Mohamed Boudiaf, l’espoir assassiné.

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L’espoir algérien comme le surnomme affectueusement Matoub Lounes (chanteur algérien assassiné) est l’allégorie de tous les espoirs algériens. De figure historique oubliée de la mémoire, il réussit en 5 mois à devenir le symbole de la démocratie algérienne. On retient de lui son combat contre l’islamisme d’une part et contre la corruption de l’Etat d’autre part. Ce qui lui valut la mort, c’est sans doute une incorruptible volonté de construire une Algérie meilleure sans prendre en compte les oppositions du régime en place.

 

Enfance et engagement pendant la seconde guerre mondiale

Né en 1929 à M’Sila, une petite ville à quelques kilomètres d’Alger, il entreprend des études et devient fonctionnaire sous la troisième république. Il s’engage dans les rangs de l’armée française et participe en tant que sous officier à la célèbre bataille de Monte Cassino. Il se rend compte de la ségrégation au sein des Forces de la France libre, notamment lors de la libération de Paris où les autorités françaises ont procédé à un blanchissement des troupes.

Militant engagé pour la révolution algérienne

    Les massacres de Sétif entre le 8 et le 22 mai 1945 le poussent à s’engager activement auprès de Messali Hadj et de son parti. Ce dernier est interdit, Boudiaf intègre alors la nouvelle formation du même Messali Hadj. Mohamed Boudiaf fonde en 1947 l’organisation spéciale, branche armée du mouvement pour le triomphe des libertés démocratiques (de Messali Hadj). Une branche dissolue par la police française en 1952 après de longues investigations. En fuite, Boudiaf est condamné par la justice française par contumace à la peine de mort. Ce qui ne l’empêche pas de continuer à militer voir même radicaliser son action. En 1954, il fonde avec huit autres dirigeants ce qui sera plus tard connu comme le F.L.N. et au mois de novembre, il donne le coup d’envoi d’un guerre qui dure huit ans. Sur tous les fronts, Boudiaf est choisi pour représenter l’Algérie au sein d’une délégation. En 1956, l’avion de la délégation est détourné par les autorités françaises qui capturent les passagers. En prison à partir de cette date, il dirige la fédération de France, véritable poumon économique du F.L.N. En 1958, il intègre le gouvernement provisoire de la république algérienne jusqu’à l’indépendance et fera parti de ceux qui élaborent le traité d’Evian en 1962.

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Opposition au régime et exil

    A partir de 1962, constatant les dérives autoritaires du régime algérien après le coup d’Etat de Ahmed Ben Bella, Boudiaf quitte le F.L.N. – lui qui détient la carte n°1 – et fonde son propre parti. Il est emprisonné en 1963 dans le désert et entame une grève de la faim pour protester contre cette sentence arbitraire. L’affaire médiatisée, le régime lui offre l’exil en Suisse, ce qu’il refuse catégoriquement. Il est transféré dans une prison dans le nord et rejugé. Cette fois-ci, c’est la peine de mort qui est prononcée mais, il s’échappe pour se réfugier en France. Dans un premier temps, il continue son activité d’opposant mais il se rend vite compte qu’il n’est pas à son aise et décide de vivre avec sa famille au Maroc. Boudiaf parcours le monde pour donner des conférences et écrit Mais où va l’Algérie? Outre la dénonciation du régime et ses dérives, il expose sa vision politique pour son pays. En 1978 après la mort de Boumediene, voyant l’hommage populaire qu’il a suscité, il dissout son parti et arrête toutes ses activités politiques.

La décadence de la société algérienne

    La mort du président Boumedienne laisse le pouvoir vacant, c’est alors que les dirigeants du FLN choisissent une personnalité malléable pour occuper la présidence. Ancien colonel de l’armée, Chadli Bendjedid n’a aucune expérience du monde politique. Un manque de vision globale, une crise économique et un système politique dépassé fragilisent le régime en place. Peu à peu, l’Etat cède du terrain à une nouvelle forme d’idéologie religieuse héritée des franges les plus radicales des frères musulmans égyptiens. La chute des cours du pétrole des années 80 accentue la crise économique. En 1880, on assiste déjà au premier soulèvement populaire. La ségrégation linguistique et l’interdiction d’une conférence de l’anthropologue linguiste Mouloud Mammeri à Tizi Ouzou pour d’obscurs motifs poussent la jeunesse kabyle à manifester, les forces de l’ordre ouvrent le feu à balles réelles faisant 126 morts (selon les chiffres officiels qui sont souvent relatifs). En 1988, c’est l’émeute générale en Algérie. Cela commence à Bab El Oued, à Alger et, rapidement, le mouvement gagne le pays. L’armée intervient à Alger et les forces de l’ordre font le travail ailleurs. Là encore un lourd bilan humain de plus 700 morts. Mais, cette fois-ci, l’Etat accède aux revendications. Le président Chadli Bendjedid charge son nouveau premier ministre Mouloud Hamrouche de concevoir une nouvelle constitution qui se veut démocratique, la démarche se ponctuant par des élections libres et transparentes. Seulement le premier ministre joue sur la peur de l’islamisme pour maintenir le FLN au pouvoir face aux nombreux partis politiques qui viennent de se créer, sans même constater l’adhésion populaire qui débute dès le début des années 1980. Après des élections municipales quasiment remportées au premier tour par le parti islamiste, le Front Islamique du Salut, le danger se fait sentir au sein du pouvoir. Des réajustements du corps électoral sont opérés pour endiguer la victoire possible du FIS aux législatives sans grand succès puisque en 1992, le FIS remporte les élections. Un coup d’Etat est alors mené par l’armée suite à la démission du président en place. Un comité collégial composé de deux politiciens et de deux officiers de l’armée est en charge de trouver un remplaçant temporaire. Après le refus d’Aït Ahmed, un des chefs historiques du FLN désormais à la tête du parti socialiste, le général Nezzar jette son dévolu sur l’exilé Mohamed Boudiaf.

Le retour en sauveur et l’assassinat d’un symbole

    Au mois de janvier, l’avion de Boudiaf atterrit en Algérie. L’accueil est discret et les algériens ne le connaissent pas puisque le régime s’est attaché à effacer son nom de la mémoire. Pourtant, en 5 mois il devient un symbole pour tous les algériens, celui d’une démocratie possible. Son action se déploie en trois points: d’abord lutter contre le FIS qui a réfuté la démocratie avant même de gagner les différentes élections. Ensuite, s’attaquer à ce que lui-même qualifie de “mafia d’Etat” à savoir les différents réseaux de corruptions. Enfin, donner des bases solides à un futur Etat de droit et une démocratie moderne. Mais, le temps lui manquera puisque le 29 Juin 1992, lors d’une conférence retransmise à la télévision d’Etat, un officier des forces spéciales du DRS ( département qui regroupe renseignements intérieurs, extérieurs et le contre espionnage ) lui tire à bout pourtant après avoir fait diversion avec une grenade.

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Les algériens assistent impuissants à l’assassinat de celui qui est devenu le symbole du progrès. La population prend d’assaut le palais présidentiel et, pour la première fois, réussit à y entrer pour l’investir. Un million de personnes accompagnent son cortège funèbre, la mort dans l’âme. Une enquête officielle est diligentée et conclue sur des négligences graves de la sécurité du président. Un point repris par le fils de Boudiaf pour réfuter la version officielle qui avance un acte isolé d’un sympathisant des idées islamistes. Après le procès de l’assassin, la femme de Boudiaf demande même la grâce présidentielle de l’accusé pour dénoncer une parodie judiciaire. Il est encore difficile d’avancer un coupable de ce meurtre. La théorie la plus probante met en défaut les autorités, coupables au moins d’une négligence complice sinon d’une implication directe.          


 

                 Pour approfondir le sujet :

Livres

– Mohamed Boudiaf, Où va l’Algérie ?, 1964. (Publié depuis par plusieurs maisons d’édition

– Sid Ahmed Semiane, Au refuge des balles perdues, La découverte, France, 2002. (Chap ;3)

– Ahmed Ben Belaïd, C’était Boudiaf, La société des écrivains, Saint-Denis, 2007.

Articles de presse

– Farid Alilat, « le «J’accuse!» de madame Boudiaf», 22/8/2005, Jeune Afrique, Paris

http://www.jeuneafrique.com/103722/archives-thematique/le-j-accuse-de-madame-boudiaf/

– Farid Alilat, «  Algérie, que nous apportent les documents récemment déclassifiés par la CIA. » , 13/2/2017, Jeune Afrique, Paris.

http://www.jeuneafrique.com/mag/400374/politique/algerie-apprennent-documents-recemment-declassifies-cia/

– Mathieu Kairouz, « Ce jour-là: le 29 juin 1992, le président Mohamed Boudiaf est assassiné» 28/6/2016, Jeune Afrique, Paris.

http://www.jeuneafrique.com/335973/politique/jour-29-juin-1992-president-mohamed-boudiaf-assassine/

– Catherine Gouëset,  « Chronologie de l’Algérie (1962-2014) », 19/3/2014, L’express, Paris.

https://www.lexpress.fr/actualite/monde/afrique/chronologie-de-l-algerie-1962-2012_498189.html

Documents audio-visuels

– Lounès Matoub, Hymne à Boudiaf, (Chanson de l’album) A yemma amek, 1993.

https://youtu.be/shLQb-pKKno

La marche du siècle spéciale Algérie avec pour invité unique Mohammed Boudiaf. (Émission TV pour France 3)

https://youtu.be/fq4PTYNGjQ8

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