils bravent les interdits et explorent tous les champs possibles.  Voyons l’évolution de la photographie en Afrique et comment elle peut constituer un art révélateur, porteur de significations et de changements.

L’essor de la photographie en Afrique

            Ce n’est que dans les années 90 que la photographie africaine a pu faire l’objet d’une réelle étude scientifique. Pendant la période de la colonisation, l’art en général et l’art photographique en particulier ne pouvaient être libres, le colonisateur ayant le joug sur leur production. Pourtant, dès la fin du XIXème siècle se sont établis des ateliers (la structure de phrase semble moins lourde ainsi), comme au Kenya ou en Tanzanie. La décolonisation a été le moment pour les communautés africaines de se réapproprier cet art et d’en faire un outil de création personnelle et d’émancipation. Par ailleurs, la photographie a lentement progressé vers le portrait. Initialement, elle avait surtout des aspects anthropomorphes, notamment du fait de l’importance des cultes animistes chez certaines populations. 

            Par ailleurs, le rapport des africains à la photographie n’a pas toujours été paisible. En effet, si la pratique du portrait a été un outil de reconnaissance sociale en Europe dès le début de XIXème siècle, elle a longtemps été perçue comme un moyen de contrainte en Afrique. En effet, au début de l’époque postcoloniale, la photographie était utilisée par l’État à des fins de surveillance. Le consentement du photographié n’était pas demandé, il était comme réifié face à une personne qui ne le considérait pas comme unique mais comme un citoyen lambda dont il fallait obtenir l’image à des fins non artistiques. 

La photographie a ainsi contribué à la formation d’un imaginaire propre qui a connu des évolutions. Lorsque les studios photographiques se sont développés au milieu du XXème siècle, la photographie a pu faire l’objet d’une pratique plus personnelle, libératrice. En effet, elle s’est émancipée du joug de l’État et de sa vocation à rendre vérité pour l’État. Désormais, elle produisait sa vérité pour toute personne qui s’y expérimentait ou qui se plaçait derrière l’objectif. La personne était vue par le photographe comme un sujet qui n’offrait pas tout et qui l’invitait à venir à sa quête. Loin du regard de la société et de ses lourds préjugés, elle a pu devenir un moyen de découverte de soi et des autres.

Si elle a longtemps été au service de l’État, elle a progressivement acquis de l’indépendance et a institué sa propre finalité.

L’art photographique : Entre une aspiration identitaire et  universelle

   Quelques réserves peuvent être formulées quant à l’extension de la photographie aujourd’hui. On observe qu’elle reste un art peu développé et qui fait l’objet de peu de pratique. Le principal problème est socio-économique. En effet, dans l’état actuel des pays, la photographie demeure un luxe et est une pratique qui reste dans les mains d’une partie de la population qui possède le matériel approprié et coûteux ainsi que les compétences techniques d’exercice. Il n’en reste pas moins que l’on observe un attrait grandissant chez les jeunes africains qui profitent de leur temps libre pour déambuler dans les rues et se prêter au jeu prenant parfois le pas sur les photographes professionnels. D’ailleurs, la faillite de certains photographes les amènent parfois à jeter leurs travaux aux oubliettes, ce qui empêche ainsi le travail des historiens ou ethnologues qui souhaiteraient se pencher sur le sujet… 

Du reste, la production photographique en elle-même se diffuse rapidement et atteint des endroits toujours plus reculés grâce notamment au développement des canaux de communication et des moyens de transport qui permettent de relier facilement les habitants et d’échanger aisément les informations. Par ailleurs, le développement des nouvelles technologies a permis aux supports photographiques d’atteindre des contrées toujours plus lointaines. Cela n’a pu qu’accroître l’influence de cet art et fortifier l’intérêt des jeunes à son égard.

   Dans un article paru dans la revue « Autrepart », Jean-François Werner tente d’analyser comment la photographie s’est immiscée dans l’imaginaire collectif africain. Si comme tout art, la photographie possède ses codes, il va sans dire que chaque art est déterminé localement. On ne peut donc faire abstraction de l’œil qui est derrière l’objectif, de son histoire et de ses idées. De ce fait, elle est nécessairement universelle, chaque personne peut l’appréhender mais sa compréhension change en fonction de celui qui la perçoit.

  La photographie africaine se retrouve aujourd’hui prise entre deux mouvements. D’une part, la volonté de rendre compte d’une histoire singulière invite le photographe à produire un travail authentique. D’autre part, cet art n’échappe pas à l’influence des phénomènes globaux et peut être amené à se réinventer en fonction des nouvelles tendances.  

     Un premier constat qui peut être fait est que la photographie, en Afrique, porte encore principalement sur des portraits. En effet, la photographie des paysages reste peu répandue et témoigne de la volonté du photographe de rester le plus proche possible de l’individualité dans sa complexité tout en souhaitant renverser les schèmes sociaux établis. Les problématiques d’émancipation, d’identité et de sexualité sont abordées mais la vision apportée est indépendante de la vision occidentale pour rendre compte d’une réalité personnelle et irréductible.   Le photographe soulève le paradoxe entre l’image d’une Afrique perçue par les autres et celle perçue par les Africains eux-mêmes.

Source : Kinglsey, Ossai, Nsukka, Enugu state, Nigeria by Ruth Ossai. https://www.theguardian.com/artanddesign/2020/mar/15/africa-state-of-mind-extract-ekow-eshun

Source : Eric Gyamfi, Nana et Razak, 2016. https://www.francetvinfo.fr/monde/afrique/culture-africaine/africa-21e-siecle-un-autre-regard-sur-la-photographie_4144313.html

Source : Zanele Muholi, MaID, Brooklyn, New York, 2015, série Somnyama Ngonyama, Collection Fondation Louis Vuitton.

https://www.fondationlouisvuitton.fr/fr/collection/artistes/zanele-muholi

Par ailleurs, si l’esthétique photographique est marquée par des codes locaux , les récentes productions ont montré la volonté de s’aligner sur des codes issus de la globalisation culturelle. En effet, au-delà de la production d’un récit national et collectif qui souhaite offrir aux personnes des points d’identifications culturels, les productions mettent en avant des signes et des attitudes motivées par le modèle capitaliste (démonstration de richesses, mise en avant de signes communément reconnus et valorisés) qui s’entrechoquent avec des signes issus d’un environnement local et empreints de ses spécificités. 

 Ainsi, l’Afrique (comme l’ensemble des continents) n’échappe pas aux phénomènes de production et de consommation de masse. La production photographique s’est alors réinventée de telle sorte à donner à la société un nouveau support de signes et a transformé la relation signifié/signifiant, participant ainsi à un savoir globalisé. 

source : Nyaba Léon Ouédraogo (né en 1978, Burkina Faso) – American man  https://www.artistikrezo.com/agenda/art-contemporain-africain-et-portrait-photographique-piasa.html

Focus sur le travail de Hassan Hajjaj

            Le travail de Hassan Hajjaj, photographe d’origine marocaine, illustre bien cette rencontre. Comme d’autres photographes issus du continent, il essaye de rendre compte de la spécificité de chaque population en y mêlant des traces de modernité (notamment à travers le style vestimentaire adopté par les modèles). 

Dans ses photographies, il met alors en avant des femmes et des hommes en tenue traditionnelle ou moderne et leur fait adopter une attitude assurée, parfois provocatrice et en décalage avec des idées intuitives que l’on pourrait avoir sur le sujet. Ainsi, cette femme, vêtue d’un pyjama aux mille couleurs et sans véritable cohérence entre elles, coiffée d’une manière toute aussi extravagante est assise, jambes écartées, tête droite, le regard masqué par des lunettes de fête. Tout cela sur fond de tissu maghrébin. Elle renverse alors le cliché de la femme discrète, à l’attitude neutre, aux vêtements sobres et offre une conception de la féminité actualisée et dans l’ère du temps.

Source : Alo Wala, série “My Rockstars”, Hassan Hajjaj, 2015. https://philipperochot.com/2019/09/11/delires-et-fantasmes-de-hassan-hajjaj-expo-maison-europeenne-de-la-photo-philippe-rochot/

  Ainsi, au sein même des studios, la relation entre le photographe et le sujet se réinvente sans cesse. L’impact de la multiplication des références, aussi bien artistiques que culturelles, amène les modèles comme les photographes à se les réapproprier de manière originale, faisant ainsi ressortir le choc d’une culture globale et locale.

Hassan Hajjaj produit des photographies qui s’adressent tout autant aux locaux qu’aux étrangers. Chacun peut se retrouver noyé dans une société multiculturelle où des usages aussi différents les uns que les autres sont amenés à se rencontrer. En se donnant à ce jeu de mélange culturel explosif, il rend compte de la complexité d’une identité en métamorphose constante. Tout en préservant leur authenticité et leur histoire, les personnes issues d’une double culture montrent / témoignent de l’envie de se faire une place au sein d’une époque qui amène les individus à partager leur mode de vie et à s’entendre sur les tendances actuelles. 

Pour voir plus de photographies sur Hassan Hajjaj : https://www.mep-fr.org/event/maison-marocaine-de-la-photographie/


Aïcha CHEMMAH – Étudiante en L3 de Droit à l’Université Paris I Panthéon-Sorbonne


Bibliographie

–  Lucile Commeaux, Beaux livres : « Africa 21e siècle, photographie contemporaine africaine » d’Ekow Eshun et « Atget : Voir Paris », de Paris à Bamako, la photo dans tous ces états”. France culture. 25/12/2020. 

Disponible sur :

https://www.franceculture.fr/emissions/la-critique/beaux-livres-africa-21e-siecle-photographie-contemporaine-africaine-dekow-eshun-et-adjet-voir-paris-0

–      “ Photographie et dynamiques identitaires dans les sociétés africaines contemporaines. Jean-François Werner Dans Autrepart 2002/4 (n° 24), pages 21 à 43. 

Disponible sur : https://www-cairn-info.ezpaarse.univ-paris1.fr/revue-autrepart-2002-4-page-21.htm

–       « Au royaume des aveugles, les borgnes sont rois » ou Comment faire de la photographie africaine un objet d’étude. Jean-François Werner Dans Journal des anthropologues. 2000/1-2 (n° 80-81), pages 193 à 216. 

Disponible sur :https://www-cairn-info.ezpaarse.univ-paris1.fr/revue-journal-des-anthropologues-2000-1-page-193.htm

  •  “Capter l’époque : le regard indépendant de J. D.’Okhai Ojeikere, Aura Seikkula, Bisi Silva,   Melissa Thackway, Érika Nimis, Marian Nur Goni” Dans Africultures 2012/2 (n° 88), pages 58 à 70. 

Disponible sur : https://www-cairn-info.ezpaarse.univ-paris1.fr/revue-africultures-2012-2-page-58.htm

–       « Art contemporain, art Africain ? », Bruno Nassim Aboudrar Dans Médium 2005/4 (N°5), pages 101 à 109.

Disponible sur : https://www-cairn-info.ezpaarse.univ-paris1.fr/revue-medium-2005-4-page-101.htm

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