Chefs d’États africains assassinés: analyse des circonstances et des acteurs.

Le premier dossier mensuel du journal d’Esma est une enquête sur les assassinats des chefs d’États africains depuis les années 1960. Un titre qui porte en lui même l’envergure de la complexité que présente un tel sujet.

Parlons chefs d’Etat, parlons pouvoir…

Le chef d’État est communément considéré comme l’individu qui endosse la responsabilité et les pouvoirs nécessaires pour diriger un État. Ce titre est octroyé à des hommes et femmes qui ont des fonctions parfois bien différentes, cela dépendant de la forme institutionnelle de l’Etat en question.

L’évocation d’assassinat de chef d’Etat renvoie souvent au cas américain de John Fitzgerald Kennedy, et pourtant, en Afrique les assassinats de pas moins de vingt-cinq chefs d’Etats notamment en 1961 avec celui de Patrice Lumumba, en passant par Thomas Sankara en 1987 pour finir par Mouammar Kadhafi en 2011, sont encore dépeints comme des malheurs nationaux dont l’évocation est occasionnelle et discrète. Ces évènements restent pour la plupart encore peu connus du grand public car ils recèlent de nombreuses zones d’ombre quant aux motifs et aux traitements de ces affaires par la justice. Il s’agira alors ici de comprendre dans quelles circonstances ces hommes ont perdu la vie dans l’exercice de leurs fonctions. Ce phénomène touche toute l’Afrique, du Nord au Sud, d’Est en Ouest, et enfin depuis l’Antiquité jusqu’à nos jours.

On peut aisément remonter l’échelle du temps pour trouver des exemples dans les empires coloniaux, dans les grands États africains médiévaux et même dans la province d’Afrique romaine. Un phénomène ancien mais qui revêt après les premières indépendances un aspect bien plus violent qui entraîne même dans certains cas de lourdes conséquences sociales. Le magazine Jeune Afrique, dans un article paru en 2015, note que depuis les premières indépendances, l’Afrique connaît en moyenne « quelques six chefs d’États assassinés par décennie ». Le continent aurait ainsi assisté à une mutation de violences politiques en crimes d’États au sortir de la décolonisation, qui s’accompagne d’extrêmes violences et ce même si certains États n’ont pas connu de guerre d’indépendance comme celle d’Algérie ou du Cameroun. La naissance de nouveaux États africains a eu son lot de victimes et le degré de violence s’enracine dans l’imaginaire collectif. Si décolonisation physique il y a eu, les puissances occidentales gardent tout de même soldats et agents administratifs dans leurs anciennes colonies désormais élevées au rang d’États parmi le concert mondial des nations. Dès lors, une nouvelle forme d’influence implicite se substitue à la domination visible par la force. Cette transition était déjà pointée du doigt en 1955 par l’écrivain, poète et homme politique martiniquais Aimé Césaire, dans son Discours sur le colonialisme, où il définissait les rapports entre colonisateurs et colonisés en ces termes : « Entre le colonisateur et le colonisé, il n’y a de place que pour la corvée, l’intimidation, la pression, la police, le vol, le viol, les cultures obligatoires, le mépris, la méfiance, la morgue, la suffisance, la muflerie, des élites décérébrées, des masses avilies. Aucun contact humain, mais des rapports de domination et de soumission qui transforment l’homme colonisateur en pion, en adjudant, en garde-chiourme, en chicote et l’homme indigène en instrument de production. » Cette description permet alors de saisir la psychologie qui s’est développée avec les siècles de colonisation et qui ne s’est pas pour autant effacée avec la décolonisation.

Des rapports qui ont donné lieu à de fréquentes ingérences qui sont pour partie liées aux causes des crimes d’Etat, guerres civiles et génocides. L’implication des anciennes puissances colonisatrices dans les assassinats des chefs d’Etats africains par exemple est un fait réel que nous expliciterons dans cet article. Toutefois, il s’agira pour nous de bien faire ressortir la complexité de ces affaires qui impliquent également tout autant, si ce n’est davantage, les populations africaines elles-mêmes qui sont les terreaux des hommes qui ont assassiné les chefs d’Etats dont nous vous parlerons ici.  

Le pouvoir, en politique, renvoie à l’autorité souveraine à laquelle est soumise chaque citoyen. Il est également le baromètre permettant d’évaluer le niveau de démocratie d’un gouvernement. En effet, lorsque le pouvoir est détenu, choisi et enlevé par le peuple, alors on peut parler de démocratie. La soif du pouvoir dans les pays africains a été une des sources des crimes d’Etat que nous traiterons à partir des différents contextes qui ont entraîné la transformation de violences politiques en crimes d’Etat.

Compte tenu des contextes complexes, aux ramifications multiples, il a été retenu l’étude des cas de quelques dirigeants africains morts pendant l’exercice de leurs fonctions ou dans le cadre de celles-ci. Ces cas sont regroupés thématiquement selon les contextes politiques précédant leur mort. Dans un premier temps, on se penchera sur les assassinats qui découlent directement ou indirectement d’enjeux internationaux. Dans une deuxième partie de l’article, on analysera les meurtres qui ont pour origines des luttes politiques internes sur fond de désaccords sur la politique internationale. Enfin, dans un dernier temps, on passera en revue deux cas d’assassinats de chefs d’Etats en mandat pendant des périodes d’instabilité du régime et de mouvements sociaux contestataires.

I- Ingérences et troubles nationaux à l’origine de crimes d’État

Les premiers crimes d’État en Afrique interviennent au lendemain des Indépendances dans un contexte international tendu marqué par  la Guerre Froide. Au sortir de la colonisation, les Etats africains se retrouvent alors tiraillés entre le monde occidental guidé par les Etats-Unis qui se positionnent comme les protecteurs de la liberté et de la démocratie, et le monde soviétique mené par l’URSS qui prônait alors une certaine forme de communisme et de partage égalitaire entre les citoyens. Les États-Unis d’un côté et l’Union Soviétique de l’autre interviennent dès lors indirectement dans les pays africains à travers des aides militaires, industrielles et financières. Ces aides couvrent en fait des ingérences qui se révèlent parfois au grand jour comme celle du directeur de la CIA de 1953 à 1961, Allen Dulles, qui a soutenu et appuyé le coup d’Etat mené par le colonel Joseph-Désiré Mobutu en République Démocratique du Congo, le 14 septembre 1960. Les anciennes puissances coloniales telles que la France ou la Belgique implantent également leurs réseaux de domination sur leurs anciennes colonies en interférant directement avec les gouvernements en place, comme c’était le cas avec la Belgique lors de la crise du Katanga au lendemain de l’indépendance.

L’URSS et ses alliés cherchent également de leur côté à étendre leur sphère d’influence, surtout après la conférence de Bandung de 1955 qui voit la création d’un troisième “bloc”, celui des non alignés. Ce mouvement des non alignés prend dès lors de l’ampleur et attise la convoitise de la Chine de Mao, qui était alors encore alliée à l’URSS. Cet intérêt pour les pays d’Afrique s’accentue alors quand certains dirigeants africains se proclament socialistes ou communistes. Vladimir Bartenev (historien et enseignant à l’université de Moscou), affirme qu’à partir des années 60, l’Afrique n’était plus une curiosité exotique en Russie mais plutôt une réalité quotidienne. Les Soviétiques déploient un effort conséquent, comme durant les guerres par procuration auxquelles ils se sont livrés face aux Etats-Unis sur le sol congolais.

Lumumba et le drame congolais

En mai 1960, Patrice Lumumba est nommé Premier Ministre après la victoire de son parti, le Mouvement National Congolais (MNC) . Le nouvel homme fort du gouvernement congolais dénonce alors publiquement, lors d’un discours solennel un mois après son investiture et le jour de l’indépendance, les terribles conditions de la colonisation belge en République Démocratique du Congo. Son allocution résonne alors dans les esprits de certains comme un appel à la cessation des relations diplomatiques et commerciales congo-belges, et dans ceux d’autres comme une tentative de rapprochement du bloc soviétique. Une mutinerie des officiers congolais contre les fonctionnaires belges éclate quelques jours plus tard et incite le président du Katanga, Moïse Tshombé, qui mène une politique résolument pro-belge, à déclarer la sécession de la riche province minière. La situation escalade rapidement lorsque le gouvernement belge envoie des parachutistes au Katanga et plonge la RDC dans un conflit civil sur fonds de guerre idéologique entre les deux blocs de la Guerre Froide. La “crise congolaise” cause la mort fauche plus de  cent mil, civils comme militaires, et pousse Patrice Lumumba à adresser une demande d’aide à l’ONU pour endiguer l’avancée des armées belges et katangaises dans le reste du pays. Les casques bleus déployés sur place vont réussir à arrêter les armées katangaises qui déstabilisées, entraîneront la chute rapide du nouvel Etat du Katanga. La situation s’envenime alors lorsque Lumumba se rapproche du dirigeant soviétique Khrouchtchev  entraînant dès lors l’intervention des Etats-Unis dans ce conflit à caractère international. Les Etats-Unis apportent leur aide au colonel Mobutu tout juste limogé de l’armée par Lumumba pour destituer le Premier Ministre en fonction. Une tentative d’assassinat orchestré par la CIA échoue mais sous les pressions conjuguées des américains et des belges, le président congolais Joseph Kasa-Vubu prend la décision de destituer Lumumba le 5 septembre 1960. Un soulèvement populaire accusant Kasa-Vubu de haute trahison n’empêche néanmoins pas la révocation du PM et des représailles immédiates. Lumumba est placé en résidence surveillée d’où il s’échappe pour rejoindre son fief Stanleyville, poursuivit par les armées de Mobutu soutenues par les Etats-Unis et la Belgique officieusement laissant ainsi paraître le spectre d’une affaire interne à la RDC. Lumumba et ses alliés se font néanmoins rapidement capturé et livré à Moïse Tshombé à Elisabethville d’où l’indépendantiste panafricain rédige une lettre testamentaire adressée à son épouse :

« Ne pleure pas ma compagne, moi je sais que mon pays qui souffre tant saura défendre son indépendance et sa liberté. A mes enfants que je laisse et que je ne reverrais peut-être plus, je veux qu’on leur dise que mon pays est beau. »

 

Patrice-Lumumba-prison1Patrice Lumumba

Après plusieurs heures d’emprisonnement et de torture, les officiers katangais, encouragés par les autorités belges, exécutent Patrice Lumumba. Ce 17 janvier 1961 entérine alors la consolidation des relations entre la RDC et la Belgique qui n’ouvrira une commission d’enquête sur cet assassinat que 39 ans après les faits. Grâce à l’ouverture des archives, dont les rapports d’officiers de la prison où étaient détenus Lumumba et ses compagnons, le Parlement belge reconnaît la responsabilité morale du gouvernement de l’époque dans l’assassinat de la figure de proue de l’anti colonialisme en RDC. Des archives déclassifiées de la CIA révèlent par ailleurs la véracité de la tentative d’assassinat

La mémoire de Lumumba transcende aujourd’hui toutes les appartenances et a été l’objet de nombreux travaux soucieux d’éclaircir le contexte de son assassinat. Figure du nationalisme congolais, Patrice Lumumba restera dans les textes comme l’homme politique de l’indépendance congolaise et du désalignement de l’Afrique durant la Guerre Froide.

Les Comores sous contrôle du “sultan blanc”

Le second cas des crimes d’États qui mêlent motifs nationaux et internationaux est celui des îles Comores. Ancienne colonie française de l’Océan Indien, l’archipel des Comores présente comme avantage stratégique d’être un important carrefour maritime,  porte d’entrée sur l’Océan Indien. L’archipel acquiert tardivement son indépendance, il lui faut en effet attendre 1973 pour que des négociations s’engagent entre le Ministre des Départements d’Outre-mer et Ahmed Abdallah. Cet ancien homme d’affaires, devient rapidement le chef de file des indépendantistes comoriens. La France procède après les accords de Paris de 1973, à un référendum décisif d’autodétermination sur les quatre îles. Les trois premières votent majoritairement pour l’indépendance, mais la quatrième, que l’on connait aujourd’hui sous le nom de Mayotte, exprime la volonté de rester attachée à la France.

Le 6 juillet 1975, Ahmed Abdallah proclame l’indépendance des Comores de façon unilatérale incluant également l’île de Mayotte dans le nouvel Etat. Un conflit discret s’engage alors avec la France. Pour remédier à ce problème, la D.G.S.E. fait appel à Robert Denard, un mercenaire français officiellement indépendant. Celui qui portait le surnom de “Bob” pour son efficacité, avait fait ses premières armes au cours de la crise du Katanga où il commandait le tiers de l’armée de Moïse Tshombe. Un acteur qui a grandi dans l’île voisine de Madagascar, Ali Soilih, est également un acteur clé, utilisé par la France pour destituer le premier président des Comores indépendantes. En août 1975, Denard et ses quelques 200 hommes comoriens réussissent à s’emparer d’une grande partie de l’île principale, forçant alors le présidente Ahmed Abdallah à se replier sur son île natale d’Anjouan. La chasse à l’homme n’aura pas duré longtemps. En quelques heures, Ahmed Abdallah est arrêté, déchu et forcé à s’exiler en France. Ce dernier est alors remplacé par Ali Soilih qui en guise de remerciement à la France abandonne définitivement toutes prétentions sur Mayotte.

006062012171104000000JA2682p076Robert Denard

 

Néanmoins, en 1978, Ahmed Abdallah fait appel depuis Paris aux services de Robert Denard qui parvient à renverser le chef d’Etat comorien en place le 13 mai de la même année. Ali Soilih connaît une fin tragique puisqu’il finit assassiné deux semaines plus tard par ceux qui l’ont limogé. Denard, surnommé dès lors le “sultan blanc” s’installe avec sa milice sur l’île principale au motif du plébiscite de la population, qui avait certes accueilli dans les festivités le retour d’Ahmed Abdallah au pouvoir. Avec l’aval des autorités comoriennes, il s’occupe même d’organiser une troupe d’élite chargée officiellement de la protection de la présidence. Elle se compose à son apogée de quelques 600 Comoriens, encadrés par plus de 40 officiers européens. Robert Denard ira même plus loin en épousant une comorienne et en se convertissant à l’Islam en adoptant une nouvelle identité : Saïd Mustapha Mahdjoub.

Ses dernières actions indiquent sa volonté d’être un acteur incontournable des Comores. Sa garde présidentielle (G.P.) qui échappe à tout contrôle de l’Etat entre en concurrence avec les forces armées régulières. Pour consolider cette indépendance, Saïd Mustapha Mahdjoub, avec le concours des services du renseignement français, démarche les autorités sud-africaines. L’Afrique du Sud, sous régime d’apartheid, est frappé d’un embargo international et cherche une voie d’approvisionnement légale, une unité militaire opérante, ou encore un financement généreux. Le “sultan blanc” devient à ce moment un acteur politique incontournable de la société comorienne. Des témoignages de plusieurs citoyens comoriens font surface aujourd’hui pour dénoncer à l’époque des enlèvements, des assassinats et la torture pratiquée par la G.P.

L’Afrique du Sud, alors à l’origine du financement de la milice de Mahdjoub, entre dans un processus de sortie de l’apartheid et l’affaire Denard devient embarrassante. Il perd la source de financement qui lui permet de garder une autonomie totale aux Comores. C’est le soutien politique de la France qu’il perd ensuite. Michel Rocard alors Premier Ministre, décide d’entamer des opérations d’assainissement en matière de politique africaine de la France. Le chef de la G.P. s’étant senti en danger  se rend à la présidence où il rencontre Ahmed Abdallah pour l’ultime fois. Les circonstances de l’affaire sont encore occultes. Le président comorien s’entretient avec Denard lorsqu’un officier français entre dans la pièce. Ce dernier ouvre le feu sur Denard et Ahmed Abdallah qui décède de ses blessures. Denard lui s’en sort avec quelques blessures, et est aussi rapidement accusé d’assassinat prémédité sur le président comorien. Celui qui se faisait surnommer le “sultan blanc” est alors exfiltré par l’armée française et contraint à l’exil à Pretoria après plusieurs années de règne aux Comores. Il reviendra toutefois en 1995 pour un énième coup d’État, mais est arrêté dans son élan par la France qui envoie aussitôt 800 hommes pour le capturer, vivant ou mort.

ahmedDenard et Abdallah

 

Si aucun document ne permet de prouver une responsabilité directe de Denard dans l’assassinat des deux présidents comoriens, on peut affirmer que c’est la situation qu’il crée par sa présence agressive qui a créé les circonstances des meurtres. Ces deux situations différentes ont en commun le rôle de plusieurs intérêts étrangers qui ont eu un impact direct ou indirect sur l’assassinat des chefs d’État.

Ainsi, on voit bien d’un côté avec l’affaire Lumumba que les intérêts étrangers se traduisent sur le terrain par des interventions soit de militaires du bloc occidental, soit de militaires du bloc de l’Est, ou encore l’intervention de l’ONU. D’autre part, aux Comores, c’est Robert Denard qui représente l’allégorie d’une politique française qui trahit la volonté de maintenir l’ancienne colonie sous domination directe. Ces deux cas spécifiques sont révélateurs d’une politique étrangère consistant à maintenir une autorité en Afrique, allant jusqu’à la démonstration de force et dans ces cas précis, le crime d’État.

II- Luttes de pouvoirs à l’origine d’assassinats de chefs d’Etats

Ensuite, nous pouvons nous interroger quant aux assassinats des chefs d’Etats, sur fonds de désaccords politiques. Les années qui suivent les indépendances, à partir de 1960 sont marquées par des affrontements politiques, dans beaucoup de pays africains. La période allant de 1960 jusqu’aux années 1990 est marquée par des crises couvrant tout le continent. De la crise du Katanga (1960), en passant par la guerre des sables (1963), jusqu’à la crise du Biafra (1967-1970), les conflits se multiplient pour de nombreuses raisons. Structurellement certaines de ces crises ont en commun de présenter une fragilité institutionnelle due à des luttes internes de pouvoir, parfois très violentes. La violence s’étant généralisée dans le monde politique, la plupart des Etats africains ont du mal à accomplir leurs missions régaliennes. Cela s’explique aussi par le rôle de l’armée au sein de nombreux pays d’Afrique. Ainsi, les enlèvements, les emprisonnements et les meurtres ne sont pas rares. Que peut-on contre un opposant qui transcende et rassemble au-delà de sa prison ? L’homicide est une solution admise, mais son recours se fait dans des situations extrêmes. Ce n’est que le sursaut de dernier recours et l’expression de l’instinct de survie lorsque le pouvoir semble peu à peu s’échapper.

Les cas les plus emblématiques, illustrant sans aucun doute cette violence politique, sont ceux du président égyptien Anouar El Sadate et du capitaine Sankara, président burkinabé. Ils sont tous les deux assassinés dans la fleur de l’âge, initiateurs d’une volonté de renouvellement, d’une stabilité durable et d’une autonomie absolue de leurs États. Ils ont en commun une mort soudaine et brutale.

Qu’est-ce qui a donc suscité la mort de ces deux hommes ?

Dans un cas comme dans l’autre, nous ne pouvons rien affirmer de façon certaine, mais il existe des réponses plutôt fiables, permettant de retracer les circonstances de leurs morts, à défaut d’identifier clairement les acteurs et leur motivations.

L’Egypte d’Anouar El-Sadate

Anouar El Sadate est généralement connu comme le premier homme d’Etat arabe à  avoir posé le pied en Isräel avec la volonté d’ancrer les bases d’une paix durable. On considère généralement qu’il s’agit de la cause de son meurtre. L’initiative est plutôt courageuse, n’étant pas suivie par les pays arabes sur le plan international et causant des troubles politiques sur le plan national. Ceci étant dit, la paix avec Israël n’est qu’une des nombreuses raisons qui auraient pu conduire à son assassinat.  Les clés pour comprendre l’assassinat d’Anouar El Sadate en cette journée du  6 octobre 1981 résident d’une part dans le contexte national dans lequel il arrive au pouvoir puis évolue. D’autre part, son projet de paix avec Israël et le contexte régional qui en résulte peuvent fournir des éléments d’explication des raisons immédiates de son assassinat.

13Anouar El Sadate

 

Egyptien de naissance et ayant vécu sous l’occupation britannique, Anouar El Sadate se prédestine à une carrière martiale quand il intègre l’académie militaire du Caire. La période précédant son engagement politique auprès de Nasser est marquée par un combat de fond contre la présence britannique en Egypte. Il va même jusqu’à collaborer avec l’Africa korps qui promet l’indépendance aux Egyptiens, en échange de renseignements. Il séjourne souvent en prison, démis de ses fonctions militaires. Il est réintégré en 1950, mais encore une fois dans l’opposition. Il se joint aux Frères musulmans dès 1945 et il participe à la création d’une organisation clandestine, réunissant tous les officiers opposés au régime égyptien. Pour mieux comprendre le contexte politique dans lequel le jeune El Sadate évolue, un peu d’histoire : en 1936, le traité de Londres accorde l’indépendance de l’Egypte sous la monarchie. Le traité comporte une clause d’occupation du canal de Suez pour les vingt ans qui suivent mais les Britanniques ne donnent pas l’impression qu’ils souhaitent céder ce monopole. Par ailleurs le régime de Farouk Ier, roi des Egyptiens est très consensuel avec les Britanniques. C’est dans ces circonstances qu’une opposition militaire (qui comprend les deux acteurs majeurs de l’après-monarchie à savoir Nasser et El Sadate) se constitue. L’événement qui précipite la chute de la monarchie est la guerre arabo-israélienne de 1948, à laquelle El Sadate ne participe pas, en raison de son emprisonnement. Toujours est-il que face à l’humiliation arabe au lendemain de la fondation de l’Etat d’Israël, le roi Farouk Ier est considéré comme responsable. En 1952, l’organisation des officiers libres passe à l’action et destitue le roi. Il faut attendre un an avant que la république soit proclamée et deux ans pour que Nasser arrive au pouvoir et stabilise politiquement le pays. L’une des actions la plus mémorable de Nasser est de chasser les Britanniques du canal de Suez, jetant par la même occasion les bases solides de mandats qui durent de 1954 à 1970. Parallèlement, El Sadate gravit un à un les échelons, travaillant d’abord dans plusieurs ministères, puis devenant ministre et occupant la présidence de l’assemblée du peuple jusqu’à devenir vice-président de Nasser en 1969. A la mort de ce dernier en 1970, El Sadate surprend tout le monde en se faisant nommer quelques mois plus tard comme président. La communauté internationale ne s’y attend pas car les experts avaient plutôt anticipé la nomination d’un pro-soviétique ou d’un pro-américain. El Sadate, n’étant ni l’un ni l’autre, est vu comme un homme sans grande autorité. La surprise est donc d’autant plus grande. Henry Kissinger, conseiller à la sécurité nationale américaine sous la présidence de Nixon, qualifie El Sadate dans l’un de ses discours d’ “ imbécile ” sans envisager les évènements à venir..

La présidence d’El Sadate débute avec une guerre contre Israël. En 1973, allié à la Syrie et avec le concours de pays de l’union arabe, tels que la Jordanie, l’Arabie saoudite ou bien l’Algérie, il s’attaque à la présence israélienne au mont Sinaï, souvenir de la défaite de la guerre des six jours en 1967. En fin stratège, le président égyptien élabore un plan d’attaque qui surprend les Israéliens et reprend le mont Sinaï. Si l’on peut parler de victoire totale en raison de la déstabilisation des forces militaires arabes, dues aux ripostes de l’armée israélienne, le mythe d’El Sadate se construit à partir de ce moment là. Il tire de ce conflit une légitimité à la fois sur le plan international et sur le plan national.  Sur le plan intérieur, l’action du président El Sadate se déploie dans l’esprit d’une ouverture à l’économie de marché. Son prédécesseur, ayant entériné le socialisme islamique, créé sur mesure pour les Etats arabes et musulmans, a fait de l’Egypte l’un des bastions du marxisme en Afrique. Sous l’impulsion d’un mouvement progressiste et libéral, le président lance l’Infitah, un plan politique qui détaille les étapes de l’ouverture à l’économie de marché. Il veut attirer des investisseurs étrangers et moderniser l’Egypte. Cependant, cette ouverture mal maîtrisée donne lieu en 1975 à une détérioration du niveau de vie pour 40 % de la population,  parallèlement à l’émergence de plus de 500 millionnaires égyptiens. Le niveau d’inégalité des richesses se creuse dans la société égyptienne, avec le soutien de la population à Anouar El Sadate. Dès lors, l’opposition devient multiple et nombreuse. Entre les frères musulmans, les communistes, les naturistes jadis divisés, se crée un lien commun : l’opposition à l’Etat. El Sadate est soutenu par des élites religieuses rurales mais aussi par les frères musulmans des milieux urbains. Il souhaite cadrer les ruraux avec une élite religieuse tout en luttant contre les mouvements communistes (dont la plupart sont étudiants) et les nasséristes, éternels soutiens du dogme politique de Nasser. Cela rejoint à l’époque l’islamisation générale de la société. Seulement, ces mêmes alliés se scindent en deux : les soutiens modérés du président, pour une politique d’islamisation progressive et moderne et une branche radicale, voulant imposer un Etat islamique, qui aurait pour seule doctrine la charia. Anouar El Sadate réagit donc contre toute opposition par la répression. C’est ainsi qu’en août 1981, il lance une vague d’arrestations sans précédent contre tous les opposants politiques de tout bord et de toute catégorie sociale. Il arrête aussi bien les communistes que les islamistes, les naturistes ou les féministes. Ils peuvent être universitaires, journalistes, coptes ou frères musulmans. Il fait preuve d’un autoritarisme qui lui vaut bien des ennemis à l’intérieur.

L’élément déclencheur de son assassinat reste l’événement qui le fit connaître dans le monde comme un homme de paix : la signature séparée de l’Egypte des accords du Camp David en 1979. Depuis 1977, le président américain oeuvre activement pour la paix au Proche- Orient, en cessant l’approche traditionnelle, consistant à s’adresser à deux blocs : les Israéliens et l’Union Arabe. Il opte pour une approche multilatérale en essayant d’approcher les Etats arabes comme des acteurs à part entière et non pas comme des membres d’une coalition. Dès la première année de l’élection de Carter, il rencontre El Sadate et d’autres dirigeants arabes en aparté. La même année, tout le monde est pris de court, le président annonçant son désir de se rendre à Jérusalem pour discuter d’une éventuelle paix, directement avec les Israéliens. Cette décision est perçue comme la volonté de réduire le nombre d’ennemis sur le plan international, quitte à s’attirer les foudres des pays alliés, en bénéficiant d’une protection renforcée des Etats-Unis, nécéssaire à son maintien sur le plan national.  En novembre de la même année, le raïs (en arabe, le président) est le premier représentant d’une nation arabe à se rendre en Israël et à être accueilli à la Knesset (assemblée monocamérale, équivalent au parlement en France), ce qui lui attire les foudres des Etats arabes sur le plan international et le retrait du soutien des frères musulmans, ainsi que d’une partie de l’armée. Si la signature des accords du Camp David en 1978 lui confère l’attribution du prix Nobel de la paix avec son confrère, le premier ministre israélien Menahem Begin, cela est loin de faire consensus, l’isolant des scènes arabe et nationale. Une fatwa émise par Omar Abdel Rahman, une figure des frères musulmans, appelant à l’assassinat du président, est appliquée durant un défilé militaire le 6 octobre 1981.

Malgrés les instructions qui furent données pour interdire les armes chargées en munitions, un groupe sort d’un camion en plein milieu de la parade, créant la confusion par le biais de grenades en tout genre et tire à bout portant sur la tribune des officiels. Transporté à l’hôpital, Anouar El Sadate succombe de ses blessures deux heures plus tard. L’un des assaillants avait crié selon des témoignages “ mort au pharaon ” tout en vidant son chargeur en direction du président. Dans une société égyptienne en crise, Anouar El Sadate fut un élément de discorde politique intérieure et internationale, dont l’élimination physique est perçue comme une nécessité. S’attaquant frontalement aux problèmes délicats de la société et réprimant les opposants, l’image que le monde garde du président égyptien diverge. Le monde occidental le perçoit comme un héros qui a fait avancer la paix. Du côté du monde arabe, notamment pour l’Arabie saoudite, il est perçu comme un individu ayant conclu un pacte avec le diable. Cet homme d’Etat est une personnalité clivante dont le destin s’achève par un assassinat brutal.

Thomas Sankara, le capitaine au béret rouge

Un autre chef d’Etat africain ayant succombé pour avoir envisagé un changement politico-social est Thomas Sankara, surnommé le capitaine au béret rouge (ou le « Che africain »).

Thomas Isidore Noël Sankara est un homme d’État anti-impérialiste, panafricaniste et tiers-mondiste burkinabé. Dans ses jeunes années, il suit les traces de son père et se lance dans une carrière militaire. Il est formé à Madagascar puis au Maroc. C’est durant ces années qu’il rencontre Blaise Compaoré, avec qui il se lie d’amitié. En 1972, il assiste à la révolution malgache qui conduit à la chute du régime néo colonialiste de Philibert Tsiranana. C’est à partir de là qu’il développe l’idée d’une révolution démocratique et populaire. En 1974, il s’illustre militairement lors de la guerre contre le Mali, ce qui lui apporte une renommée nationale.

En 1981, à la suite d’un coup d’état, Thomas Sankara est nommé Secrétaire d’État à l’information dans le gouvernement du colonel Saye Zerbo. Il démissionne le 21 avril 1982 pour protester contre la suppression du droit de grève. Il déclare en direct à la radio et la télévision une phrase restée célèbre : « Malheur à ceux qui bâillonnent le peuple ! ». Le 7 novembre 1982, un nouveau coup d’État porte au pouvoir Jean-Baptiste Ouédraogo, et Sankara est nommé premier ministre. Ouvertement anti-impérialiste et anticolonialiste, il est cependant limogé et mis en résidence surveillé cinq mois plus tard. Sa mise aux arrêts provoque d’importantes manifestations populaires qui contraignent le pouvoir à le libérer. Par le biais de ses nombreuses complicités au sein de l’armée, il organise discrètement la prise du pouvoir. Le 4 août 1983, les militaires, sous la direction de Blaise Compaoré, descendent sur Ouagadougou et destituent les autorités en place. Sankara devient président de la Haute Volta, qu’il renomme Burkina-Faso, (littéralement “le pays des hommes intègres”).

TS_0Thomas Sankara

 

Une fois au pouvoir, âgé d’à peine 33 ans, il créé le C.D.R. (comité de défense de la révolution), chargé d’exercer localement le pouvoir au nom du peuple. Sankara se bat pour sortir son pays du sous-développement, promouvoir la démocratie, et apporter le bien être aux populations du pays. Il prône la sobriété et l’auto-suffisance, notamment auprès de ses ministres. Il prononce ainsi dans un discours : « Nous avons pris le pouvoir pour servir le peuple et non pour nous servir ». Malgré tout, durant sa présidence, la population burkinabè est surveillée par les « comités de défense de la révolution » (CDR) et sanctionnée par les « tribunaux populaires de la révolution » (TPR). Ce président à la poigne de fer dérange à l’intérieur comme à l’extérieur. Sur la scène internationale, ses relations avec les autres pays sont parfois complexes. Ses prises de position contre l’Occident, ses liens avec les dirigeants controversés de Libye et du Ghana lui valent quelques inimitiés en Afrique. C’est notamment le cas en Côte d’Ivoire, où le président Félix Houphouët-Boigny redoute que la jeunesse ivoirienne s’inspire de celle du Burkina Faso, et au Mali, dont le président, Moussa Traoré, est plus disposé à soutenir les intérêts de la France.

De plus, peu à peu la relation fraternelle entre Blaise Compaoré et Thomas Sankara se dégrade, le premier souhaitant le libéralisme économique et un rapprochement avec les puissances occidentales, le second étant pour un socialisme populaire et une émancipation sur le plan international. Ces relations se dégradent à la suite de la rencontre de ce dernier avec François Mitterrand qui souligne le tranchant de sa jeunesse lorsque le leader burkinabé dénonce les hommes politiques africains qui se voient offrir l’asile politique en France. La détérioration des relations du Burkina Faso avec la France s’accélère avec l’arrivée de Jacques Chirac au poste de Premier Ministre. Ce dernier rappelle Jacques Foccart aux Affaires Africaines, qui détenait le monopole de l’Afrique dans le gouvernement du général De Gaulle et qui jeta alors les bases de la Françafrique. Le nationaliste Sankara y voit une volonté de la France de renforcer son autorité en Afrique, ce contre quoi il s’érige tout au long de sa carrière.

Le 15 octobre 1987, après quatre années au pouvoir et alors que « l’homme intègre », comme il est appelé, se rend à un conseil des ministres extraordinaire, il est assassiné avec douze de ses compagnons lors d’un putsch qui laisse Blaise Compaoré seul au pouvoir. Les responsables et les circonstances de sa mort restent assez mystérieuses. Néanmoins, de nombreux témoignages accréditent l’hypothèse d’un complot extérieur qui se termine par une exécution par des éléments intérieurs. Sankara gène en premier lieu la France et en second lieu le chef exécutant de la Françafrique à savoir l’ancien député français devenu président de la Côte d’Ivoire. La thèse la plus répandue pointe la responsabilité directe de la garde prétorienne sous commandement de son ami Blaise Compaoré qui entretenait des relations étroites avec le président ivoirien Houphouët-Boigny. L’éventuelle implication de la Libye de Mouammar Kadhafi a également parfois été alléguée, en dépit du soutien politique et matériel qu’elle apportait à Sankara, les divergences entre les deux chefs d’états devenant de plus en plus marquées.
Sankara est parvenu à laisser le souvenir du représentant d’une Afrique de la souveraineté populaire, autosuffisante, où l’intérêt commun serait supérieur à celui des particuliers.

Ainsi, en Egypte comme au Burkina-Faso, les représentants d’une pensée d’émancipation soutenus par les populations ont suscité les contestations d’ennemis intérieurs appuyés par des puissances étrangères, ce qui leur a coûté la vie. Leurs successeurs respectifs se sont maintenus plusieurs années au pouvoir en instaurant des régimes autocratiques.

III- Troubles sociaux, instabilités politique et meurtres au sommet de l’Etat

Dans un dernier temps, on s’attardera sur les assassinats politiques de chefs d’Etats qui évoluent dans un contexte social complexe, mettant la société au bord d’un conflit civil. D’un côté l’Algérie, où l’Etat en faillite cède certaines de ses missions régaliennes aux islamistes. L’ouverture démocratique qui suit 1988 y est marquée par l’émergence d’apprentis sorciers au pouvoir, n’hésitant pas à maintenir les islamistes organisés en parti politique, pour jouer la carte de la peur. Sans même se douter qu’ils créent un monstre sacré qui terrorise par la barbarie une dizaines d’années durant, Chadli Bendjedid et son gouvernement mettent tout en oeuvre pour se maintenir au pouvoir. De l’autre côté le Rwanda et le Burundi, deux États frappés par les mêmes problèmes : un conflit social entre les Hutus et les Tutsis. La division est initié par les Allemands puis reprise par les Belges. S’appuyant sur la minorité Tutsi pour appuyer leurs assises coloniales, c’est la base d’une division sociale profonde et durable qui se construit et qui se ponctue par un génocide au Rwanda et des affrontements ethniques récurrents au Burundi ainsi que la barbarie absolue et le meurtre de trois présidents.

L’Algérie au bord du fratricide

En 1978 Boumédiène est mort laissant le pouvoir vacant sans successeur naturel. C’est alors que le FLN désigne un ancien colonel de l’armée qui n’a aucune expérience politique. Les années de la présidence de Chadli Bendjedid sont marquées par une crise sociale, une crise économique et une crise politique.

Initialement l’annulation de la conférence de Mouloud Mammeri –un anthropologue, écrivain et berbériste– provoque le soulèvement populaire en Kabylie. Puis une série d’émeutes pousse la reconnaissance de la culture Berbère et l’officialisation de Tamazight (la langue Berbère). Une entreprise ethnocide entamée sous Boumediène et qui s’accentue sous Chadli Bendjedid consistant à imposer l’uniformisation linguistique ne sera pas acceptée par la partie berbérophone de la population algérienne. Ce qui déclenche le printemps de Berbère de 1980. Ces émeutes feront plusieurs centaines de morts sans compter les blessés. Il s’agit du premier mouvement populaire «spontané» qu’a connu le pays. Ces émeutes étaient une avant-garde, puisque qu’en Algérie personne n’a bravé l’interdiction de manifestation. En 1988 de nouvelles émeutes touchent tout le pays cette fois. Les autres grandes villes algériennes sont aussi de la partie (Oran, Constantine, Annaba…). Rien que dans l’épicentre de ces mouvements citoyens , à Alger on compte en une semaine plus de 500 morts. S’enjoint à ce désordre social une crise économique provoquée initialement par la chute des cours du baril de pétrole qui s’accentuent en 1986.

C’est dans cette atmosphère de crise qu’est fondée en 1989 le FIS «Front Islamique du Salut» par Abassi Madani et Ali Benhadj. Inspiré et formé par des éléments radicaux des frères musulmans égyptiens, prônant l’islamisme politique comme seule option pour un pays musulman, le FIS se développe en Algérie.Depuis les années 80 déjà les islamistes attirent la sympathie de la population grâce aux actions sociales et au rôle qu’ils jouent dans l’éducation. Abassi Madani le fondateur du FIS est par ailleurs enseignant en psychopédagogie à l’Université d’Alger, par ailleurs il faut noter qu’il a  été député du FLN. L’idéologie radicale des islamistes se répand via un réseau de mosquées denses (1200 mosquées en 1980) et grâce aux terrains sociaux que l’Etat abandonne. La démocratie est qualifiée d’hérésie et ceux qui la soutienne d’hérétiques. Écrivains et intellectuels mais aussi artistes et journalistes sont les proies aux fatwas meurtrières du FIS, voyant en eux des suppôts de la culture occidentale. La loi permettant le pluralisme en Alger est votée fin 1989. Ils emportent les premières élections déjà en 1989. (Elections municipales)  Ils réitèrent l’exploit lors du premier tour des élections législatives gagnant d’avance ainsi 188 sièges sur 231 sièges disponibles au parlement. Le président annonce sa démission le 11 janvier 1922, laissant le pays en pleine crise.

 

Mohamed-Boudiaf-en-1992_0Mohamed Boudiaf

 

Le président Chadli Bendjedid ayant abandonné ses fonctions de président, un coup d’État est opéré par le comité national pour la sauvegarde de l’Algérie pour invalider la victoire des islamistes aux législatives. Il trouve pour palier à la légitimité démocratique une figure de la révolution oubliée. Mohamed Boudiaf (1919-1992), en exil depuis 28 ans. Boudiaf arrive donc à la présidence dans un contexte de crise économique, législative et sociale. L’action du désormais président du Haut comité d’Etat (entité institutionnelle qui englobe toutes les prérogatives régaliennes) déploie sa politique en trois points : la lutte armée contre les islamistes montés sur le maquis, l’assainissement de la corruption d’Etat et enfin l’instauration de bases d’un Etat de droit, démocratique tournée vers la modernité. Le 29 juin 1992 cinq mois après sa prise de fonction il se rend à Annaba pour une conférence où il est assassiné. Il est ironique que ses derniers mots soient: «Les autres pays nous ont devancés par la science et la technologie et la connaissance de l’islam.» Une grenade explose dans la salle, un homme surgit du public et tire à bout portant sur le président. Lors de son procès, l’assassin déclare avoir agit sur sa propre volonté en représailles à la confiscation du pouvoir aux islamistes dont il se dit être proche idéologiquement. La famille du défunt président clame toujours la vérité car estimant que la version de l’assassin lui a été dictée par un ou plusieurs acteurs tiers dont l’identité reste toujours mystérieuse. Elle s’appuie sur un rapport de commission nationale d’enquête où il est mentionné que la garde rapproché du président à fait preuve d’une négligence inhabituelle, par ailleurs ni autopsie, ni examen balistique n’ont était fait. Si la spectaculaire mort du président Boudiaf rappelle par bien des aspects l’assassinat d’Anouar El Sadate, les raisons ainsi que les commanditaires sont remises en causes par plusieurs acteurs de la vie politique et intellectuelle algérienne. Nacer Boudiaf , le fils du président défunt, dénonce une négligence complice sinon une implication directe des autorités algériennes dans l’assassinats. Mohamed Boudiaf reste dans la mémoire commune des algériens un homme de paix, un Chahid (martyr) d’une modestie exquise et sans doute un progressiste avant-gardiste.  

Rwanda et Burundi : crimes d’État sur fonds de conflits inter-ethniques

En matière de troubles sociaux qui ont connu une fin tragique, le Rwanda et par extension le Burundi ont connu un véritable drame humain. Ce drame est initié par les occupations successives des Allemands et Belges s’appuyant sur les populations Tutsis pour critères sociaux sous couvert d’identité raciale afin de donner une légitimité locale à leurs occupations. Toujours est-il qu’après l’indépendance, les sociétés du Rwanda et du Burundi en furent profondément marquées et les tensions sociales sur fond de détestation ethnique s’exacerbent. Elles ébranlent politiquement les bases mêmes de ces deux pays. Depuis les indépendances des deux Etats en 1962, les tensions ethniques se multiplient et des affrontements voient le jour. Une division des deux sociétés en ethnies irréconciliables alimente une montée des hostilités.

Le premier juin 1993, Melchior Ndadaye est élu démocratiquement au suffrage universel avec 65% des voix.  Un Hutu devient dès lors président du Burundi, pays où la domination Tutsi fut sans partage depuis l’indépendance. Cet homme oeuvre pour entériner la démocratie et relever son pays d’une crise politico-économique qui n’a que trop duré. Pour se faire, il décide de nommer Sylvie Kinigi, comme Première Ministre. En plus d’être Tutsi, c’est une femme. Plus qu’une décision, c’est un symbole, celui de rassembler le Burundi et de se lancer pleinement dans la modernité. Malgré la politique d’unité prônée par le gouvernement burundais de Ndadaye, les tensions inter-ethniques sont restées vives dans la sphère politique comme au sein des populations.

 

melchior-ndadaye-592x296Melchior Ndadaye

 

Quelques mois après l’élection de Melchior Ndadaye, le palais présidentiel est pris d’assaut par un commando militaire. La garde présidentielle riposte et évacue le président avec sa famille. Une chasse à l’homme menée par les putschistes débute alors et s’achève avec l’assassinat de celui qu’on nommera plus tard “le martyr de la démocratie”.Les commanditaires et les raisons profondes de son assassinat restent encore à l’heure d’aujourd’hui un mystère. Les conflits inter-ethniques sont les premiers motifs évoqués, mais la lumière autour de ce crime ne sera jamais mise. En effet, si des procès ont été instruit au Burundi, ils sont qualifiés de “parodie judiciaire” par la population car les militaires à l’origine du meurtre se sont emparés du pouvoir quelques années plus tard. L’assassinat de Ndadaye plonge le Burundi dans une instabilité politique profonde se soldant par une longue guerre civile.

Contrairement au Burundi, depuis l’indépendance au Rwanda ce sont les Hutus qui ont eu le pouvoir. Ces deux voisins connaissent néanmoins les mêmes conflits ethniques. Dès 1980 des Tutsis sont chassés du Rwanda par le pouvoir Hutu. Réfugiés en Ouganda, ils forment le front patriotique rwandais (F.P.R.) qui ne tarde pas à devenir un groupe paramilitaire. En 1990 sous le commandement de Paul Kagamé, ils entrent au Rwanda, balayant l’armée régulière. C’est alors que la France intervient pour éviter que le Rwanda devient une zone d’instabilité. L’Etat français fournit la logistique et l’encadrement nécessaire à l’armée rwandaise pour repousser l’incursion des rebelles. Plusieurs années de combats s’ensuivent et en 1993, les accords d’Arusha mettent fin au conflit civil. Juvénal Habyarimana, alors président du Rwanda, décide de faire entrer les Tutsis rebelles au pouvoir, leurs accordants des quotas dans l’administration, l’armée ou l’éducation. Cependant c’est une mesure qui n’est pas du goût de la frange radicale des Hutus du camps du président Juvénal Habyarimana. Dès lors une résistance interne au pouvoir se fait, ce qui retarde l’application de la politique des quotas. Le 6 avril 1994, le président du Rwanda s’envole pour la Tanzanie pour une réunion avec des dignitaires du F.P.R et le président du Burundi, Cyprien Ntaryamira. Juvénal Habyarimana cherche une solution pour appliquer son plan du partage du pouvoir tandis que le président du Burundi tente de mettre fin à la guerre civile déclenchée par la mort de son prédécesseur. Pour ça le président du Rwanda décide d’exclure les éléments extrémistes Hutus de son gouvernement facilitant la transition, tandis que Cyprien Ntaryamira n’obtient pas satisfaction. Ce dernier décide alors de monter dans l’avion de la présidence rwandaise direction Kigali pour envisager des solutions aux conflits du Burundi. Il est environ 20h quand l’avion s’approche de la piste d’atterrissage, quand un missile le frôle de justesse. Un second missile ne loupe pas sa cible et le président rwandais, le président burundais ainsi que plusieurs diplomates des deux nations trouvent la mort sur le sol de l’aéroport. Qui a tiré ces deux missiles? qui a fourni ces missiles? Des questions non élucidées à ce jour. En 1998 une enquête déposée par les familles des pilotes et du mécanicien français qui étaient dans l’avion. Le juge Jean-Louis Bruguière est saisi. Après avoir interrogé Paul Barril (ancien du G.I.G.N. démis de ses fonctions à cause d’une bavure connu sous le nom de l’affaire des irlandais de vincennes, s’est converti dans le mercenariat et a collaboré avec le gouvernement génocidaire) penche sur la thèse de tireurs du F.P.R. qui auraient utilisé des missiles SAM-16 de fabrication soviétique. Cette thèse s’appuie sur de nombreux témoignages, des photos, des décombres et des documents divers mais le juge ne fait pas le voyage à Kigali. Le juge est finalement remplacé par un nouveau en 2007  qui réfute le première thèse et attribue l’assassinat aux éléments Hutus extrémistes de l’armée.

Par ailleurs, un document de l’O.N.U. datant de 1994 et répertoriant l’armement de l’armée rwandaise révèle que cette dernière, outre les missiles SAM-16, elle possède 15 missiles Mistral de fabrication française qui aurait pu servir dans le drame. Une information qui jette la suspicion sur le rôle de la France dans l’assassinat de Juvénal Habyarimana, Cyprien Ntaryamira ainsi que de tous les individus présents dans l’avion. Cet assassinat laisse place au lendemain à un sordide massacre génocidaire des Hutus du côté rwandais, et exacerbe la guerre civile au Burundi. Le bilan humain est vertigineux: plus d’un million de morts,côté rwandais et à peu près 400 000 morts dans le conflit du Burundi. Ces assassinats,dans l’immédiat aux problèmes ethniques et aux troubles sociaux qui en découlent, voient tout de même une intervention étrangère dans le cas du Rwanda. Dans les sociétés instables que sont le Rwanda et le Burundi.L’assassinat d’une part de Juvénal Habyarimana et d’autre part de Melchior Ndadaye laisse leurs pays dans un état de conflits où la barbarie n’avait malheureusement de limite que l’imagination des bourreaux.

La liste des responsables politiques, en fonction ou non, assassinés pour leurs convictions et modes d’action ne s’arrête néanmoins pas là en Afrique. D’autres cas comme celui du président du Libéria William Richard Tolbert, assassiné en 1981 par le futur président qui sera à son tour tué, entraînant le pays dans une longue guerre civile; ou encore comme celui de Richard Ratsimandrava, assassiné pour avoir réclamé l’émancipation de Madagascar, restent emblématiques à l’échelle du continent et mêlent encore tensions géopolitiques internationales et luttes pour le pouvoir national. La réflexion aurait pu se porter sur les assassinats récents de Joao Bernardo Vieira, chef d’Etat de la Guinée Bissau  (2009), de Laurent-Désiré Kabila en R.D.C. (2001) ou encore de Mouammar Kadhafi dont la disparition en 2011 laissa place à une instabilité profonde source des exploitations serviles d’exilés d’Afrique de l’Ouest cherchant à trouver refuge en Europe.

L’argumentaire s’est ainsi déployé en trois axes. Le premier, illustré par le cas de Lumumba pour le Congo, de Ali Soihil et Ahmed Abdallah pour les Comores, consiste à mettre en perspective l’échiquier politique intérieur manipulé par l’ingérence de puissances extérieures. Dans les deux cas, que cette intervention soit indirecte ou directe, elle aboutit sur la mort de trois chefs d’Etat. La seconde idée, illustrée par le cas d’Anouar El Sadate en Egypte et de Thomas Sankara au Burkina Faso, montre que les enjeux politiques internationaux peuvent avoir un impact durable sur des luttes de pouvoirs internes, se concluant par l’assassinat de ces deux dirigeants. Enfin, le dernier angle d’approche pose le problème des troubles sociaux à l’origine d’une fragilité politique de l’Etat. Il est illustré par le cas de Mohamed Boudiaf, dirigeant d’une Algérie au bord de la guerre civile, des présidents burundais Melchior Ndadaye et Cyprien Ntaryamira ainsi que par l’exemple du président rwandais Juvénal Habyarimana. Les meurtres de ces quatre hommes, loin d’être une ponctuation invitant la population à réfléchir sur les dérives de la violence politique,  sont au contraire le point de départ des conflits civiles qui ont pour bilans humains environ 150 000 morts en Algerie, 350 000 au Burundi et plus de 1 million au Rwanda.

En somme, les violences politiques et atteintes physiques aux chefs d’Etats, souvent considérés comme la plus haute instance de pouvoir, ont marqué au fer rouge certains pays d’Afrique au lendemain des Indépendances. Les traces de ces bouleversements socio-politiques se font encore ressentir notamment à travers ce qu’on appelle encore aujourd’hui la Françafrique.

Akli Aouaa
Abir Nur
Joanne Adonon
Shehrazade Awlas
Magalie Christophe 

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