Le cinéma égyptien: entre influence régionale et marginalisation internationale

Le cinéma égyptien : entre influence régionale et marginalisation internationale

Si le cinéma égyptien peine aujourd’hui à trouver sa grandeur du passé, celui-ci reste emblématique. Surnommée le « Hollywood du monde arabe », la culture cinématographique égyptienne, née au bord du Nil à partir des années 1930, a longtemps dominé les écrans des pays arabes, aussi bien du Levant que du Maghreb. Cet art égyptien, qui correspond à un des sommets de la culture arabe, reste pourtant largement méconnu dans le monde occidental. Malgré le développement d’une véritable industrie cinématographique, l’Égypte a longtemps souffert d’un manque de références à l’échelle internationale. Tout en ayant eu d’importants échos dans le Moyen-Orient et dans le monde musulman, cette industrie semble avoir fait l’objet d’un certain désintérêt, qui a pu freiner son potentiel rayonnement international. Dans cet article, il convient donc de revenir sur l’histoire, bien ancrée, de cet art cinématographique égyptien du XXe siècle.

Une brève histoire du cinéma égyptien

“L’Égypte aux Égyptiens ! »… De ces mots d’ordre est née la révolution de 1919, de laquelle s’ensuit la déclaration de l’indépendance du pays en 1922. Une nouvelle période s’ouvre alors en Égypte inspirant un esprit nationaliste. Cette nouvelle donne va jouer un rôle primordial dans le développement de l’industrie cinématographique égyptienne. La production locale commence peu à peu à se développer, grâce à des figures nationalistes, telles que Talaat Harb, fondateur de la Banque Misr en 1920. Connu pour ses sympathies nationalistes et soucieux de promouvoir des productions nationales, il fait de l’industrie cinématographique un véritable secteur de l’économie, notamment en fondant une série de studios modernes au Caire. C’est l’inauguration en 1935  des fameux Studios Misr, situés près des Pyramides de Guizeh, qui ouvre la voie à une nouvelle ère de grandeur dans l’histoire du cinéma égyptien.

Les Studios Misr en 1935 (Source: Wikipedia)

Avec le développement d’un procédé d’enregistrement sonore, entre 1936 et 1956, les Studios Misr produisent au total 57 films. Oum Kalthoum, célèbre chanteuse égyptienne, surnommée “l’Astre de l’Orient”, fait sa première apparition cinématographique dans le film Wedad, première production des nouveaux studios tournée en 1936, retraçant une histoire romantique inspirée des Milles et une nuits. Du même réalisateur allemand Fritz Kramp, est produit le film Lachine en 1938, dont les actions prennent place dans un pays arabe imaginaire au XIIe siècle, tout en tentant de refléter la situation socio-politique sous le règne du roi Farouk. Les Studios Misr produisent ainsi une grande variété d’œuvres, allant des films noirs aux mélodrames, en passant par les comédies et les films musicaux. Inspiré des studios hollywoodiens, un véritable système voit progressivement le jour en Égypte. Ayant pour vocation d’accompagner le développement de l’industrie cinématographique égyptienne, les Studios Misr prennent alors en charge la production, la distribution et la commercialisation des films égyptiens. 

Affiche du film Wedad (1936) de Oum Khaltoum

Si dans un premier temps Hollywood a pu servir de modèle pour les Studios Misr, le cinéma égyptien s’est par ailleurs rapidement singularisé. Partant de la volonté de faire parler et de donner la voix au peuple, les films égyptiens cherchaient à représenter, le plus fidèlement possible, l’ensemble des catégories sociales égyptiennes et à dépeindre les réalités socio-économiques du temps. La filmographie de Youssef Chahine, un des cinéastes arabes les plus connus dans le monde, a notamment été soucieuse de retracer les soubresauts de l’histoire politique et sociale de l’Égypte au XXe siècle. Le Ciel d’enfer (1952), réalisé par Chahine, raconte l’affrontement entre un pacha tout-puissant et un jeune ingénieur agronome, reflétant la corruption qui mine le pays aux dernières heures de la monarchie, affaiblie par la guerre israélo-arabe. Le réalisateur égyptien, Kamal Selim, dans son film La Volonté (1939) mettant en scène Hussein Sedki et Fatma Rouchdi, va quant à lui dresser un tableau profondément réaliste de la crise économique qui touche l’Égypte dans les années 1930 à travers une histoire tirée de la vie réelle d’un quartier du Caire. Le cinéma égyptien s’est donc considérablement inspiré et a évolué en parallèle des dynamiques contemporaines du pays, témoignant non seulement d’un esprit créatif nouveau mais aussi d’une certaine liberté de parole. 


Youssef Chahine sur le tournage du film « Le Destin » (1996) – D.R

Accessible, représentatif, et libérateur, le cinéma égyptien devient alors un véritable art et média populaire. Une nouvelle génération d’acteurs charismatiques fait son apparition. On pense notamment à Fatima Shaker, plus connue sous le nom de Shadia, incarnant dans ses films divers visages de la femme moderne luttant pour sa liberté et sa dignité, notamment dans L’épouse n˚13 (1962), à Souad Hosni qui va être surnommée « cendrillon de l’écran arabe », connue pour son film Méfie-toi de Zouzou (1972), ou encore à Ismail Yassine, célèbre comédien connu pour son physique très expressif et vivace, ainsi que pour ses films avec son nom dans le titre comme Ismail Yassine dans la marine (1957). Tant de figures emblématiques qui vont devenir, pour de nombreux égyptiens et égyptiennes, des symboles et des visages de la modernité et du changement.

Affiche du film L’épouse n˚13 (1962) de Souad Hosni

Les années 1930, 1940 et 1950 correspondent à une période importante, dite d’âge d’or du cinéma égyptien, tant sur le plan artistique que sur le plan économique. Si la conjoncture socio-politique s’est un temps avérée en faveur de la production cinématographique égyptienne, les années 1960 marquent son relatif déclin. Le coup d’État de 1952 s’accompagne d’une série de nationalisation du secteur cinématographique, entreprise par Gamal Abdel Nasser, freinant ainsi son développement. En 1973, le ministère de la culture a désormais comme prérogative l’intervention dans la programmation cinématographique. Si les films deviennent peu à peu des instruments de la politique de contrôle de l’État, le cinéma égyptien demeure, malgré tout, une force régionale de première importance, avec le Caire devenant la capitale du cinéma arabe. 

Extrait du film Ismail Yassine dans la marine (1957)

Une forte influence dans les pays arabes et dans le monde musulman

Les gens se rapportent à l’Égypte parce qu’ils ont les mêmes griefs, parce qu’ils pourraient être la prochaine Égypte”, souligne Mohamed Zayani, professeur à l’Université Georgetown au Qatar. Les films égyptiens, par la simplicité de leur langage et l’accessibilité des histoires relatées reflétant les difficultés du temps, vont en effet rapidement se diffuser en Afrique du nord et au Levant. Ils vont connaître un succès même au-delà, touchant des pays musulmans plus lointains, comme notamment l’Indonésie. Le dialecte égyptien commence alors à être communément reconnu dans tout le monde musulman, y compris dans les salles spécialisées diffusant des films en langue arabe en Europe. Si le développement précoce de l’industrie cinématographique en Égypte peut expliquer l’importante diffusion par-delà les frontières nationales et le succès phénoménal de ses films, d’autres facteurs exogènes ont pu jouer.

Parvenu à se débarrasser très tôt de la tutelle britannique, l’Égypte est un des rares pays du monde arabe et de l’Afrique dont la vie culturelle a su se maintenir et n’a pas été fortement influencée par la colonisation. La domination coloniale, qu’a longtemps connue un très grand nombre de pays africains, a joué pleinement un rôle dans ce déséquilibre. Le mouvement de décolonisation, qui débute alors dans les années 1940 en Afrique, va progressivement donner au cinéma sa place dans chaque pays. L’indépendance et l’émancipation nationale sont sans doute des moments clés laissant une marge au développement d’une culture propre au sein de chaque société africaine. Ainsi, si les films égyptiens deviennent, pendant une importante période, la seule référence cinématographique, du moins en Afrique du nord et au Levant, ils ont pourtant peiné à se diffuser sur la scène internationale. À quoi cela tient-il ?

Une absence de renommée internationale du cinéma égyptien

Le public occidental a longtemps identifié le cinéma arabe uniquement à quelques figures égyptiennes qui ont bénéficié d’une réputation internationale. On pense notamment à Omar Sharif, premier acteur du monde arabe à Hollywood. Il devient une véritable vedette internationale, notamment après Lawrence d’Arabie, qui lui vaut l’Oscar du Meilleur Second rôle en 1963. Youssef Chahine devient également le cinéaste égyptien le plus connu dans le monde et le plus primé dans les festivals internationaux du cinéma.

     

Omar Sharif dans le film Lawrence d’Arabie (1962)

Outre ses œuvres inventives et ses qualités de cinéaste, Youssef Chahine va être connu pour son engagement, jusqu’aux années 2000, en faveur de la reconnaissance de la production cinématographique égyptienne et africaine à l’échelle internationale. En 1983, dans une interview tournée à l’occasion du Festival de Cannes, Youssef Chahine parle de la place de l’Afrique dans le monde du cinéma. Il souligne en particulier la « condescendance occidentale » à l’égard de la culture cinématographique du continent africain qui semble perçu comme un « troisième monde ». Est-ce que la « condescendance occidentale », décrite par Youssef Chahine, pourrait-elle être à l’origine de la faible diffusion des films égyptiens et africains sur la scène internationale ? S’il est vrai que l’Afrique, aussi bien du nord que subsaharienne, avait un certain retard en matière de production cinématographique, des films de haute qualité aux côtés des films égyptiens commencent pourtant à voir le jour dans la seconde moitié du XXe siècle. 

Si une négociation internationale, après l’achèvement du processus de décolonisation en Afrique, commence peu à peu à prendre place entre le “Nord” et le “Sud”, entre des partenaires indépendants et égaux, cette même dynamique ne s’est cependant pas reproduite à l’échelle culturelle. La diffusion des films égyptiens et africains dans les circuits commerciaux européens reste très marginale. Souvent perçus comme folkloriques, ils restent également très peu représentés dans les grands festivals cinématographiques internationaux. Sans forcément être l’unique unité de mesure d’une certaine renommée, ces événements annuels jouent un rôle décisif permettant à des producteurs et des réalisateurs de promouvoir et de mettre en valeur leurs films. Leur importance peut ainsi expliquer cette recherche de confirmation par “l’Occident” dont témoigne Youssef Chahine dans son interview. Ce dernier souligne que Cannes et Venise doivent au contraire être à la recherche de l’universalité et de la découverte de ce qui existe dans le reste du monde comme talent. 

Néanmoins, on peut se demander si ce manque de succès des films égyptiens et africains dans le monde occidental tient exclusivement à une “condescendance occidentale”. Le rapprochement culturel entre l’Egypte et les pays arabes explique vraisemblablement le succès et la forte influence du cinéma égyptien au Moyen-Orient et au Maghreb comme nous l’avons démontré. Est-ce que parallèlement l’écart culturel entre l’Egypte et l’Occident ne justifie-t-il pas cette méconnaissance et ce désintérêt à l’égard de la production cinématographique égyptienne ? 


Basma Nabih – L3 Histoire Science-politique et Histoire à l’université Paris I Panthéon-Sorbonne


Bibliographie

Elnaccash, Ataa. “Egyptian Cinema: A Historical Outline.” African Arts, vol. 2, no. 1, 1968, pp. 52–71. 

Gaffney, Jane. “The Egyptian Cinema: Industry and Art in a Changing Society.” Arab Studies Quarterly, vol. 9, no. 1, 1987, pp. 53–75.

Samir Farid, « Naissance et développement du cinéma égyptien (1922-1970) ».

Solange Poulet, « Cinémas arabes » : le xxe siècle est déjà loin ? », Revue des mondes musulmans et de la Méditerranée, 134 | 2013, 21-25

Vincent Battesti et François Ireton (dir.), L’Égypte au présent. Inventaire d’une société avant révolution, Paris, Sindbad-Actes Sud, La Bibliothèque arabe, Hommes et sociétés.

Viola Shafik, Popular Egyptian Cinema: Gender, Class and Nation, 2007

Article CNN, “Egypt’s cultural influence pervades Arab world”. Publié le 12 février 2011. URL: http://edition.cnn.com/2011/WORLD/meast/02/12/egypt.culture.influence.film/Archives Radio Télévision Suisse (RTS), Interview de Youssef Chahine du 23 mai 1983. URL: https://www.rts.ch/archives/tv/culture/special-cinema/3458302-youssef-chahine.html

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