“Cette indépendance du Congo, nul Congolais digne de ce nom ne pourra jamais oublier que c’est par la lutte qu’elle a été conquise, une lutte de tous les jours, une lutte ardente et idéaliste, une lutte dans laquelle, nous n’avons ménagé ni nos forces, ni nos privations, ni nos souffrances, ni notre sang. Cette lutte, qui fut de larmes, de feu et de sang, nous en sommes fiers jusqu’au plus profond de nous-mêmes, car ce fut une lutte noble et juste, une lutte indispensable, pour mettre fin à l’humiliant esclavage qui nous était imposé par la force. (…) Nous avons connu les ironies, les insultes, les coups que nous devions subir matin, midi et soir, parce que nous étions des « nègres ». Nous avons connu les souffrances atroces des relégués pour opinions politiques ou croyances religieuses ; exilés dans leur propre patrie, leur sort était vraiment pire que la mort même. Nous avons connu qu’il y avait dans les villes des maisons magnifiques pour les Blancs et des paillottes croulantes pour les Noirs. Qui oubliera enfin les fusillades où périrent tant de nos frères, les cachots où furent brutalement jetés ceux qui ne voulaient plus se soumettre au régime d’injustice, d’oppression et d’exploitation. Nous qui avons souffert dans notre corps et dans notre cœur de l’oppression colonialiste, nous vous le disons tout haut : tout cela est désormais fini.”
Alors même qu’il n’était pas destiné à prendre la parole, c’est en ces mots que s’est adressé Lumumba à l’audience présente lors de la cérémonie de l’indépendance du Congo le 30 juin 1960. Ces paroles contrastent du ton modéré employé par Joseph Kasa-Vubu, premier président du Congo indépendant. Ce discours profondément anticolonialiste détonne surtout du ton paternaliste employé par le roi Baudoin de Belgique qui s’était précédemment évertué à louer une occupation belge au bilan pourtant plus que discutable. Les paroles de Lumumba ont dépassé les frontières du Palais de la Nation dans lequel se déroulait la cérémonie. Ces paroles ont fait l’objet d’ovations massives par la foule rassemblée à l’extérieur du Palais. Ces dernières ont également largement dépassé les frontières même du Congo, transformant ainsi Lumumba en une véritable “icône du mouvement libérateur du tiers monde” selon l’historien belge Emmanuel Gérard. Ce discours marque également le début du complot funeste qui se dessine à son égard. Lumumba apparaît en effet comme un frein aux ambitions des autorités belges de maintenir leur emprise sur les richesses du pays. Ce complot aboutira à son assassinat le 17 janvier 1961 alors même qu’il aura passé seulement deux mois à la tête du premier gouvernement du Congo indépendant.
I. Lumumba, “icône du mouvement libérateur du tiers monde”
Patrice Emery Lumumba, de son véritable nom Elias Okitasombo, est né le 2 juillet 1925 dans la localité de Onalua dans la province du Kasaï-Orientale. Il est issu d’une famille modeste appartenant à l’ethnie Tetela. Élève brillant, il reçoit son éducation dans les écoles missionnaires chrétiennes. Jusqu’en 1945, il travaille comme employé de bureau dans une société minière belge de la province du Sud-Kivu. Son travail lui permet de prendre conscience de l’importance capitale des richesses du sous-sol congolais dans l’économie mondiale. Lumumba devient par la suite comptable aux chèques postaux à Stanleyville (actuel Kisangani). Il intègre le cercle des évolués de la ville, organisation regroupant les indigènes lettrés. Il parvient même à briguer la fonction de président de l’organisation. De retour d’un voyage à Bruxelles en 1956, il est condamné à une peine d’emprisonnement d’un an pour détournement de fonds. Il se défendra par la suite estimant qu’il n’a fait que prélever son dû en raison de ses salaires impayés. En 1958, il crée le Mouvement National Congolais (MNC) avec Cyrille Adoula. Il milite pour un Congo uni, laïc et indépendant. Son projet détonne des autres partis indépendantistes qui luttent davantage pour un système fédéral à l’instar de la Confédération des associations tribales du Katanga (CONAKAT). La même année, il participe à la conférence panafricaine des peuples organisée à Accra par Kwame Nkrumah, le père de l’indépendance ghanéenne. Nationaliste affirmé, Lumumba souhaite notamment l’indépendance économique du Congo. Sa ligne politique est la suivante : faire profiter aux congolais des richesses de leur terre.

Du 4 au 6 janvier 1959, Léopoldville (actuel Kinshasa) est en proie à de grandes émeutes en raison de l’interdiction par l’autorité coloniale d’un meeting de l’Alliance des Bakongos (ABAKO). Lumumba est incarcéré pour subversion. Le roi décide d’engager finalement le processus de décolonisation. En janvier 1960, les partis congolais sont conviés à Bruxelles à une table ronde pour discuter des modalités de l’indépendance. Les indépendantistes y exigent la présence de Lumumba. En mai 1960, sont organisées des élections législatives. Le MNC sort grand vainqueur de ces élections. La date de l’indépendance est fixée au 30 juin 1960. Le processus de décolonisation n’aura donc duré que 6 mois, durée clairement insuffisante pour faire du Congo nouvellement indépendant un État fonctionnel et autonome après 80 ans de domination belge. En raison de la victoire du MNC, c’est Lumumba qui dirigera le premier gouvernement du Congo indépendant. La popularité de Lumumba s’est accompagnée d’une campagne de dénigrement virulente à son égard par les autorités coloniales. Ses exigences fermes lors de la table ronde le feront apparaître comme un radical aux yeux des autorités belges qui espéraient toujours conserver un certain degré de mainmise sur le Congo. Dans un contexte de guerre froide où une véritable chasse aux sorcières est menée contre les communistes, Lumumba est accusé à plusieurs reprises d’en être un. Il se défendra toujours contre cette accusation.
II. La gouvernance de Lumumba
Parmi ses premières réformes, Lumumba décide de procéder à une africanisation des cadres de l’armée. Cette africanisation fait l’objet de vives oppositions par les responsables belges. Lumumba devra freiner ses ambitions réformatrices puisque seulement 11 jours après son indépendance, le Congo doit faire face à une crise politique majeure. La CONAKAT appuyé par les militaires belges déclare la sécession de la province du Katanga, riche région dans laquelle on retrouve notamment 70% du cobalt mondial. La jeune armée congolaise n’est pas en mesure de faire face à cette crise. Lumumba demande ainsi une aide à l’ONU. Dans une réunion de l’assemblée générale, Lumumba critiquera notamment la Belgique qui a laissé le Congo sans appareil administratif et militaire au terme d’un processus décolonial précipitée. Initialement, aucun dispositif ne sera prévu pour contraindre les troupes belges à se retirer. Face à l’inaction de l’ONU, Lumumba se tournera vers l’Union soviétique pour obtenir un soutien. L’ONU fera alors volte face et une résolution du Conseil de sécurité du 22 juillet 1960 obligera les troupes belges à se retirer du territoire congolais.
III. La fin de Lumumba
Pour empêcher Lumumba de mettre en œuvre son projet, les autorités belges et américaines décideront d’abord de sa neutralisation politique. Sous la pression des occidentaux, Kasa-Vubu décide de démettre Lumumba de ses fonctions le 5 septembre 1960.
Craignant toutefois que Lumumba ne devienne un “castro africain” selon les dires du Président américain Eisenhower, son élimination sera finalement décidée. Le 10 octobre de la même année, il est placé en résidence surveillée. Le 27 novembre, il parvient à s’échapper de sa résidence avec sa famille. Il a pour objectif de rejoindre Stanleyville (actuel Kisangani) où plusieurs de ses partisans organisent la résistance. Il est cependant arrêté par les troupes fidèles du général Mobutu. Lumumba sera ensuite ramené à Léopoldville (actuel Kinshasa) avant d’être détenu au camp Hardy de Thysville (actuel Mbanza-Ngungu). Lumumba et ses compagnons seront exécutés par des séparatistes de la région du Katanga avec des mercenaires belges. Le 17 janvier 1961, le monde entier apprend sa mort. Son certificat de décès indiquant qu’il est mort en brousse masque en réalité un destin bien plus macabre. Son corps ainsi que ceux de ses compagnons seront jetés dans l’acide. Il s’agit de faire disparaître toutes ses traces. L’objectif est d’éviter toute forme de recueillement ainsi que la résurgence de ses idées.

IV. La postérité de Lumumba
La nouvelle de sa disparition a suscité de vives réactions dans le monde entier. Les images de son arrestation par les troupes de Mobutu furent largement diffusées dans le monde. Che Guevara qualifiera Lumumba de “martyr de la révolution mondiale”. Peu après sa disparition, l’Université russe de l’amitié des peuples sera baptisée en son honneur. Elle porte son nom jusqu’en 1992. En 2023, l’Université sera de nouveau nommée en son hommage. En 1966, Lumumba est proclamé héros national par le général Mobutu Sese Seko. Cette intronisation n’est que de façade puisque toute mention de sa personne est interdite durant les 31 ans de son régime. Ce n’est qu’après la chute de Mobutu, qu’un monument en l’honneur de Lumumba verra enfin le jour à Kinshasa. En 2013, une nouvelle cité en son honneur sera créée dans sa province natale du Kasaï Orientale.
Par ailleurs, la figure de Lumumba a été la source d’inspiration de nombreuses œuvres littéraires. En 1963, Jean Paul Sartre publie un essai intitulé “La vie et l’œuvre de Patrice Lumumba”. Aimé Césaire prendra également la plume pour imaginer les derniers instants de sa vie dans sa pièce de théâtre “Une saison au Congo”. En 1999, l’auteur belge Ludo De Witte publie “L’assasinat de Lumumba”. Son ouvrage naît de sa volonté d’élucider “l’assasinat le plus important du XXème siècle pour l’Afrique”. Il y compile notamment les aveux d’un commissaire de police belge qui a participé à son exécution. Ce dernier réitérera même ses propos devant la télévision belge. Malgré ses aveux, cet officier ne sera jamais inquiété comme tous les autres participants et commanditaires de l’assassinat de Lumumba. En 2016, une dent sera retrouvée au domicile de sa fille alors même qu’il avait affirmé s’être débarrassé des reliques de Lumumba dans la mer du nord. Cet unique vestige de sa dépouille sera remise à sa famille le 20 juin 2022. Ainsi, malgré la volonté des commanditaires de son assasinat de voir sa mémoire effacée, celle-ci n’a cessé de perdurer.

Betoko Mbala-Dila – Etudiante en master 1 droit international des affaires et membre actif d’ESMA
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