Chimamanda Ngozi Adichie, pour un féminisme pragmatique

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Chimamanda Ngozi Adichie, invitée d’honneur de la troisième édition de La Nuit des Idées au Quai d’Orsay à Paris le 25 Janvier 2018, s’est vue poser une question qui a dernièrement fait polémique par la journaliste Caroline Broué : “Y a-t-il des librairies au Nigéria?”. Bien sûr la question ne se pose pas, et pourtant elle a été posée. Il s’agit là encore d’une manifestation de clichés accumulés dans l’imaginaire collectif à propos du continent africain. En explorant le travail de la brillante écrivaine qu’est Chimamanda, nous nous interrogerons sur la portée de sa vision du féminisme notamment à travers l’Afrique contemporaine.

Après la viralité de la vidéo de son discours lors d’un événement TEDxEuston en 2013 pendant lequel Chimamanda Ngozi Adichie explique pourquoi selon elle nous devrions toutes et tous être féministes, cette dernière est devenue, et cela peut-être malgré elle, une référence de la cause féministe dans son sens le plus large.

Chimamanda est une écrivaine nigériane plus précisément Igbo, née le 15 septembre 1977 dans la ville d’Enugu. Romancière récompensée de nombreuses fois pour sa brillante plume, elle est l’une des auteures africaines contemporaines les plus lues dans le monde.

Elle dit ainsi dans son essai We should all be feminists, publié en 2014 et basé sur cette fameuse intervention lors du TEDxEuston, que sa conception du féminisme réunit tous les hommes et toutes les femmes qui croient en l’égalité sociale, économique et politique des femmes et des hommes. Cela vaut tout autant pour ceux et celles qui reconnaissent qu’il y a un problème en ce qui concerne la notion du genre dans la société et elle affirme, que de façon générale, hommes et femmes doivent “mieux faire”. Cette idée de mieux faire a été chez Chimamanda vraisemblablement longuement pensée.

Elle est inspirée par plusieurs grandes figures féminines africaines telles que l’écrivaine ghanéenne Ama Ata Aidoo, la pharmacienne nigériane Dora Akunyili, l’écrivaine kényane et pionnière dans son pays Muthoni Likimani, la femme politique nigériane Ngozi Okonjo-Iweala, l’actrice nigériane Taiwoo Ajai-Lycett et bien d’autres. Mais elle fut surtout inspirée par sa grand-mère, par qui selon le père de Chimamanda, cette dernière tient une force de caractère étroitement similaire.

Chimamanda décide de s’écarter par choix personnel des différentes théories des divers courants féministes afin de revendiquer un féminisme pragmatique. Son pragmatisme peut être lié à l’importance de cette notion dans le système éducatif anglo-saxon, le Nigéria étant une ancienne colonie britannique. Il peut en outre, être lié au fait qu’elle ait également poursuivi la majorité de ses études supérieures aux Etats-Unis. L’oeuvre à travers laquelle elle a voulu matérialiser ce féminisme pragmatique est un essai publié en 2017 et intitulé Dear Ijeawele, or a feminist manifesto in fifteen suggestions. En français on peut le traduire par : “Chère Ijeawele, ou un manifeste féministe en quinze suggestions.” L’idée d’écrire cette oeuvre lui est venue après qu’une de ses amies d’enfance qui venait d’accoucher d’une fille lui ait demandé des conseils afin d’éduquer sa fille en tant que féministe. Une tâche que Chimamanda a pris très à coeur notamment après avoir elle-même mis au monde une fille en 2016.

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Dans ce manifeste, Chimamanda souligne l’importance de l’éducation, particulièrement par le biais de la littérature comme outil permettant d’abroger les normes sociales qui perpétuent les inégalités de genre et qui conditionnent les membres de la société à les intégrer et à les trouver raisonnables. En effet, la cinquième suggestion dans son manifeste est d’encourager les enfants à aimer lire, bien au-delà des livres scolaires afin qu’ils puissent développer leur propre esprit d’analyse critique. C’est ainsi qu’elle invite les lecteurs et lectrices à questionner leurs propres cultures à travers ses suggestions à son amie, à qui elle conseille d’apprendre à sa fille à défier sa culture, et notamment en ce que cette dernière admet des stéréotypes qui alimentent les inégalités hommes/femmes. Cela peut se faire à travers le langage. Il existe une expression retrouvée de façon plus ou moins similaire dans plusieurs langues parlées en Afrique consistant à taquiner les jeunes femmes en leur disant : “Ne sais-tu donc pas que tu es assez âgée pour trouver un mari ?”. Il s’agit d’une expression que l’auteure reconnaît avoir elle-même beaucoup utilisé avant de décider de faire plus attention aux conséquences que peuvent avoir les mots que l’on utilise, notamment à travers la mise en place d’un certain conditionnement dès la jeunesse. En effet, Chimamanda dénonce le fait que dans beaucoup de sociétés africaines et autres dans le monde, les filles sont conditionnées à avoir pour but de se marier alors que ce n’est pas le cas pour les garçons et que le mariage, bien qu’il puisse être une bonne chose, ne représente pas une réussite en soi.

Toutefois, toute critique doit provenir d’une analyse sérieuse et doit être argumentée, l’objectif n’étant pas de complètement rejeter sa culture mais de faire un tri sélectif. Il faut ainsi savoir retrouver et recycler les pratiques qui prônent l’égalité des sexes et l’émancipation des femmes, chose que l’on retrouve justement dans la culture Igbo qui les valorise pour leur travail quel qu’il soit.

Il est également possible de remarquer qu’il y a peu de pays dans le monde dans lesquels la journée du 8 mars, soit la journée internationale des droits des femmes, est aussi grandement célébrée qu’au Cameroun. Le seul paradoxe étant que le 31 juillet, journée des femmes africaines, reste très méconnue sur le continent.

Ainsi, le défi africain pour Chimamanda serait d’aider à lancer de plus grandes conversations sur les inégalités de genre existantes et sur les moyens de remédier aux biais portés à l’égard des filles et des femmes par les hommes et par les femmes. Pour elle, qui dit ne pas se reconnaître dans l’afro-féminisme, la source de progrès n’est pas dans le courant de féminisme auquel on se rattache, mais plutôt dans les actions menées afin d’être vecteur d’un impact positif, et ce quelque soit leur échelle.

Il serait donc temps pour toutes et pour tous de s’interroger sur ces petites choses que l’on peut améliorer au quotidien et qui pourraient avoir un effet boule de neige sur l’ensemble de la société. Et comme le dirait l’adage : “si tu veux aller vite, marche seule, mais si tu veux aller loin, marchons ensemble.”

 

Sources :

Chimamanda Ngozi Adichie, We should all be feminists, TEDxEuston 2013 https://www.ted.com/talks/chimamanda_ngozi_adichie_we_should_all_be_feminists

Chimamanda Ngozi Adichie, Dear Ijeawele, or a feminist manifesto in fifteen suggestions, Editions Alfred A. Knopf, 2017

Interview de Chimamanda Ngozi Adichie par Emma Brockes pour le journal The Guardian, https://www.theguardian.com/books/2017/mar/04/chimamanda-ngozi-adichie-stop-telling-me-feminism-hot

 

Article rédigé par :

Zeïnab Kaffa
Etudiante en Master 1 d’Audit,
à l’Université Panthéon-Sorbonne, Paris 1.

 

 

Relu et corrigé par :

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Christelle Mudibu
Etudiante en L3 d’Economie,
à l’Université Panthéon-Sorbonne, Paris 1.
Jade Piroska

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Clara Nerson
Etudiante en L1 Histoire / Science politique,
à l’Université Panthéon-Sorbonne, Paris 1

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Aïda Bouhalka
Etudiante en L3 Droit / Science politique,
à l’Université Panthéon-Sorbonne, Paris 1.

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