L’Assassinat de Ptolémée de Maurétanie, Un rapide tour d’horizon de l’Afrique romaine aux premiers pas de l’Empire

 

Parler d’Histoire Ancienne impose des rigueurs différentes de celles des études sur des sujets contemporains. Manque cruel de source, partialité et biais évidents de ces dernières sont les tares de l’apprenti historien qui s’aventure en ces temps qui nous semblent parfois si lointains. Plus encore, c’est la distribution inégale des sources qui pose problème : malheur aux dominés et aux perdants ! Ils ne parlent plus qu’à travers les écrits des grands « historiens » des peuples qui les ont mis à genoux, Grecs ou Romains. Une fois ces précisions apportées, parler de l’assassinat du roi numide Ptolémée de Maurétanie par décision de l’empereur Caligula peut sembler absurde car rien ou presque ne nous renseigne sur les circonstances précises de la mort du souverain africain. C’est pourtant là que j’ai décidé de mener quelques recherches : à partir du moment où l’on considère l’assassinat politique non pas comme un acte de violence ponctuel et isolé, mais comme l’aboutissement d’un long processus fait de tensions, inscrit dans un contexte et ayant pour effet une modification radicale ou partielle de ce dernier, une étude devient possible. Ainsi, cet article propose de penser une trame de long terme, centrée sur l’assassinat de Ptolémée, pour expliquer les dynamiques, ambiguïtés et contradictions des réactions mutuelles des Africains et Romains dans le processus de romanisation. Il met aussi en lumière le caractère intemporel de la pratique de l’assassinat politique, dont notre exemple est loin d’être un des plus anciens. On comprendra que cet article ne suppose en aucun cas une « tradition » de l’assassinat politique en Afrique plus qu’ailleurs en établissant implicitement des liens entre les évènements de l’Afrique antique et les assassinats contemporains – lesquels sont l’objet des autres articles de ce dossier –, au contraire, il insiste sur le caractère lié et intersubjectif des évolutions des sociétés passées.

Avant de continuer, un brin de définition s’impose. Trois termes essentiels sont à distinguer : conquête, colonisation et romanisation. La conquête consiste en la soumission par les armes d’un territoire, en soit, il s’agit d’un transfert de propriété. La conquête réussie, l’assujettissement d’un territoire, permet en général le prélèvement de tributs et de taxes sur le territoire conquis. La pratique nous montre ensuite que la perception de taxes est limitée sans administration compétente – et donc présence militaire conséquente – pour procéder au prélèvement de l’impôt. La Colonisation signifie l’implantation de colons sur les terres soumises, ce qui implique l’appropriation et la mise en culture de terres, mais aussi l’organisation et la réorganisation de centres urbains coloniaux. La Romanisation est enfin un processus autrement plus complexe. Il s’agit de permettre à Rome et à ceux qui se placent dans son orbite de tirer le plus de bénéfice possibles des zones annexées. Très concrètement, cela revient à adapter l’économie et les cadres de société à l’économie Romaine. Ce processus implique un transfert d’homme et de pouvoir, mais aussi un remodelage civilisationel à tous niveaux : la romanisation, c’est l’érosion programmée des valeurs traditionnelles au profit de celles du Colon. C’est dans cette dynamique que s’inscrit l’assassinat de Ptolémée de Maurétanie. Ptolémée est le fils de Juba II, roi placé par l’empereur Romain à la tête de la région à condition de suivre les directives romaines. Un protectorat, en somme. Sa politique n’est jamais entrée en contradiction avec celle de Rome et, malgré les nombreuses difficultés dont nous parlerons plus tard, il reste un roi populaire en comparaison avec les proconsuls romains de la province d’Africa. Pourtant, en 40 alors qu’il mène sa double réforme, Caligula envoie des assassins pour couper la tête du pouvoir numide et annexer la Maurétanie. Paradoxale mise à mort, tuer un allié, par pure volonté de conquête ? Et pourquoi à ce moment, en 40 ? Pour comprendre l’assassinat de Ptolémée, nous devons interroger l’ensemble de la conquête et romanisation en Afrique. Passage éclair de l’alliance à la trahison, de la coalition à la conquête, l’action de l’empereur est alors un véritable coup de force qui marque la vie politique africaine pour des décennies.

L’Africa, malaise et premières initiatives

« Pendant que Carthage était en feu, et que toute la ville était la proie d’une épouvantable flamme, Scipion ne put retenir ses larmes. Polybe, son précepteur, lui ayant demandé le motif de ses pleurs, Scipion répondit « Je songe aux vicissitudes de la fortune ; peut-être le moment viendra où Rome aura le même sort. » Diodore de Sicile, Bibliothèque historique, XXXII

La Terre maudite

L’Histoire de Rome, et l’histoire de l’expansion Romaine est intimement liée à la relation de la cité avec Carthage, l’actuelle Tunis. Les guerres puniques – Rome contre Carthage – façonnent la Méditerranée occidentale de 264 à 146 av. J-C. Pendant toute cette période, les Carthaginois sont la puissance dominante de la région. Ils développent une thalassocratie sur leur empire et tissent un important réseau d’alliance avec des puissances mineures. Rome en comparaison, est une cité-état ayant très récemment étendue son influence à toute la botte de l’Italie (prise de Tarente en -272), dont la flotte n’est pas encore très développée. Par souci de synthèse, nous nous attacherons aux deux dates pivots que sont 202 av. J-C et 146 av. J-C. Mon propos dans cette partie n’est pas vraiment de raconter les guerres puniques, mais de comprendre leur rôle fondateur dans les relations Rome-Afrique, sans quoi nous ne serions pas à même de saisir la complexité et la charge symbolique des évènements qui entourent l’assassinat de Ptolémée. En -202 se tient la bataille de Zama, tout près de Carthage. Zama c’est l’aboutissement de la contre-offensive Romaine, absolument inattendue, menée par Publius Cornelius Scipio. Passage à l’offensive inespérée pour une Rome alors république et malmenée par les troupes carthaginoises et leur chef charismatique et génie militaire, Hannibal Barca. Ce dernier parvint dans une expédition encore aujourd’hui mythique à faire passer ses troupes (et ses fameux éléphants) par-delà les Pyrénées et les Alpes pour infliger la plus humiliante série de défaite que Rome ait jamais connue. D’abord la Bataille du Lac Trasimène en -217, où près de 15 000 Romains trouvèrent la mort et 10 000 furent emprisonnés (au total l’intégralité des troupes) pour des pertes s’élevant à 1 500 hommes du côté Carthaginois. Puis le désastre de Cannes l’année qui suit en -216, bataille sanglante où la république perdit 45 000 soldats. Ces chiffres impressionnent encore aujourd’hui, pensés dans le contexte démographique de l’époque, ils deviennent ahurissants, c’est dire le traumatisme que la Campagne Carthaginoise d’Hannibal provoque sur l’intégralité de la société Romaine. Pourtant en -202 Carthage est vaincue sur son territoire, et doit verser un lourd tribut à Rome. Vaincre Carthage, c’est se permettre l’idée, le doux rêve, d’une domination sur tout l’occident méditerranéen, des horizons bien plus grands que tout ce que Rome n’ait jamais pu imaginer. Cornelius Scipio, obtient par ses haut fait un triomphe, la plus haute récompense dont puisse rêver un consul Romain (chef des armées), et le titre de Scipion l’Africain. Il devient une personnalité si influente qu’il menace l’équilibre de la République jusqu’à en défier les institutions. Ainsi, alors qu’il est jugé en 186-184 av. J-C pour avoir coopéré avec Antiochos III, souverain rival du Pont (Rivages de la Mer Noire), il parvient à détourner le procès en arguant que, pour l’anniversaire de la bataille de Zama, il se devait de remercier Jupiter. Il s’engage dans une procession incroyable dans laquelle tous les citoyens le suivent au dépit de ses accusateurs restés seuls sur le lieu du procès. C’est bien la victoire contre la grande Carthage qui donne un prestige inégalé à Scipion l’Africain, et c’est l’usage de ce prestige qui mène à la personnalisation toujours plus forte du pouvoir à Rome, finissant même par faire tomber la république sous le joug du premier triumvirat, en 60 av. J-C. Ainsi, le traumatisme de la deuxième guerre punique, d’abord militaire – on a cru, pour la première fois, en la chute inéluctable de Rome pendant les dix ans où les armées d’Hannibal occupent le territoire – est aussi un traumatisme institutionnel, un mal qui devient endémique vient à bout de la République, à jamais marquée par sa victoire contre Carthage.

 

« Et je pense qu’il est bon que Carthage cesse d’exister » répétait Caton l’Ancien après chacune de ses interventions au Sénat. Nous sommes quelques années avant le début de la troisième guerre punique, en -149. De retour d’un voyage en Afrique, le sénateur conservateur montrait à ses pairs une belle figue ramenée des jardins de Carthage, figue dont il avait fait une obsession. Ce fruit, c’était pour lui la preuve du redressement économique de la cité qui mit Rome à genoux, c’était la nécessité impérieuse de reprendre l’affrontement au lieu de se disperser en Orient. Du côté de Carthage, la tension est également palpable. Massinissa, Roi de Numidie protégé par Rome profite du traité de non-agression que la cité punique entretien avec les romains pour mettre à bien ses velléités d’expansions sur le territoire carthaginois. Alors qu’en -151 Carthage a fini de verser les indemnités de guerre, tout laisse à penser que la puissance Carthaginoise est prête à renaître de ses cendres. Et les souhaits de Caton furent exaucés, Carthage décide de riposter aux provocations de Massinissa, Rome intervient, Carthage brûle en -146 après le siège mené par Scipion Emilien (fils adoptif de Scipion l’Africain) et une bataille acharnée qui dura 6 jours et 6 nuits. Carthage, une cité de plus de 700 ans, qui jouit d’un respect sans pareil dans tout le monde méditerranéen. La Chute de Carthage, accompagnée par celle de Corinthe la même année, marque un tournant décisif dans l’histoire romaine. C’est le début d’un impérialisme sauvage, qui pousse à la destruction par tous les moyens de l’ennemi, une fuite en avant vers la conquête, menée par des généraux charismatiques qui portent les aspirations du peuple en faisant fi des institutions de la république. Après la bataille de -146, du sel est répandu sur les ruines de la cité punique, le territoire est déclaré maudit par Rome et plus personne ne peut y habiter. Ainsi, la toute jeune province de l’Africa nait avec un vide en son cœur. Privée de tout centre politique et administratif, et chargé d’un poids mémoriel sans pareil, l’Africa reste pour des décennies une ombre mouvante, un territoire effrayant pour Rome et ses alliés ou aucune politique d’envergure n’est menée.

           Nouvelle expansion et premières politiques africaines

           Nous faisons maintenant un saut d’un siècle, alors que César, puis Auguste commencent à entreprendre des travaux nouveaux en Afrique. N’affirmons pas par ce choix l’idée qu’il ne se soit rien passé en Afrique entre -146 et -46. Bien au contraire, la guerre de Jugurtha (-112 à -105) oppose la République Romaine au royaume Numide de Jugurtha. Ce dernier réussi en usant de corruption à se hisser en ennemi légitime de Rome et domine militairement l’Afrique jusqu’à ce que Bocchus, roi de Maurétanie négocie un accord secret avec les Romains. L’accord permettrait à Bocchus d’étendre sa puissance en Numidie en échange de livrer son allié Jugurtha aux autorités romaines, ce qu’il fait en -106. La Maurétanie devient dès lors un allié de Rome et pose un nouvel équilibre fondateur pour la région. Cependant, la période floue des guerres civiles vient faire bouger les lignes. La république s’écroule sous l’influence d’ambitieux et puissants généraux qui s’affrontent dans l’objectif d’un pouvoir personnel. Dans ce contexte, les rois africains tentent de se placer, de soutenir le bon « prétendant » à la domination de Rome. Pendant la guerre civile de César, qui oppose ce dernier aux Optimates (conservateurs et élite traditionnelle au sénat Romain, leur nom signifie « les meilleurs ») conduits par Pompée le Grand, les dirigeants africains s’affrontent dans un choc qui s’avère décisif dans l’avènement de César. Alors que le roi Numide Juba 1er décide d’accueillir et protéger les troupes de Pompée, César s’allie avec le roi de Maurétanie Bocchus II et l’emporte finalement à Thapsus en -46. Cette date marque l’avènement d’une nouvelle politique pour l’Afrique romaine. Pour que Rome ne soit plus l’instrument des rois africains pour prendre l’ascendant les uns sur les autres, César annexe la Numidie de Juba 1er et en fait une nouvelle province : l’Africa Nova en comparaison avec la province de Carthage devenue Africa Vetus. L’Afrique dominée devient pour César un terrain d’expériences, une zone juridiquement malléable : il imagine alors un réseau de cités-Etats hiérarchisés et centrés autour d’une Carthage rebâtie, favorise le développement commercial urbain avec l’immigration de marchands et la colonisation par l’implantation de vétérans dans les colonies (politique déjà en place sous Marius avec la loi Saturnius de -100). Après l’assassinat de César en -44 recommencent les guerres civiles, pendant lesquelles la domination des provinces africaines passe d’un général à l’autre avant d’être réunifiées par son fils adoptif Octave (futur Octavien puis Auguste) en -32, lequel unifie en -27 les deux provinces en une seule, sanction légale d’un état de fait qui dure déjà depuis 5 ans.

carte conquete romaie afrique

La Conquête Romaine, de la république à Trajan.

               Auguste devient en -27 le Premier Empereur Romain. Son règne est une période de stabilité politique en comparaison avec les guerres civiles où les prises de pouvoir sont toujours éphémères et sanglantes. Il impose un rythme nouveau à l’Empire et en profite pour engager une politique ambitieuse : intégrer pleinement l’Afrique à l’Empire. Autrement dit, romaniser l’Afrique. Cela commence par la fusion administrative des deux provinces de l’Africa (nouvelle et vieille) en une seule. Cette alliance est alors prudente et défensive : elle permet aux armées encore en place après les guerres civiles de se mouvoir plus rapidement et de façon coordonnée (car dirigée par le même proconsul) sur le territoire. Réforme profitable, mais surtout imposée par un contexte difficile : depuis 33, Bocchus II de Maurétanie a légué son royaume aux Romains. Or ce territoire immense est ingérable pour l’armée d’Auguste et la protection des frontières tout comme la répression des résistances locales ne peut être assurée. Autre problème, les lacunes démographiques de Rome pour envoyer des immigrants peupler l’Afrique, si 300 000 vétérans des guerres ont été envoyés pour devenir colons, cela n’est pas suffisant pour garantir une colonisation et une romanisation effective. Alors que l’incapacité de Rome à gérer efficacement et à défendre ses provinces africaines est patente, l’avènement de Juba II vient proposer un nouvel équilibre. Juba II est le fils de Juba 1er de Numidie, le roi vaincu par César, père d’Auguste. Le jeune numide a grandi à Rome et a été éduqué avec l’Empereur. Ce dernier lui propose alors en -25 la couronne de Maurétanie, reprenant possession d’une partie de l’Afrique organisée et prospère. La lignée de Juba peut ainsi se perpétuer, en contrepartie, il devient vassal de Rome et doit suivre les directives de l’Empire. Juba accepte, ainsi, Rome n’a plus qu’à défendre l’Africa et peut concentrer ses troupes pour consolider la région Orientale de ses provinces et fonder une administration autour de la nouvelle Carthage rebâtie, nouveau centre de commandement de l’Afrique Romaine. Avec Auguste, la présence Romaine en Afrique n’est plus seulement théorique et lointaine, elle prend des formes concrètes qui déstabilisent les vies des indigènes. On comprend alors que cette installation est loin d’être pacifique, si on ne sait que peu de choses des détails des affrontements entre locaux et colons romains, la quantité impressionnante de triomphes donnés à des proconsuls romains (5 entre -34 et -19) témoigne de l’intensité des combats qui s’y sont déroulés. Néanmoins, l’alliance Auguste – Juba II semble une condition de stabilité dans une région clef de la conquête Romaine.

A la mort d’Auguste en 14 après J-C, l’Afrique reste une province marquée par un lourd passé mémoriel. Cette première partie avait ainsi pour but d’introduire l’Histoire de l’Afrique Romaine avant les évènements dont nous allons traiter afin que chacun puisse prendre la mesure de l’intensité des enjeux qui s’y joue, pour les populations locales, les dirigeants africains et pour Rome.

Ptolémée, raisons et conséquences de l’assassinat

La double réforme de Caligula ou la romanisation offensive

La double réforme de Caligula témoigne d’une mutation de l’équilibre augustéen. Elle consiste en deux grands points. D’abord la mise en place d’un légat qui endossera les responsabilités militaires en Afrique, charge autrefois réservée au proconsul, lequel est relégué à la gestion administrative. Le deuxième point consiste à tuer Ptolémée, roi de Maurétanie et d’annexer immédiatement le territoire. Une politique offensive de ce type ne se justifie que parce que l’équilibre défensif proposé par Auguste n’est plus d’actualité, et que les conditions de la romanisation sont réunies. Pour comprendre les mesures de l’Empereur Caligula, revenons sur le processus de colonisation entrepris par Rome jusqu’en 39-40 ap. J-C. En effet, rappelons-nous : la romanisation signifie la domestication d’un territoire au service de Rome. Or, la romanisation n’est possible que par l’immigration de centaines de milliers de Romains en Afrique. Le système de développement Romain est celui d’une civilisation sédentaire et urbaine. Dans l’antiquité, cela implique une exploitation intensive et systématique des campagnes aux profits des centres urbains et cela coute que coute – il est ici peut être bon de rappeler le caractère largement esclavagiste et ploutocratique de la société romaine, les esclaves de grands propriétaires, ennemis vaincus où libres endettés représentent la majeure partie des ruraux. Or, l’Afrique a toujours été une opportunité économique d’envergure pour Rome, quelques décennies après son annexion, l’Africa (Vetus) est déjà le troisième grenier à blé de l’Empire, elle est alors peuplée principalement de commerçants Italiens – lesquels n’obtiennent la citoyenneté qu’après la guerre sociale (91-88 av. J-C).  L’Afrique Romaine est l’objet de politiques coloniales dès 100 av. J-C avec la loi Saturnius : les anciennes troupes de Marius pendant la guerre de Jugurtha se voient proposer des terres à cultiver en Afrique. Par la suite, César propose une politique migratoire volontariste au profit de nouvelles colonies, sans oublier les vétérans des guerres civiles qui s’installent également en Afrique. Les lacunes démographique de Rome empêchent une vraie immigration, mais c’est sous-estimer la dynamique interne de peuplement des colons, véritable fuite en avant  du peuplement urbain et rural, ainsi, Marcel Bénabou met l’accent sur le caractère imprévu et difficilement contrôlable de l’accroissement naturel du nombre de romains et des efforts politiques que cet accroissement démographique a imposé. Alors que les besoins des citoyens sont de plus en plus grands avec la multiplication des cérémonies et du faste impérial, c’est une conception de « terre-marchandise » qui se développe dans la gestion des provinces. Il faut du rendement, des ressources, toujours plus. Ainsi, la politique de Caligula, en permettant au Proconsul de délaisser la guerre et en assassinant le roi de Maurétanie, ouvrait la voie à l’exploitation de nouvelles terres directement liées à Rome tout en permettant l’intensification de l’entreprise de romanisation sur les territoires déjà conquis. En ce sens, l’entreprise de Caligula est bien une nouvelle vitesse dans le processus de colonisation et de romanisation, pour autant, une telle politique n’aurait pu être menée sans l’assurance d’une assise militaire confortable.

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        Caligula, Musée du Louvre                                                         Ptolémée, Musée du Louvre

 

Se débarrasser d’un allié fidèle, en le liquidant personnellement, étrange choix stratégique ! Le simple appétit économique Romain ne justifie pas à lui seul l’annexion d’un royaume qui ne posait pas de problème. C’est bien parce que les conditions militaires se sont retrouvées « idéales », dans le sens où elles ne justifiaient plus le partenariat augustéen de l’empire et de la monarchie numide de Maurétanie que la conquête fut rendue possible et même souhaitable pour Rome. Rappelons que l’alliance avec Juba II a été une mesure défensive d’Auguste, qui pensait avec raison que des terres confiées à un ami valaient mieux que des terres nôtres mais inexploitées et exposées à de nombreux dangers. Cette politique a porté ces fruits : alors que l’Empire se concentre sur ses provinces et parvient à les maintenir entières, Ptolémée, profitant des héritages laissés par les rois numides et les rois de Maurétanie (de Massinissa à Bocchus et Juba), parvint à faire prospérer une région de façon plus efficace que les Romains (S. Gsell).  Pendant plusieurs décennies, l’entreprise romaine fut de garantir sur son territoire une relative sécurité, toute en promouvant une construction difficile et chaotique. Comme dis précédemment, si l’on sait peu de choses à propos des résistances africaines à la romanisation, on peut être certains de la virulence de cette résistance par l’attribution des nombreux triomphes accordés par les généraux africains. L’Afrique ne répond pas aux cadres de société romains : l’idée qu’une « unité nationale » soit possible ne traverse que les songes de quelques chefs ambitieux… Dès lors comment comprendre l’enchaînement des triomphes ? Succession de luttes indépendantes, assez violentes pour déboucher sur des triomphes ? Acharnement d’un ennemi récurrent ? On questionne alors l’unité des peuples africains de la région… Deux exemples de menaces à l’ordre impérial sont plutôt bien renseignés, et témoignent des évolutions du maintien de l’ordre sur le territoire, la révolte des Gétules et la guerre de Tacfarinas. Sous le règne d’Auguste se soulèvent les Gétules, un peuple du sud-ouest de la Maurétanie, les affrontements qui en découlent marquent par leur violence. Nous sommes en 3 après J-C.

« Les Gétules irrités contre le roi Juba et se refusant à tomber à leur tour sous l’obédience romaine, se soulevèrent contre lui, ravagèrent le territoire voisin de leurs pays, tuèrent plusieurs généraux romains qui leurs étaient opposées ; bref leur puissance s’accrut tandis que leur soumission valut à Cornelius Cossus les honneurs triomphaux et un surnom. » Dion Cassius, Histoire Romaine, LV

La mort de généraux n’est pas courante, et les faits semblent appuyer les dires de Dion Cassius (mort du proconsul Cornelius Lentulus pendant les évènements). La révolte prend une dimension supérieure avec le ralliement des Musulames, nomades du Sud de l’Africa, aux Gétules. De fait, bien que la révolte soit dans un premier temps prononcée en termes d’opposition à la politique de Juba (à savoir la politique de Rome) elle se transforme vite en résistance aux ambitions romaines qui se font particulièrement sentir depuis l’arrivée d’Auguste au pouvoir. On connait peu de choses sur le déroulé précis des affrontements, mais on sait cependant que les annexions qui résultent de la victoire de l’Empire sont le plus souvent des prises de points militaires stratégiques, sans grande expansion territoriale. L’Afrique Proconsulaire tente de sécuriser ses frontières, la progression est avant tout défensive et chaque soulèvement est coûteux pour l’autorité coloniale. Des années plus tard, de 17 à 24 après J-C, une guerre d’une toute autre envergure éclate. Menés par Tacfarinas, les Musulames qui ont perdu une bonne partie de leur territoire s’unissent, s’allient avec d’autres peuples comme les Maures de Mazippa et les Cinithis. Tacfarinas entraine ses troupes à la Romaine et joue sur un style de combat hybride, alliant la discipline des manœuvres romaines avec la versatilité des razzias berbères. Bien que battu à plusieurs reprises, il revient à la charge inlassablement pendant 7 années, multipliant les tentatives audacieuse comme la provocation à la bataille sur plaine – là où les romains sont les meilleurs – en 17 ou encore le siège de Thubuscum. Il est finalement tué à Auzia (actuelle Aumale). Pour les Musulames les sanctions sont lourdes, de nombreux avant-postes romains sont construits autour des oasis et des sources, les terres alentours sont cultivées, la rébellion est largement matée.

La guerre de Tacfarinas est importante dans le cadre de notre assassinat : elle met à nu dans un premier temps les velléités d’expansion romaines vers le Sahara et la détermination de l’Empire à ne pas négocier avec les indigènes. Elle dote ensuite Rome des moyens concrets de maintien de l’ordre par la prise de multiples points stratégiques avec l’annexion du Sud de l’Africa. Enfin, ce dont nous n’avions pas encore parlé : c’est pendant cette guerre que Juba II meurt, laissant son fils Ptolémée de Maurétanie au pouvoir. Or ce dernier est très vite impopulaire pour soutenir activement le régime impérial. Alors que Rome consolide son pouvoiren ses terres, la Maurétanie voit le sien décroître. On peut imaginer dès lors la double réforme de Caligula comme un aboutissement de ces dynamiques : d’une part, la mise en place d’un légat pour éviter que, couvert de gloires, le proconsul de l’Afrique, province désormais très militarisée et sous contrôle, ne devienne assez puissant pour remettre en cause l’autorité de l’empereur ; d’autre part, l’assassinat pur et simple d’un allié-accessoire qui après avoir servi pendant les temps difficile est un poids par son impopularité qui pourrait mener à de nouveaux désordres qu’il ne saurait réprimer sans l’aide de l’empire et par les potentiels revenus que pourrait donner ses terres si elles étaient directement tributaires de Rome. L’annexion de la Maurétanie étant une occupation suffisante pour éviter tout retournement de l’armée. L’assassinat de Ptolémée de Maurétanie est donc un choix éminemment politique qui s’explique tant par la volonté de bénéficier de tous les atouts économique de la région que par la nécessité de maintenir l’autorité de Rome sur la province et celle de l’empereur sur les autres chefs de guerres romains (Le souvenir des guerres civiles est encore très présent).

La Révolte d’Aedemos, les raisons de la colère

La réaction Maure à l’assassinat de leur roi ne tarde pas, dès 40, Aedemos, un affranchi de Ptolémée lance une révolte, prétendant venger le roi déchu, du moins c’est ce qu’affirment les sources anciennes. Or, la recherche historique tend à démontrer que, plus que par affection envers un roi regrétté, c’est par résistance à l’organisation romaine que les peuples d’Afrique se soulèvent. Elément intéressant sinon crucial : la méconnaissance ou la prétendue méconnaissance des véritables raisons des révoltes : doit-on y voir une ignorance des romains quand aux conséquences néfaste de leur intallation ? Ou peut être un mépris pour les indigènes, qui, après tout ne sont perçus que comme des fermiers et des pillards. Cette partie sera consacrée aux populations révoltées, et tentera d’exposer en quoi l’arrivée de Rome et le processus de romanisation a rompu l’équilibre traditionnel de toutes les sociétés indigènes. La résistance africaine, par sa virulence et sa longévité témoigne de l’acharnement et de la détermination de ses acteurs : on imagine que pour les belligérants il ne pouvait pas y avoir d’autres issues que le combat, la guerre était une nécessité impérieuse, une question de survie. Or, cette nécessité peut se comprendre dans l’opposition radicale des modes de vie romains et Africains. Les Africains ne vivent pas selon les codes de la civilisation urbaine, basée sur la mise au service des campagnes pour des centres urbains dynamiques. En Afrique coexiste des modes de vies divers, sédentaires, semi-nomades et nomades, plaines, plateaux, montagnes. Les Maures vivent à l’Ouest, au centre se trouvent les Numides, Les Gétules et les Garamantes longent d’Ouest en Est le nord du Sahara, tous ces peuples vivent selon des frontières très mouvantes et abstraites. Les groupes humains y sont donc organisés dans le but de surmonter les difficultés matérielles et géographiques, ce qui implique parfois de collaborer avec des rivaux dans certains moments. Cette coexistence est bousculée par le « fait romain » autour duquel chaque groupe prend position, s’alliant ou s’opposant à la nouvelle donne de la région. Il faut également bien comprendre que l’armée ignore tout des pratiques et des enjeux cruciaux du nomadisme dans la région. Les nomades sont le plus souvent des éleveurs mais aussi des commerçants, leurs déplacements sont des traits d’unions entre les différents peuples sédentaires des Oasis et de la région du Tell. En bref, le rôle économique des peuples nomades est considérable. Bien sûr, Rome leur préfère une image de pillard, ce qui porte de plus in fine une part de réalité, car le pillage devient pour ces tribus un moyen de conserver leur mode de vie. Dans la vie d’un nomade, chaque entrave à la mobilité est intensément vécue. La romanisation ajoute aux obstacles naturels la colonisation et la création de voies militaires (création de la voie Haïdra à l’origine de la guerre de Tacfarinas), mais aussi des péages et des postes frontières. Alors que les colons tendent à protéger leur possession pour empêcher les passages nomades, les débordements locaux se font de plus en plus fréquents. Les modes de vies semi nomades sont également impactés, car les colonies coupent souvent leurs zones de vie estivales de leur zones d’hivernage, demeurant coincés dans les montagnes ou dans les plaines, ils sont condamnés à l’asphyxie.

Ainsi on comprend mieux les enjeux qui se placent derrière la réaction à l’assassinat de Ptolémée : Les rois numides sont l’incarnation d’un pouvoir par principe, distant et léger, ils sont en ce sens bien moins effrayants que les proconsuls romains. La politique de Rome depuis Auguste tend quant à elle à imposer la domination romaine sur un plan très concret. La peur d’un Etat puissant qui contrôle et taxe régulièrement les populations tétanise. La réponse qu’on trouvé les indigènes fut alors la rébéllion armée. Dans ces révolte transparaissent l’affirmation d’un héritage culturel punique, maure, numide, etc…. L’exemple de Tacfarinas a montré à quel point les tribus pouvaient résister avec force et organisation aux romains. La révolte Maure commencée sous Aedemos puis organisée par un certain Salab se termine en 42 dans des circonstances assez floue, où les auteurs anciens font intervenir des miracles et ne donnent que peu d’éléments concrets. La prise de la Maurétanie une fois les troubles réglés pose une période de stabilité en Afrique pendant une vingtaine d’année, avant une nouvelle crise en 68-69.

Autour d’un assassinat, c’est tout un monde que nous avons essayé de reconstruire. Nous avons inscrit l’assassinat de Ptolémée de Maurétanie dans une dynamique de long terme qu’est le processus de romanisation. Cependant, un biais se doit d’être évité, et il convient de ne pas sous-estimer la puissance des résistances indigènes et du caractère non linéaire de l’évolution de la région de -202 à 40. L’histoire n’est jamais écrite à l’avance et la romanisation, loin d’être un processus froid et imperturbable, est un mouvement inspirés par des hommes. Ces hommes sont eux-mêmes animés de passions, de craintes et d’espoirs et surtout de doutes, car la victoire de Rome et son imposition au territoire africain n’a jamais été garantie, et si souvent mise en péril. Cette interprétation est tirée de travaux d’historiens, lesquels entrent souvent en contradictions avec les sources d’époques qui aiment faire passer l’empereur Caligula pour un homme cruel et déséquilibré qui aurait tué Ptolémée par pure jalousie. Si la vision d’un contexte global permet de mettre en doute ces hypothèses, on pourrait surement reprocher à mon propos d’avoir été trop rationnel, trop rationalisant dans un monde où les passions jouent un rôle toujours très grand. Cet article est également très centré sur Rome, faute de sources et d’études portées sur les peuples indigènes qui sont plus inaccessibles. Cependant j’espère qu’il aura su vous ouvrir à la complexité de l’Afrique Romaine ainsi que l’ancienneté des liens étroits que tissent entre eux les peuples et civilisations, brisant une fois encore d’immondes clichés et affirmant une Afrique pleine d’histoire.

Bibliographie

Sources :

–          Diodore de Sicile, Bibliothèque Historique

–          Suétone, Vie des douze Césars

–          Dion Cassius, Histoire Romaine

Études :

–          Marcel BENABOU, Les Résistances africaines à la romanisation, Paris, 2005, PUF

–          Jean Claude LACAM, La République romaine : des années d’or à l’âge de sang, Paris, 2013, Ellipses

–          Jean Pierre MARTIN (dir.), Alain CHAUVOT, Mireille CEBEILLAC-GERVASONI, Histoire Romaine, 2014, Armand Collin

–          Stéphane GSELL, Histoire ancienne  de l’Afrique du Nord, 8 tomes, 1913-1929

Pour aller plus loin :

–          Meriem SEBAI, « La romanisation en Afrique, retour sur un débat » in Afrique et Histoire, vol.3, 2005, Verdier

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