Les femmes africaines et féministes au cœur du Journal d’ESMA. Le mot de fin du président

L’objectif d’ESMA est de promouvoir les mondes africains auprès des étudiantes et étudiants de la Sorbonne, ce qui implique évidemment de visibiliser les femmes et de promouvoir les féminismes dans l’ensemble de l’Afrique. Dans la structure de l’association et dans les thèmes abordés, nous nous attachons à œuvrer pour une égalité entre les femmes et les hommes, que ça soit, par exemple, dans la composition du bureau, ou dans les portraits que l’on vous propose dans les points-pays.

À l’occasion du 8 mars, Journée internationale des droits des femmes, nous avons donc décidé de célébrer les femmes d’Afrique et les féminismes africains tout au long du mois de Mars. Cette thématique centrale s’est manifestée dans tous nos articles de la rubrique wakhatina, dans les 16 articles de notre deuxième édition du journal d’ESMA, ainsi que dans la Conférence sur les femmes influentes en Afrique et leur rôle sur le continent que nous avons organisé avec Les Ateliers de la Sorbonne.

Evolution du patriarcat et rapport entre les femmes et les hommes au gré de la colonisation

La place des femmes et le féminisme dans les sociétés africaines est à considérer sous un regard particulier, compte tenu des problématiques, des trajectoires historiques et des évolutions différentes du féminisme occidental. Néanmoins, le but demeure de révéler et de déconstruire le patriarcat et les autres formes de dominations que peuvent subir les femmes ; et c’est pour cela que nous proposons ici un rapide retour sur les évolutions de la domination patriarcale avant, pendant et à la fin de la colonisation. La condition féminine en Afrique a connu énormément de mutations sous l’impact des chocs successifs provoqués par la colonisation de l’Afrique et les transformations profondes qu’elle a engendré. En termes de répartition des tâches tout d’abord, l’apparition du salariat et les migrations masculines du travail ont provoqué l’alourdissement des tâches des femmes paysannes, qui ont encore aujourd’hui la charge de travailler dans les champs dans les majorités des campagnes d’Afrique. Plus tard, l’essor des migrations urbaines féminines a changé la face de la composition démographique de l’Afrique, le nombre de femmes excédant aujourd’hui celui des hommes dans la quasi-totalité des villes d’Afrique (entre 850 et 900 hommes pour 1000 femmes). Ces femmes jouent un rôle central dans l’économie informelle, et leurs nouvelles activités ont pu bouleverser certaines structures patriarcales qui existaient auparavant, leur permettant dans certains cas, comme celui des commerçantes, le contrôle des ressources.

Pour plusieurs raisons comme les lignées royales matrilinéaires, la séniorité ou les sociétés matriarcales, il est légitime de dire que les rapports genrés en Afrique précoloniale étaient généralement plus équilibrés que sur d’autres continents. Il ne faut toutefois pas tomber dans le culturalisme, car les inégalités entre les femmes et les hommes ne sont pas non plus une importation purement coloniale, et le patriarcat constituait déjà le socle social comme dans la quasi-totalité des sociétés pré-industrielles. Il ne faut cependant pas non plus minimiser le rôle essentiel joué par les colonisateurs, et les missionnaires en particulier, dans la modification du rapport femmes-hommes, puisqu’au discours masculiniste prétendant une « tradition » africaine de la subordination des femmes aux hommes, s’est ajouté le conservatisme moral de l’Église, ce qui a contribué à renforcer le patriarcat, et à entériner les inégalités des rapports genrés.

Plus tard, au moment des Indépendances, pour tenter de délégitimer les revendications féministes, certains ont avancé l’argument malhonnête qu’il ne s’agirait que d’une philosophie purement européenne, contraire à la « tradition » africaine et l’ont donc rejeté en bloc. Cependant, certains partis politiques ont créé des branches féminines au niveau national et local. De plus, ce discours n’a pas empêché la grande vitalité de la vie associative féminine dans de nombreuses sociétés africaines.  Ces associations peuvent prendre des formes multiples : associations féminines, formes de solidarités et d’échanges multiformes entre voisines, réseaux féminins de parenté, liens basés sur la production alimentaire, etc.

Le rayonnement associatif est l’un des axes centraux des articles de notre journal sur les mouvements féminins et féministes. Il s’agit d’un thème abordé dans notre article sur Aïcha Ech Chenna, fondatrice de l’association Solidarité Féminine, agissant pour la défense des mères célibataires au Maroc ; dans notre entretien avec Danielle Mérian, présidente de l’association SOS Africaines en Danger, luttant contre les mutilations génitales ; ou encore dans le portrait d’Oumy Seck, présidente du CEEDD, une association sénégalaise qui œuvre pour l’autonomisation des femmes grâce à des formations profesionnalisantes.

La place centrale et historique des femmes dans les sociétés africaines est également bien traitée par nos rédactrices et rédacteurs dans le journal d’ESMA. Notre article sur la Kahina, reine et guerrière berbère, ou notre article sur les sociétés matriarcales remettent ainsi en contexte la place de femmes dans des sociétés précoloniales. La présentation de Vera Songwe, première femme élue au poste de Secrétaire Générale de la Commission Economique pour l’Afrique, relève également de la nécessité de mettre en avant la réussite individuelle de femmes africaines pour déconstruire une vision archaïque de la subordination des femmes du continent. Nous nous sommes également particulièrement attachés à faire découvrir aux étudiantes et étudiants des figures du militantisme pour les droits des femmes, comme Fatima Ahmed Ibrahim, première femme députée d’Afrique de l’Est et du monde arabe, leader du féminisme et du communisme en Afrique, écrivaine et militante des droits humains ; Mariama Bâ, femme de lettres sénégalaise ayant très tôt critiqué les inégalités entre les sexes ; ou plus récemment Bineta Diop, qui a créé l’ONG pour le leadership des femmes dans la prévention, la gestion, et la résolution de conflit sur le continent africain. Nous sommes également revenus sur le rôle d’artistes comme Chimamanda Ngozi Adichie qui affirme que « We should all be feminists » ; ou Zanele Muholi, militante de la cause LGBT en Afrique du Sud nous permettant d’aborder la question de l’intersectionnalité à travers la photographie.

Durant ce mois de mars, nous vous avons également proposé de découvrir deux films africains brisant des tabous et traitant d’enjeux de la condition féminine. Les femmes du bus 678, retrace l’histoire de trois habitantes du Caire luttant chacune à leur manière contre le harcèlement sexuel dans la capitale égyptienne. Dans le documentaire Black Barbie, la réalisatrice Comfort Arthur dénonce le diktat de la peau claire comme définition de la beauté poussant des jeunes femmes à s’éclaircir la peau à l’aide de dangereux produits chimiques.

Pour conclure notre mois de promotion des femmes africaines, sans pour autant arrêter de les célébrer au quotidien, en plus de considérer les inégalités sociales et politiques, il faut signaler les violences physiques ou symboliques à l’encontre des femmes particulièrement en Afrique. Les mutilations génitales, les viols comme arme de guerre ou comme « purification », les mariages forcés ou les obstacles à la scolarisation des jeunes filles continuent d’être un problème à combattre sur le continent africain. Contre la banalité de ces violences, contre l’argument de l’incompatibilité du féminisme avec la « tradition » africaine, contre l’intériorisation de stéréotypes sur la place des femmes dans les sociétés africaines, la défense des droits des femmes africaines doit être indissociable de la promotion du continent, et en parler constitue un premier acte d’engagement.

Pour la réalisation de ce journal d’ESMA, j’aimerais remercier pour leur sérieux, leur motivation et leur dévouement tous les membres d’ESMA qui ont partagé leurs connaissances avec nos lecteurs et qui ont contribué à la réalisation de ce numéro : Aïda Bouhalka, Christelle Mudibu, Clara Nerson, Amine Mecabih, Fethi Eddine Aggad, Jade Piroska, Kadia Diarra, Magali Christophe, Mathieu Longlade, Shehrazad Siraj, Steeve Kanema, Zeïnab Kaffa.

Enfin, j’aimerais particulièrement remercier Abir Nur, notre coordinatrice du Journal d’ESMA, ainsi qu’Akli Aouaa, notre responsable du pôle rédaction, pour leur remarquable travail pour mettre sur pieds ce journal.

Nous vous rappelons que vous pouvez retrouver ce journal en intégralité en format PDF sur notre site web en cliquant ici, que vous pouvez le télécharger, le partager, l’imprimer et le relire à votre guise !

Merci de nous avoir lu,
Gwendal Mélyon

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