Dihya ou La Kahina, reine et guerrière berbère

 

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“La Kahina menait une guerre de résistance” écrit Gisèle Halimi dans son oeuvre La Kahina , et c’est de cette  résistance même que naît sa légende. Génie militaire, cheffe hors pair, fédératrice des berbères, à la fois allégorie de la femme et de la mère, de la sagesse, du courage et de la liberté : La Kahina, bien plus qu’une femme, c’est un symbole. Une figure symbolique à la fois pour les berbères et pour les femmes maghrébines.  Gisèle Halimi, en usant d’anachronisme volontaire, avance que La Kahina, aussi surnommée la Dihya, était une “féministe d’avant garde”.

Un mythe se construit des méconnaissances humaines de l’Histoire, la Kahina a bien existé historiquement, mais aujourd’hui elle demeure méconnue sinon connue par des biais fantaisistes.

Yemma Dihya ou Dihya  est une mère pour certains, la brillante exception dans une société patriarcale pour d’autres ou encore la sorcière, la terrible, la devineresse, la prophétesse, en somme, la Kahina ne laisse personne insensible. C’est une figure à la fois transcendante,  rassembleuse et clivante. On vous propose aujourd’hui de voyager dans le temps à la découverte de la reine berbere des Aurès: Dihya ou la Kahina.

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On l’appelait Kahina, du fait qu’elle savait parler aux hommes, c’est une éloquente oratrice, avec un talent certain pour la rhétorique. Le premier à mentionner cette reine est l’historien égyptien malikite du IXe siècle, Ibn Abd el Hakem dans son oeuvre Conquête de l’Egypte, de l’Afrique du nord et de l’Espagne.  Ibn Khaldoun reprend l’appellation Kahina à son compte, en expliquant son sens, qui selon lui signifie la prophétesse ou la devineresse. Certaines analyses historiques du Livre des berbères expliquent que le qualificatif renvoi à une caractéristique du personnage qui a un fondement historique réel, qu’était sa capacité de persuasion. Par ailleurs, Kateb Yacine et Giselle Halimi décrivent comme une guerrière et une stratège hors pair. Néanmoins, la stratégie de la guerre occasionne des dégâts collatéraux, et c’est précisément cela qui est reproché à la reine des Aurès. Dans la pièce de théâtre de Kateb Yacine, intitulé Kahina ou Dihya, un passage qui met  en scène une confrontation entre la reine et des  paysans, après leur avoir brûlé leurs champs, montre qu’elle pratiquait la politique de la terre brûlée : “Les récoltes sont perdues; Mais nous pouvons tout perdre, il nous reste la terre. A chacun de ses pas; Sur le sol des ancêtres; L’ennemi ne trouvera ; Que le feu sous la cendre”. Une stratégie militaire explique Kateb Yacine et non de la cruauté comme l’avance Ibn Khaldoun.

La mémoire de la figure de la reine des Aurès a toujours existé quelque part mais n’a été que t peu exposée au grand jour. La renaissance de la culture berbère chez les Kabyles et les Chaouis notamment, remet la lumière sur elle, en la présentant comme la  martyre de sa propre liberté et par extension de la liberté des berbères. Par ailleurs Mouloud Mammeri, acteur non négligeable de la renaissance berbère, avance qu’il existe des permanences mémorielles chez les berbérophones, celles-ci perdurent et sont transmises  par la tradition orale. Ainsi Dihya, le nom berbère de la reine, son vrai nom d’ailleurs, n’a pas été oublié des siens. Néanmoins, les sources orales étant aisément malléables, elles doivent être étudiées rigoureusement à travers une méthode scientifique permettant de dégager le vrai du faux. . Les écrivains et les historiens qui ont traité de la Kahina, ont contribué à la redécouverte de la reine guerrière. Même si en 1933, Berthe Bénichou-Aboulker publiait la pièce de théâtre La Kahena, reine berbère, ce n’est qu’en 1972 avec la pièce de théâtre de Kateb Yacine que la reine guerrière s’est vue accorder une réelle attention. Le même auteur, utilise la figure de la reine pour étudier la condition des femmes au Maghreb de nos jours. Plusieurs écrivaines féministes au Maghreb se sont penchées sur cette figure depuis cette pièce. Djura dans Le voile du silence s’en sert pour dénoncer l’emprise patriarcale sur la vie d’une femme algérienne quand Gisèle Halimi, après une longue enquête, découvre en la Kahina une exception de la longue histoire patriarcale du nord de l’Afrique. On peut également citer Zineb Ali-Benali, enseignante à Paris 8, qui met en avant l’exception de la reine berbère en la classant « (…) Parmi les rares femmes au parcours politique aussi exceptionnel » ou  encore l’écrivaine Baya Jacquet-Bouhoune, qui cite la reine dans son oeuvre Femmes algériennes: de la Kahina au Code de la famille pour contester le code de la famille en vigueur dans l’Algérie des années 80. De la berbère à la féministe, La Kahina est symboliquement invoquée pour contester un régime politique, une négation culturelle  et une société patriarcale, sorte de figure de libération face à tous les éléments d’oppression au Maghreb.

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La symbolique de la reine des Aurès se déploie en deux figures distinctes mais pourtant indissociables : la mère et la femme. S’agissant de la mère, elle est souvent appelée Yemma Dihya. Cela renvoie à une caractéristique culturelle toujours existante, dans une moindre mesure, chez les berbères d’aujourd’hui, à savoir la société matrilinéaire. Yemma signifie en berbère “maman” ou “ma mère”. C’est à la fois, la mère qui défend son foyer et ses enfants et aussi la matriarche qui guide sa communauté . C’est ainsi qu’elle est perçue par les berbérophones, un résidu implicite du matriarcat au sein des populations berbères. De l’autre côté, les féministes maghrébines revendiquent son héritage car elle représente la femme qui tient tête au monde  patriarcale que ce soit chez les siens ou face aux autres. D’un côté, elle a dû gravir des échelons pour mener des hommes à la guerre et d’un autre côté, elle a risqué sa vie pour préserver sa liberté. Le récit de sa vie renvoie à des problématiques prégnantes au Maghreb et la mémoire de la Kahina est souvent étudiée, employée et utilisée pour s’en affranchir,  au moins symboliquement. Gisèle Halimi décrit les deux figures (la mère et la femme) dont la Kahina est l’allégorie en ces termes:    “ Elle accoucha seule dans la forêt. Et son fils, caché par sa nourrice, grandit dans la tribu, anonymement. C’est seulement quand elle accompagna son père, Thabet, à la bataille de Tahouda qu’elle lui révéla l’existence de Yazdigan. Lui et Tanirt, sa mère, furent surpris. Mais ils réagirent en parents d’un seul enfant, une fille, certes, mais leur héritière et leur tendre préoccupation. « Fais-le venir parmi nous le plus vite possible, dit Thabet, il faut qu’il prenne son rang dans la tribu. » Il lui sembla alors qu’elle venait de conquérir sa liberté de femme, en même temps que son rang de guerrière. Et que cela valait bien une liberté d’homme”.1

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 Cet extrait met en lumière que la reine n’est pas réduite à une seule figure mais que toutes les figures qu’elle incarne sont complémentaires et se complètent pour former un tout. La féministe Gisèle Halimi donne un récit historique orienté car en effet elle décrit l’adultère au féminin pour l’époque comme un tabou or les tabous et les représentations sociales sont différentes selon les époques. Une projection anachronique des normes sociales actuel sur un fait historique peut fortement faussé l’analyse qui en découle. Cet extrait montre à quel point une féministe telle que Gisèle Halimi peut se projeter dans la Kahina. Appliquant par ailleurs une conception normative anachronique de la société car la reine s’est affranchie avec aisance des normes patriarcales actuelles. Alors que d’un point de vue contextuel, notre époque et l’époque de la Kahina ne sont pas régies par les mêmes normes sociales.

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Une légende tire son origine de la réalité. La reine des Aures a historiquement existé. Dans son article La Kahena, paru dans l’encyclopédie berbère, Yves Modéran procède par étude comparative de la bibliographie historique, arabe ou non, pour démontrer l’historicité de Dihya. Il fait aussi référence à la difficulté qu’ont les sources arabes et chrétiennes à la situer chronologiquement, d’ailleurs les sources primaires se contredisent à ce propos. Y. Modéran met cela en relief notamment en citant l’historien arabe Ibn Idhari: « L’ordre chronologique des campagnes de Hassan (…) n’est pas bien déterminé, non plus que la conquête de Carthage et de Tunis et la mort de la Kahena ». La synthèse de toutes les dates avancées permettent néanmoins de dessiner des bornes grossières, ainsi la reine des Aurès aurait vécu entre 691 et 704.

Elle s’appelait Dihya et elle était issue de la tribu des Djerawa, tantôt juive, tantôt chrétienne selon les auteurs médiévaux. Elle succède au monarque du royaume d’Altava (Tlemcen),Koceila, de la tribu Awraba. Pourtant, enfant, rien ne l’a destiné à un tel avenir. Selon la poète Djura, le père de Dihya aurait voulu avoir un garçon.. Selon Gisèle Halimi, le père, Tabet, aurait dit à sa naissance: « Je suis frappé d’impuissance». La jeune Dihya pria tous les jours pour devenir un garçon et faire plaisir à son père. N’ayant pas eu satisfaction, elle apprit rigoureusement les arts de la guerre, ainsi que monter à cheval. Ses qualités de guerrier, au combat ou en stratégie, sont d’ailleurs reconnues par la majorité des auteurs arabes médiévaux. Son père était lui même un chef de guerre, à la tête de Djerawa. L’origine de Tabet, son père, est controversée, certains lui prêtent une ascendance byzantine, d’autres juive, néanmoins les auteurs arabes s’accordent quant à ses origines berbères. Dihya vient donc d’un lineage métissé. Elle succède  à Koceila, après la défaite et la mort de ce dernier face à l’armée Omeyyade à la bataille de Mamma en 690.  Là encore demeure un flou sur les conditions de la prise du pouvoir de la reine berbère. Ceci étant dit, le plébiscite ressort souvent des écrits arabes médiévaux. (Un plébiscite qui est dû à haut fait de Dihya, tout du moins, fédère énormément de tribus berbères.  S’agissant de l’étendu de son pouvoir, là encore les historiens arabes se contredisent. Pour Al-Wakidi, elle était maîtresse de la totalité de l’Ifrîqiyya (Tunisie, Est de l’Algérie, Ouest de la Libye), tandis que Ibn Khaldoun affirme qu’elle n’en contrôlait qu’une partie. L’immensité des territoires qui lui sont attribués sont par ailleurs une marque de puissance, les généalogistes arabes du IXe siècle classent la Kahina parmi les monarques berbères les plus prestigieux.

Et pour cause, son prestige elle le tire, pour certains, de sa façon de gouverner, du pardon qu’elle accorda aux populations berbères devenues musulmanes et qui ont soutenu les Omeyyades,  et surtout  à sa victoire face à l’armée du général Hassan Ibn Numan à la bataille des chameaux. La bataille se serait vraisemblablement passée dans son fief , au nord des Aurès. Aussi connu comme la bataille de l’Oued Nini, la victoire découle d’une stratégie consistant à occulter archers et infanterie. Ainsi, la reine fait face à l’armée Omeyyade, seule avec sa cavalerie composée de chevaux et de chameaux qui ne représentent qu’une infime part de son armée. D’ailleurs selon certaines sources, elle aurait été en infériorité numérique, d’où le recours à la subversion. Toujours est-il qu’elle met en déroute les hommes du général Hassan Ibn Numan, notamment en arrosant la charge des arabes d’une pluie de flèches nourries, qu’elle fait tirer par ses archers cachés derrières les chameaux. L’infanterie et surtout la cavalerie  se sont chargées de finir le travail. Poursuivant en vain son adversaire, elle finit par ordonner la retraite à Gabès. C’est à ce moment qu’elle a pratiqué la politique de la terre brûlée car elle anticipe déjà le retour de cette redoutable armée arabe. Cette politique a pour effet de lui faire perdre le soutien, voire de provoquer l’animosité, des paysans sédentaires qui n’ont pour richesse que les produits de la terre.

Ce qu’elle redoutait finit par arriver, quelques années plus tard, le général Hassan Ibn Numan revient sur ses pas, fort de renforts dépêchés par le Khalif Abd-al-Malik et sous le commandement de son fils Moussa Ibn Noçaïr.  C’est en 703 ou en 704 selon les historiens qu’elle trouve la mort en faisant face une deuxième fois aux armées arabes. Ibn Khaldoun écrit qu’elle réussit à s’échapper, mais rattrapée par des cavaliers elle est capturée puis décapitée pour envoyer sa tête au Khalif. Gisèle Halimi, elle, avance que la reine s’est suicidée sur le champs de bataille soit  en utilisant sa propre épée, soit en ingérant du poison, une mort plus glorieuse pour une reine prestigieuse.

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En somme, cette reine qui a régné sur les berbères est restée dans les mémoires comme l’allégorie du courage, de la sagesse, de l’abnégation et de la résistance. Son histoire le montre, arrivée à la tête d’une puissante fédération de tribus berbères, elle mena des hommes au combat, remportant une victoire prestigieuse face aux Omeyyades. Son souvenir reste, encore aujourd’hui, très présent. Revendiquée par les berbères d’un côté et les féministes voire même des femmes Maghrébines de l’autre , elle est le bouclier contre toutes les formes d’oppression qui s’exercent actuellement dans les sociétés maghrébines.

1  Gisèle Halimi, La Kahina, Paris, Plon, 2006, réédition Pocket 2009, p 31.

Article rédigé par :

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Akli Aouaa
étudiant en licence d’Histoire
à l’Université  Panthéon-Sorbonne, Paris 1.

et corrigé par:

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Abir Nur
Coordinatrice du Journal d’ESMA.
Diplommée d’une licence Histoire / Sciences politiques,
à l’Université  Panthéon-Sorbonne, Paris 1.

 

Zeinab Kaffa
Zeïnab Kaffa
Etudiante en Master 1 d’Audit,
à l’Université Panthéon-Sorbonne, Paris 1.

 

 

 

Références bibliographiques
Livres
Djura Le voile du silence, Editions Michel Lafond, 1991, 171 p.
Gabriel Camps, Les Berbères, Mémoire et Identité, édition Babel Essai, 2007, 350 p.
Gisèle Halimi, La Kahina, Paris, Plon, 2006, réédition Pocket 2009, 280 p.
Kateb Yacine Parce que c’est une femme : entretien. La Kahina ou Dihya. Saout Ennissa, la voix des femmes. Louise Michel et la Nouvelle-Calédonie ; présentation de Zebeïda Chergui ; avant-propos d’El Hassar Benali. Paris : Des femmes-A. Fouque, 2004. 170 p.
Articles
Yves Modéran, Kahena (Al-Kâhina), in l’Encyclopédie berbère, p. 4102-4111.
“La Kahina, la reine Amazigh qui a unifié le Maghreb”, Journal  El Moudjahid, 24/04/2011.

 

 

 

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