Sylvanus Olympio: victime et inspirateur d’Étienne Gnassingbé Eyadéma

« Qui t’a fait roi? » C’est en ces termes que le journaliste Tètè Tete interpella le général Etienne Eyadéma Gnassingbé dans son ouvrage Démocratie à la togolaise, paru en 1998. Bien qu’en apparence, cette assimilation du général à un grand monarque paraîsse être une exagération, sa pratique du pouvoir, tout au long de son mandat, sembla cependant s’y rapprocher. De 1967 à sa mort en 2005, il fut en effet officiellement président de la République du Togo, la dirigeant d’une main de maître. À l’indépendance, cependant, rien ne semblait présager la venue au pouvoir d’un tel personnage.

En effet, Etienne Eyadéma, né en 1935 dans le nord du pays, à Pya, est issu d’une modeste famille paysanne de foi protestante. Après avoir exercé le métier de métayer chez un agriculteur, c’est dans l’armée coloniale que le jeune homme, alors âgé de 18 ans, choisit de faire carrière. Envoyé au Viet-nam puis en Algérie, il ne serait parvenu qu’à atteindre le grade de sergent à la fin de la guerre. Ainsi, à son retour au Togo, rien ne semblait présager une quelconque prise du pouvoir par ce jeune militaire. En effet, sur la même période, certains de ses homologues de l’armée coloniale tel que Bokassa de Centrafrique, Kérékou du Dahomey, Lamizana de Haute-Volta ou bien encore Traoré du Mali, avaient atteint les grades d’officiers supérieurs. La légende de Gnassingbé Eyadéma repose ainsi en partie sur un événement fondateur: l’assassinat de Sylvanus Olympio (1902-1963), pionnier des mouvements indépendantistes ayant émergé sur le continent pendant l’entre-deux- guerres et premier président de la République du Togo entre 1960 et 1963. Auparavant simple sergent, ce coup d’État, qu’il revendiqua de pleine voix jusque dans les années 1990, permit non seulement à Eyadéma de se créer une renommée, mais surtout de monter les échelons de l’armée, le menant par la suite jusqu’à la plus haute fonction de l’État.

Par cet article, nous nous intéresserons ainsi au premier assassinat d’un président en fonction dans la période contemporaine de l’Afrique subsaharienne. Nous vous proposerons ainsi une étude de la prise de pouvoir de Gnassingbé Eyadéma au sens large, allant ainsi du coup d’État ayant mis un terme au mandat de Sylvanus Olympio, jusqu’à l’instauration d’un régime autoritaire spécifique au Général. Dès lors, nous étudierons la pratique du pouvoir politique de ce troisième président de la République togolaise. Cependant, ne nous arrêtant pas à cela, nous tenterons de comprendre les rapports entre la politique olympienne et la politique eyadémienne et plus généralement les liens et similitudes pouvant exister entre leurs visions. Il est en effet possible que le régicide, loin de désapprouver totalement la politique de sa victime, s’en soit en partie inspiré.

Le mythe fondateur Le 13 janvier 1963: L’assassinat du leader de l’indépendance togolaise

Comme dit précédemment, la naissance d’Étienne Eyadéma en tant qu’homme politique est principalement due à un acte fondateur: l’assassinat de Sylvanus Olympio, leader de l’indépendance et premier président de la République du Togo.

Sylvanus Olympio: Artisan de l’indépendance togolaise

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Artisan de l’indépendance togolaise, défenseur d’une souveraineté nationale concrète et effective, mais aussi prometteur d’une intégration régionale africaine, le nom de Sylvanus Olympio n’a pourtant que peu joui de l’honneur et la gloire qui furent attribués à ses pairs, leaders, eux aussi, de l’émancipation de leur pays. En effet, rares sont ceux qui, de nos jours, le citent et l’assimilent à d’autres figures telles que Kwame NKrumah pour le Ghana, à Jomo Kenyatta pour le Kenya ou bien en encore, au plus tardif Thomas Sankara pour le Burkina Faso. Et pourtant, ce descendant d’Afro-Brésiliens – classe privilégiée du Togo représentant un pont entre les populations locales et les Européens de la région – et fils de riches commerçants, fut un des pionniers des mouvements indépendantistes. Il était, en effet, actif depuis la fin des années 1930. Il avait successivement été à la tête du Comité de l’Unité Togolaise (CUT), parti réclamant l’indépendance du pays alors sous tutelle de la France, président de la première assemblée représentative du Togo, premier ministre et enfin président de la République. Il fut élu le 9 avril 1961, l’indépendance ayant été proclamée le 27 avril 1960. Par son mandat, il se lança alors sur de nombreux chantiers tels que : le maintien du budget du Togo, cherchant des solutions à l’endettement du pays en occupant lui même la fonction de Ministre des Finances; le réforme les collectivités locales; ou bien encore la réunification du peuple des Éwé du Togo et de la Gold-Coast (Ghana actuel), par la fondation de la « All Ewé Conférence ». Cette problématique fut notamment à l’origine d’un conflit durable entre lui et son homologue Kwame Nkrumah qui souhaitait lui aussi cette réunification, mais sous sa coupe. Par ailleurs, souhaitant acquérir la reconnaissance internationale nécessaire à la fondation de tout État, mais aussi mû par sa vision éclairée de l’Afrique, Olympio se fit connaître sur la scène internationale. Ainsi se rattachant à un panafricanisme modéré défendu par le groupe dit de « Monrovia » (ville située à Madagascar) – en opposition à celui de « Casablanca » (Maroc) -, il prôna non pas l’établissement d’un gouvernement continental, s’opposant de fait à Nkrumah, mais plutôt celui d’une coopération économique entre les États africains. Il jeta ainsi les bases d’une organisation régionale ouest-africaine. Cette politique peut être symbolisée par ses négociations tendant à l’établissement d’un marché commun à l’échelle locale entre le Dahomey (Bénin actuel), le Togo et le Nigéria. Cette union aurait permis d’éviter les nombreuses barrières douanières. Ainsi, en ce début des années 1960, le premier président togolais sembla jouir d’une certaine aura dans le cadre de cette Afrique des indépendances et ainsi d’appuis et de soutiens internationaux.

Cependant si à l’international la politique de Sylvanus Olympio fut salué, il semblerait que la perception de celle-ci fut un peu plus mitigée à l’échelle du petit pays. En effet, peu à peu, après son avènement, son régime se durcit. Aussi, nombre de ses adversaires furent emprisonnés ou contraints à l’exil, à l’instar de Nicolas Grunitzky, ennemi politique, mais aussi beau-frère. De plus, sans que l’historiographie n’ait pu totalement s’accorder à ce sujet là, il semblerait que les mesures économiques prises par le président pour maintenir le budget du Togo, aient mal été vécues par la basse couche de la population.

C’est ainsi dans ce contexte quelque peu tendu qu’intervient un conflit lié à la gestion des anciens soldats de l’armée coloniale.

Les possibles raisons du Coup d’État de 1963

Contrairement aux chefs d’État des anciennes colonies françaises d’Afrique Subsaharienne, S. Olympio refusa d’incorporer les anciens soldats coloniaux dans la nouvelle armée du nouveau pays indépendant; et cela bien qu’à l’époque, cette formation n’était composée que d’environ 300 hommes et qu’elle rassemblait les forces de sécurité, police, gendarmerie, et militaires. Ce fut ainsi 30 hommes, dont le jeune Eyadéma, qui se virent refuser le droit de poursuivre une carrière militaire. Si officiellement, le président expliqua cela par des raisons budgétaires, les raisons profondes semblent être bien différentes. En effet, ces anciens soldats de l’armée coloniale avaient servi en Indochine puis en Algérie, et avaient ainsi lutté contre l’indépendance de populations opprimées aspirant à la liberté. Ils auraient ainsi été perçus comme des traîtres par ce chef d’État porté par un profond militantisme. De plus, le Togo n’étant pas une colonie française, mais un “territoire sous tutelle” de l’Organisation des Nations unies (ONU) administré par la France, il apparaît que ces soldats n’ont jamais été enrôlés de force; au contraire, ils s’étaient portés volontaires, ce qui aurait représenté une bien plus haute trahison. De fait, le président aurait craint qu’ils ne soient utilisés pour déstabiliser le nouvel État indépendant, étant des mercenaires aisément récupérables par la France. Aussi, redoutait-il la formation d’une seconde formation dans l’armée, laquelle aurait agi contre le pays. Ainsi, le 13 janvier 1963, le coup d’État aurait été perpétré à l’initiative de cette faction de l’armée; son but étant de renverser le chef d’État, et ainsi de mettre un terme à son mandat. Cependant, officiellement, ce coup d’État fut justifié par les mauvais traitements infligés à l’opposition.

L’Assassinat de Sylvanus Olympio

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Les circonstances exactes du meurtre du président Olympio restent floues encore aujourd’hui. Dans un premier temps, les faits avancés par le mensuel Afrique-Asie (Afrique- Asie, juin 1992, N°33, P11- 12) et repris par le journaliste Tètè Tete dans son ouvrage Démocratisation à la togolaise, semblent faire consensus. Dans la nuit du 12 au 13 janvier 1963, après une première tentative d’une équipe de dix militaires dans la maison présidentielle, Sylvanus Olympio aurait secrètement trouvé refuge dans la cour de l’Ambassade des États-Unis, à deux pas de son domicile, se cachant dans une voiture. Avertis de sa présence, quatre putschistes y auraient alors arrêté le président. Conduit hors de l’ambassade, le jeune sergent Eyadéma, qui les aurait alors rejoints, aurait ordonné son exécution avant de régler lui même la situation. Il aurait ainsi tiré à bout portant trois balles sur le prisonnier: deux dans la poitrine et une troisième dans l’abdomen. Suivant des pratiques qu’il aurait apprises en Indochine, il aurait ensuite coupé les veines du président Olympio à l’aide d’un couteau sorti de sa poche. Cependant, en l’état actuel de la recherche, il semblerait que le meurtre du président n’ait en fait pas été prémédité ni recherché. S. Olympio, aurait en fait refusé de suivre les mutins au camp militaire, ce qui aurait profondément agacé les putschistes; ainsi, ils l’auraient tué. Les versions divergentes, il n’est pas possible d’affirmer que l’auteur de ce forfait soit bien Étienne Eyadéma. Toujours est-il que le sergent-chef revendiqua ouvertement être l’auteur de cet assassinat, avant de se rétracter des années plus tard.

Initialement arrêté pour cet acte, il aurait rapidement été libéré par l’intervention du commandant George Maîtrier. Selon Robert Adéwi, commandant qui n’était à l’époque qu’un sergent, Eyadéma aurait reçu 300 000 F CFA des mains de Maîtrier pour cet assassinat politique. Ainsi, ce meurtre, ou du moins, la revendication de celui- ci, fut-il un acte fondateur pour le jeune sergent alors méconnu. En effet, ne faisant l’objet d’aucun jugement, il aurait même été promu lieutenant au sein de la nouvelle armée. Aussi, à l’époque, et encore aujourd’hui, subsistent des doutes quant à une potentielle implication de la France dans l’assassinat du leader indépendantiste. Certaines thèses veulent que l’ambassadeur français, informé de la cache du président, l’ait révélé aux putschistes. Selon d’autres thèses, les ambassadeurs américains et français auraient permis aux mutins de trouver le président. Toujours est-il que l’assassinat fut revendiqué par le jeune soldat. Ainsi, se créa-t-il un nom.

Il est important de noter qu’il semblerait que ces militaires n’aient en fait pas eu de dessein politique derrière ce putsch. Leur objectif était bel et bien de mettre un terme à la présidence de Sylvanus Olympio et non pas de s’accaparer le pouvoir. Pour ce faire, ils neutralisèrent l’ensemble du gouvernement, procédant à une véritable rafle. Ainsi, ils ne réclamèrent aucunement le pouvoir et choisir plutôt de faire appel à Nicolas Grunitzky ancien premier ministre, apprécié du peuple, mais qui jusque là vivait en exil.

À la conquête du pouvoir : de chef d’État major à président de la République

Le personnage d’Étienne Eyadéma semble ainsi aller à l’encontre de toutes les idées anachroniques et préconçues que pourrait avoir toute personne ayant connaissance du développement de la situation. En effet, il apparaît qu’il n’entrevoit aucunement une carrière en politique. Il semble ainsi plutôt se servir de la publicité permise par un tel acte, pour monter dans le corps militaire.

Eyadéma, Chef d’état-major

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Etienne Gnassingbé Eyadéma

En effet, ayant été handicapé par son faible niveau académique, Étienne Eyadéma n’envisageait pas une carrière dans la politique. Son ambition était de faire carrière dans l’armée. Étant parvenu à faire parler de lui par les événements de janvier 1963, Etienne Eyadéma gagne peu à peu en audience dans le comité insurrectionnel sur lequel s’appuie le nouveau gouvernement provisoire formé le 16 janvier 1963. Gravissant les échelons et s’étant rapproché du nouveau président, Eyadéma devient le 1er novembre 1965 chef d’état-major des armées avec le grade de lieutenant-colonel. Il est alors, aux premières loges des conflits opposant Nicolas Grunitzky et son Premier Ministre Antoine Méatchi, lequel tente de prendre le pouvoir à deux reprises. En 1966, à la suite de l’escalade des tensions entre les deux figures de l’exécutif, le président décide de supprimer la vice-présidence, le Premier Ministre redevenant ainsi Ministre de l’Agriculture. S’en suit alors une crise politique dont Étienne Eyadéma ressort comme l’homme fort de l’État. En effet, exigeant la démission du président Grunitzky et de son gouvernement, la dissolution de l’Assemblée nationale et réclamant des élections libres, l’opposition, mais aussi le Président, auraient fait appel au militaire pour jouer un rôle désormais politique dans l’État. Ainsi, alors que le président togolais souffre d’un déficit de popularité, mais plus encore d’une défiance de l’opinion publique, Eyadéma semble être perçu comme l’homme providentiel.

À la conquête du pouvoir

Les points de vue des historiens s’opposent sur sa conquête du pouvoir politique. Deux thèses subsistent. La première veut que Gnassingbé Eyadéma ait été fortement réclamé par les membres du gouvernement ainsi que par l’opposition afin de prendre la place du président Grunitzky. Il n’aurait ainsi eu de choix que de prendre le rôle de ce dernier, projeté, de fait, au sommet de l’État sans l’avoir réellement voulu. La seconde hypothèse veut que, fort de son nouveau rôle prééminent, il ait envisagé désormais de briguer le sommet de l’État. Il aurait alors été soutenu par les officiels français qui auraient vu en lui un moyen de maintenir leur influence sur le pays. Jacques Foccart, secrétaire général de l’Élysée aux affaires africaines et malgaches de 1960 à 1974, se serait alors, lui-même, saisi du dossier. Ainsi, aurait-il peu à peu favorisé Eyadéma face à Grunitzky. Le 13 janvier 1967, Gnassingbé Eyadéma renverse ainsi Nicolas Grunitzky. Après s’être tenu à l’écart pendant quelques mois, la régence étant assurée par un « Comité de Réconciliation Nationale », il devient officiellement président de la République le 14 ou le 15 avril 1967. Il cumule alors cette fonction avec celle de chef du gouvernement et Ministre de la Défense. Selon des propos rapportés par Jacques Foccart qui nous sont parvenus par l’intermède du journaliste Tètè Tete dans son ouvrage Démocratie à la togolaise, paru en 1998, cette alliance liant Eyadéma à la France aurait notamment conduit le nouveau chef de l’État Togolais à déclarer: « «Écoutez, si la France ne veut plus de moi, vous n’aurez qu’à me le dire, je partirai tout de suite ».

Cette proximité supposée et avérée entre Eyadéma et la France est l’une des principales distinctions entre son régime et celui de Sylvanus Olympio. En effet, ce dernier considérait la France comme un obstacle à l’exercice de la souveraineté nationale. Il désirait ainsi fonder l’indépendance du Togo sur un éloignement de la France et ainsi en s’appuyant bien plus sur les Anglo-Saxons et sur les Allemands. Il ne désirait pas faire évoluer le Togo dans un système proprement basé sur la francophonie, mais dans un cadre plus international. Cependant, ses velléités politiques ayant été empêchées par son assassinat, en 1967, c’est la vision eyadémienne qui s’impose.

Ainsi, débute le plus long mandat que le Togo contemporain connut de son histoire.

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         Eyadéma accueilli à l’Élysée par Jacques Foccart

La pratique du pouvoir selon le Général: La Politique eyadémienne

Etienne Eyadéma, un président omnipotent

En politique intérieure, le long mandat du président d’Étienne Eyadéma fut ainsi marqué par un rapide accaparement des pouvoirs. Depuis l’ordonnance du 14 janvier 1967, un « Comité de Réconciliation Nationale » concentre les pouvoirs législatif et exécutif. Malgré les tentatives affichées d’élaboration d’une constitution en 1967 et 1969, le Togo n’en connait aucune entre 1967 et 1979. Ce n’est que le 13 janvier 1980, qu’est élaborée celle dite de la « Troisième République ». S’en tenant à une façade démocratique, le président Eyadéma y fait inscrire la suprématie d’un parti unique sur l’État, le parti du Rassemblement du Peuple Togolais (RPT) qu’il a lui- même fondé en 1969. Par le RPT, le président domine la justice. L’Assemblée nationale doit également lui rendre des comptes, celui-ci la contrôlant et nommant notamment ses membres par le biais du Bureau politique (art 24.); lui est également octroyé un droit de dissolution (art. 14). Membres du gouvernements et de l’Assemblée nationale sont tous issus du RPT. Ainsi, par le rassemblement de ces facteurs, ce régime tend, de plus en plus, à être assimilé à une dictature. En effet, l’absence de séparations des pouvoirs, la confusion de ces derniers au profit de l’exécutif, mais aussi l’absence de contrôle démocratique et d’élections libres attestent de l’autoritarisme du régime. De surcroît, s’il est un aspect de la politique dudit président qui permet de consolider la thèse d’un régime dictatorial, il s’agit bien de l’utilisation des forces armées. Celles-ci, médium de la coercition, sont utilisées comme principal relais du pouvoir.

Un régime autoritaire et répressif

En effet, le régime eyadémien se caractérise notamment par la dureté de la répression de l’opposition politique. Celle-ci prend notamment un tournant dans les années 1970, époque où la contestation se fait de plus en plus forte. Cette période aurait été marquée par le commencement de la pratique de la torture et de l’élimination physique d’ennemis politiques.

Tortures et éliminations physiques

Au courant de ces années, l’armée aurait pris les traits d’une milice au service du président. Les victimes de ce régime sont nombreuses. Pour ne citer qu’eux, en 1975 et 1977, le commandant Comlan, jeune officier, et le lieutenant Gnéhou, beau-frère d’Eyadéma, furent assassinés. Le premier aurait été en profond désaccord avec le chef de l’État alors que le second aurait été suspecté d’agir contre lui. La torture et les exécutions se répandent dès lors à l’ensemble des catégories sociales. Un système de délation se met notamment en marche avec rétribution à la clé pour les informateurs. À cela sont à ajouter nombre d’assassinats politiques et de gabegies. Cette période de répression va de pair avec celle de la censure de la presse. De nombreux directeurs de publication s’exilent pendant le règne d’Eyadéma. Pour ceux restés au pays, la mise à sac des sièges de journaux était fréquente. Le journal Le Regard écrivait: « Rares sont les journaux au Togo qui ont un siège et pour cause… Nous sommes quotidiennement persécutés, nos parents avec, parce que nous osons critiquer le régime ». Les critiques qui furent précédemment formulées à l’encontre du régime de Sylvanus Olympio semblent ainsi prendre tout leur sens sous celui d’Étienne Gnassingbé Eyadéma.

Impopularité et répression des révoltes

L’impopularité de Gnassingbé Eyadéma ne cesse ainsi d’augmenter au cours de son règne. Le 23 et 25 septembre 1986, le guide échappe à un putsch. Celui-ci ainsi que celui de 1977, est attribué au fils expatrié de l’ancien président, Gilchrist Olympio. À l’extérieur, la fronde grandit également; principalement basés à Paris, nombre de petits partis d’opposition se développent tels le MTD (Mouvement Togolais pour la démocratie), le PCT (Parti Communiste Togolais) ou bien encore le MNRT (Mouvement National pour la Révolution Togolaise). En majorité, ces partis n’étaient formés que d’une dizaine de personnes et ne suffisaient pas à inquiéter le régime en place. Le peuple togolais réclame une meilleure redistribution des richesses, l’élite militaire bénéficiant notamment de largesse. Par ailleurs, dans les années 1980, en plus de la torture et des éliminations physiques, le chef d’État est fortement critiqué pour son expropriation de nombreuses terres dans le cadre de l’agrandissement des réserves d’animaux sauvages ainsi que pour sa propre résidence. Cette pratique de la politique ajoutée à de graves problèmes économiques lève ainsi une vague d’oppositions et de révoltes. Le premier affrontement entre les manifestants et l’armée eu ainsi lieu le 5 octobre 1990, après que le jugement fut rendu, cet évènement fut renommé « le vendredi noir ». On parle alors de première « révolution » togolaise pour caractériser l’ensemble de cette période. Le pays est à l’époque marqué par d’importants mouvements de grèves: tout d’abord les dockers du port de Lomé, suivi des étudiants ainsi que des taxis en novembre-décembre 1990. Toutes ces manifestations furent réprimées dans le sang. Le 11 avril de la même année, le monde prend conscience de la dureté de la répression des révoltes: une trentaine de cadavres sont extraits de la lagune de Lomé, parmi eux se trouvaient de jeunes gens. La crise atteint son apogée en le 25 mars 1993, date à laquelle il échappa à une attaque lancée contre sa résidence officielle.

Aussi, par son accaparement de la majorité des pouvoirs, de leur confusion en la personne d’Étienne Eyadéma, désormais prénommé Gnassingbé Eyadéma, mais aussi par son utilisation de l’armée comme milice personnelle, ce régime peut-être caractérisé de dictature à partir de la fin des années 1970. Cependant, l’année 1991 apparaît comme une rupture.

Une démocratisation forcée

La Conférence nationale souveraine en 1991 ( du 8 juillet au 28 août 1991)

Les troubles politiques et sociaux du début des années 1990 ont fait plusieurs centaines de morts et l’ont affaibli sur la scène internationale. Plusieurs pays, dont la France, ont condamné le régime. Aussi, accepte-t-il l’organisation d’une Conférence nationale souveraine, ne la percevant pas comme potentiellement dangereuse pour son pouvoir. Cependant, au terme de ces 52 jours de dialogues, de bras de fer et de tentatives de suspension, Gnassingbé Eyadéma est obligé d’instaurer le multipartisme. Le 12 du même mois, il proclame également une amnistie générale. Dans les faits cependant, la révolution semble s’achever bien plus tard, en 1993. Initialement destiné à renverser le dictateur, les historiens et journalistes placent l’une des raisons de l’échec de cette conférence dans les divergences existantes au sein de l’opposition. Le grand nombre de partis et de syndicats d’opposition ainsi que les inimitiés personnelles auraient gravement entaché la voix de la contestation. Empêché dans son exercice du pouvoir et même destitué jusqu’au 31 décembre 1993; il parvient à revenir au pouvoir. Entre 1991 et 1993, la Conférence nationale avait conféré l’ensemble des pouvoirs publics au Haut Conseil de la République (HCR) avec à sa tête Monseigneur Kpodzro et le Premier ministre Joseph Kokou Koffigoh. Le début d’année 1994 marque ainsi le retour de Gnassingbé Eyadéma dans la politique nationale, mais aussi internationale.

La politique africaine du président : Entre particularisme et héritage de la politique de Sylvanus Olympio

Gnassingbé Eyadéma: le réconciliateur

Ainsi, après sa victoire sur l’opposition en 1991, Gnassingbé Eyadéma entend redorer son image sur la scène internationale. En ce sens, par sa pratique de la diplomatie, il tente de se présenter comme le grand négociateur des conflits minant le continent africain.

En mars 1997, le général aurait ainsi forcé Paul Biya du Cameroun et Sani Abacha du Nigéria, à se serrer la main devant les caméras. Il tenta également de se positionner en intermédiaire entre Kabila et Mobutu dans le conflit interne au Zaïre, invitant les deux partis à une réunion à Lomé. Déjà, en 1972 et 1976, Gnassingbé Eyadéma avait tenté de faire entendre sa voix sur la scène internationale. Aussi, avait-il oeuvré pour le rapprochement du président nigérian Gowon, de ceux du Gabon, Omar Bongo, et de la Côte-d’Ivoire, Félix Houphouët-Boigny. En 1978, le Guinéen Sékou Touré aurait également bénéficié des conseils du général dans un conflit qui l’opposait à la Côte d’Ivoire et au Sénégal. La légende voudrait également qu’en 1980, il eût franchi le Chari (fleuve traversant la Centrafrique, le Tchad et le Cameroun) en pirogue pour débarquer à N’Djamena, afin de trouver une solution à la crise opposant Hissen Habré et Goukouni Weddeye au Tchad. Dans les faits le général ne résolut aucun conflit de façon durable, mais cela participait à l’étoffement de l’image qu’il tente de créer tout au long de son mandat. Cependant, après la répression sanglante d’une manifestation ayant fait officiellement 16 morts (sources médicales) et selon l’opposition plus de 50 morts, la Communauté européenne suspend sa coopération avec le pays. Ne s’y arrêtant pas, en 1998, le Général entrevoit une collaboration avec d’autres partenaires. Ainsi, bien que le Togo soit majoritairement chrétien, il entreprend la signature d’un acte d’adhésion à l’Organisation de la Conférence islamique. Il se tourna également vers une coopération avec l’Asie. Ainsi, pensa-t-il contourner les pressions occidentales sur la nature de son régime.

Il semblerait ainsi que Gnassingbé Eyadéma a en quelque sorte suivi une la ligne fixée auparavant par Sylvanus Olympio. En effet, de son temps, le premier président togolais avait marqué son désir de se rapprocher d’autres puissances afin de multiplier ses partenaires et donc d’ouvrir son pays. Au-delà de la recherche d’une reconnaissance internationale, il entendait se rapprocher des autres puissances africaines afin de former cette unité africaine qui rendrait le continent plus solide du point de vue économique, mais aussi politique. C’est dans cet objectif qu’il avait tenté d’organiser une coopération sous-régionale.

Ainsi, de par son implication dans les différentes initiatives du continent, nous pourrions situer Gnassingbé Eyadéma dans la lignée de la politique initiée par le père de la nation togolaise.

La politique africaine du président inspirée du père de la nation togolaise

Cet héritage de Sylvanus Olympio peut notamment être perçu par la signature à Lomé, capitale du pays, du Traité créant l’Union africaine, également appelé l’Acte constitutif de l’Union africaine (UA), le 11 juillet 2000. Cette organisation, se définissant elle-même comme panafricaniste promeut une union politique des différents pays du continent. Aussi, établit-elle comme valeurs supérieures « l’unité, la solidarité, la cohésion et la coopération entre les peuples d’Afrique, et entre les États africains ». Par celle-ci, les acteurs du continent sont appelés à « défendre la souveraineté, l’intégrité territoriale et l’indépendance de ses États membres ». Cette coopération née en 2002, est en fait l’héritière de l’Organisation de l’Unité Africaine (OUA) qui exista entre 1963 et qui fut dissoute en 2002. Créée le 25 mai 1963 par l’empereur Éthiopien Haïlé Sélassié Ier, elle fut la première entreprise de promotion d’une unité des nouveaux États indépendants africains. Aidé du Malien Modibo Keïta, Sylvanus Olympio fut le rédacteur de la charte constitutive qui fut signée en mai 1963, soit quatre mois après sa mort. S’inscrivant encore plus dans cette ligne directrice, Gnassingbé Eyadéma, fut à trois reprise, le président de la Communauté économique des États de l’Afrique de l’Ouest (CÉDÉAO) ( de 1977 à 1978 – de 1980 à 1981 – puis en 1999). Bien qu’à l’origine cette organisation ait été créée dans une visée purement économique, elle devint au fil du temps un outil utilisé pour maintenir la paix au sein du continent. Son but premier est de promouvoir la coopération et l’intégration et a ainsi pour objectif de créer une union économique et monétaire à l’échelle sous-régionale de l’Afrique de l’Ouest. Cette initiative semble ainsi faire écho aux négociations qu’avait entreprises le président Olympio dans la perspective d’établir une coopération économique entre le Togo, le Bénin et le Nigéria. Il apparaît ainsi que son successeur fut un farouche partisan de la constitution d’une union économique africaine à l’instar de celle existant en Europe entre les membres de l’Union européenne. Dès lors, de par ses différentes actions, l’inspiration olympienne de la politique eyadémienne semble ne plus faire de doute. Le président régicide suivit effectivement les directives initiées par son prédécesseur et participa à l’édification d’une Afrique suivant la vision de S. Olympio. Plus largement, après études du différent type d’organisations régionales mises en place après dans l’Afrique décolonisée, nous pouvons comprendre qu’en général, les différents États suivirent eux aussi la vision de ce président au destin empêché. En effet, par l’élévation en grande valeur du « respect des frontières existant au moment de l’accession à l’indépendance », mais aussi par les différents chantiers politiques, économiques et culturels, l’héritage de Sylvanus Olympio semble immense.

CONCLUSION

Ainsi, en conclusion, l’assassinat de Sylvanus Olympio peut être lu comme l’élément fondateur du personnage de Gnassingbé Eyadéma. C’est en effet ce forfait qui lui permet de monter dans l’appareil militaire et plus tard qui lui permet d’atteindre le sommet de l’État. Cependant, par de nombreux aspects, celui qui se fit général, ne semble ne pas être en profond désaccord idéologique avec le leader indépendantiste; bien au contraire. Ainsi, bien que sous-estimé, l’héritage de Sylvanus Olympio semble immense. Cette vision du panafricanisme comme moyen de défendre une Afrique des États, mais une Afrique unie faisant la promotion de la coopération économique, politique, mais aussi de la Culture est celle que défendait le premier président du Togo. Bien que dans la mémoire collective son principal opposant K. Nkrumah semble avoir bien plus marqué, il apparaît en effet bien plus comme l’un des pères fondateurs de l’Afrique actuelle. Ses travaux sont en effet à l’origine de plusieurs institutions telles que l’UA ou la CEDEAO. Ainsi, bien que sa fin précoce et brutale, après seulement trois ans à la présidence du pays, semble avoir permis l’oubli de son nom, son influence semble toujours très forte.

Kadia DIARRA

BIBLIOGRAPHIE

SYLANUS OLYMPIO

Ouvrages

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Articles de presse

– Fabbi KOUASSI, « Sylvanus Olympio, panafricaniste et pionnier de la CEDEAO », le livre de Zeus Aziadouvo met la lumière sur le père de l’indépendance du Togo, 27 avril.com, 4 août 2014

– Archives d’Afriques Sylvanus Olympio sur RFI https://www.youtube.com/watch?v=LnnLmpmL8TI&t=413s

– Archive du jour : Décès de Sylvanus Olympio (1963) – RFI Musique http://musique.rfi.fr/emission/info/couleurs-tropicales/20140113-1-archive-jour-deces- sylvanus-olympio- 1963?page=9

– Portrait de Gnassingbé Eyadema: parties 1 à 8 https://savoirs.rfi.fr/fr/comprendre-enrichir/histoire/portrait-de- gnassingbe-eyadema- parties-1-a-8

ÉTIENNE GNASSINGBÉ EYADÉMA

Documents officiels

– Le Conseil Mondial de la Diaspora Panafricaine (C.M.D.P.), « Communiqué de presse du conseil mondial de la diaspora panafricaine mise en garde de la classe politique togolaise, des intellectuels d’Afrique et de la diaspora et de la communauté internationale contre les tribulations nébuleuses des institutions par le farceur hériter de l’assassin eyadema, mort au cours de sa fuite en Tunisie », 27 février 2005

Ouvrages

– FRANÇOIS (Yvonne), Le Togo, Karthala, Paris, 1993 – TETE (Tètè), Démocratisation à la togolaise, , l’Harmattan, Paris, 1998

Dictionnaire et encyclopédie

– Bernadette PICARAT, « OLYMPIO SYLVANUS – (1902-1963) ». In Universalis éducation [en ligne]

– Comi M. TOULABOR, « EYADÉMA GNASSINGBÉ – (1935- 2005) ». In Universalis éducation [en ligne]

– Jean DU BOIS DE GAUDUSSON, Philippe GERVAIS- LAMBONY, Agnès LAINÉ, Francis SIMONIS, « TOGO ». In Universalis éducation [en ligne]

Articles de presse

– « Le Togo, 50 ans de dynastie Gnassingbé », Politique, alome.com, 6 septembre 2017

– Gnassingbé Eyadema s’explique sur RFI, « Président du Togo depuis 1967, Gnassingbé Eyadema a participé au 22e sommet France-Afrique du 19 au 21 février 2003 à Paris. » , RFI savoirs, le 22 février 2003.

– Gnassingbé Eyadéma, nouveau président de l’OUA , Afrique-Asie, 1er juillet 2000, (in ufctogo.co )

Sitographie

– Portrait de Gnassingbé Eyadema: parties 1 à 8 https://savoirs.rfi.fr/fr/comprendre-enrichir/histoire/portrait-de- gnassingbe-eyadema- parties-1-a-8

PANAFRICANISME – INSTITUTIONS AFRICAINES

Documents officiels – Acte constitutif de l’Union africaine, Fait a Lomé (Togo), le 11 juillet 2000.

TOGO

– ESMA, « Pays à l’honneur : Le Togo », Pays à l’honneur, Octobre 2017 https://esmaparis1.wordpress.com/2017/10/30/togo/

 

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