Héritages et survivances africaines dans les cultures antillaises et guyanaises

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Les cultures antillaises et guyanaises sont le fruit de nombreux métissages d’influences amérindiennes, européennes, africaines et asiatiques.

Ces cultures ne peuvent être comprises qu’en terme de créations à la faveur d’une syncrétisation : d’une synthèse de plusieurs traits culturels d’origine différente donnant lieu à des formes culturelles nouvelles.

Il s’agit, à travers cet article, d’identifier et de manifester les survivances culturelles africaines présentes dans la culture guadeloupéenne, martiniquaise et guyanaise en privilégiant les legs encore vivaces aujourd’hui.

L’histoire commune entre l’Afrique et la Guadeloupe, la Martinique et la Guyane débute par la traite négrière et l’arrivée massive de populations africaines avec leurs langues, leurs coutumes et traditions.

A la faveur des moments de répit, les dimanches et jours fériés, à travers des réunions, des danses et jeux permis par le maître, les esclaves se rappellent l’Afrique. Néanmoins la condition servile et son processus d’acculturation a pour effet que ces résistances culturelles africaines ne s’exercent pas dans tous les domaines de la vie.

L’apport africain ne se limite pas au cadre de la traite négrière mais va également au-delà. En effet, après les abolitions de l’esclavage sont importés aux Antilles, sous la forme de « l’engagisme », de la main d’œuvre afin de pallier la désertion relative des habitations par les esclaves libérés, mais aussi de contenir les revendications d’augmentation salariale par la saturation de la demande de travail.

Cette nouvelle main d’œuvre, sont les Congos, qui seront suivis par les Indiens et les Chinois.

Ils sont des prisonniers de droit commun libérés moyennant un engagement, des individus rejetés de leur tribu pour avoir enfreint des interdits coutumiers, des esclaves d’autres Africains ou des réchappés de traites clandestines.

On comptabilisera l’introduction de 10 521 Congos en Martinique et 6 046 en Guadeloupe.

L’appellation « Congo » désigne des populations issues de vastes régions de part et d’autre du fleuve Congo : en grande majorité de l’actuel Congo-Brazzaville et de l’actuel Congo-Kinshasa, mais aussi de l’actuel Sierra-Leone, de l’actuel Gabon et d’origines non identifiées.

Ces Africains natifs vont également participer à l’enrichissement culturel des Antilles, bien que vite intégrés, ils s’assimilent aux afro-descendants présents sur les territoires.

Le cas particulier de la Guyane

Dans cette histoire culturelle, la Guyane se démarque des Antilles à bien des égards.

L’histoire coloniale guyanaise se différencie par une colonisation plus laborieuse, un système de plantation d’une extrême faiblesse et durant toute la période de l’esclavage, la colonie demeure pauvre et sous peuplée. De plus, de par sa superficie et sa géographie, contrairement aux îles sœurs, la Guyane connaît un plus important phénomène de marronnage, qui se caractérise par la fuite des esclaves hors de la propriété des maîtres.

Ce phénomène va mener à des survivances africaines privilégiées par des populations considérées comme non créolisées.

C’est pourquoi, l’émergence d’une culture guyanaise est à distinguer des cultures antillaises qui ont connu un processus de « créolisation » et ont donné lieu à des populations, en dépit des anciennes migrations d’origines variées, relativement plus homogènes. La Guyane apparaît comme une société « pluto-ethnique », en mosaïque.

Le marronnage donne donc lieu, en Guyane, à un autre apport africain, cette fois-ci à la faveur de migrations régionales.

Nous pouvons citer les Aluku, également appelés Bonis. A l’origine, il s’agit d’esclaves sur les plantations anglaises, puis hollandaises de l’actuel Suriname. En 1776, après une longue guerre avec l’armée hollandaise, les Aluku ont traversé́ les rives du Maroni en Guyane. Le groupe le plus important de cette société́ aluku serait issu des Ashantis, de la famille des Akan, venus du Ghana et de Côte d’Ivoire.

Les communautés marrons de Guyane sont principalement les Aluku, les Djuka et les Saramaca. Ils sont appelés plus généralement « Bushinengués » (nègres des forêts) en raison de leur mode de vie : en rébellion, ils avaient décidé de retourner vivre, comme leurs ancêtres, dans la forêt. Ces communautés ont pu bénéficier de par leur rupture avec le système colonial d’une conservation exacerbée des rites africains.

Après avoir passé en revue comment ces morceaux d’Afrique ont pu se retrouver dans le bassin caribéen et en Guyane, nous allons nous attacher à voir comment les cultures africaines, ou du moins ce qu’il en reste ,se manifestent dans les sociétés antillo-guyanaises.

         Des survivances Africaines dans les coutumes et traditions

Les musiques et danses

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Tout d’abord, la musique aux Antilles et en Guyane, tout comme dans les pays d’Afrique, est omniprésente dans la vie quotidienne, Anca Bertrand a pu dire qu’aux Antilles, « la danse est le langage ».

Les musiques et danses antillaises et guyanaises, notamment traditionnelles portent, en leur sein des influences africaines et des similitudes : « l’importance du chant, l’alternance d’un soliste chantant les couplets, et du chœur entonnant le refrain, la prééminence du rythme sur la mélodie, la présence des petits cris de caractère non musical », mais également de la dominance des instruments de percussion accompagnés de bouts de bois heurtés l’un contre l’autre et des battements de mains cadencés.

À part le tambour, peu d’instruments sont restés de l’Afrique, pour cause d’absence de moyen matériels et de loisirs.

Concernant les danses, les survivances africaines se retrouvent surtout dans leur variété.

S’agissant des ressemblances entre les danses antillaises et celles pratiquées en Afrique, pour des raisons techniques et parce que dans ce domaine les emprunts entre traditions africaines et européennes ont été tellement nombreux (dû à des courants d’influences des esclaves, aux maîtres, puis des maîtres aux esclaves), nous allons nous concentrer sur 3 danses traditionnelles, relativement comparables, qui prennent leur origine dans les danses effectuées par les esclaves sur les plantations.

Comme il n’est pas aisé de décrire verbalement ces danses et qu’une image vaut mille mots, des vidéos sont mises à votre disposition.

Le Kasékò en Guyane

 

 

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Kasékò, littéralement « casser le corps » est une musique guyanaise.

Kasékò est le nom donné au rythme au tambour guyanais le plus populaire ainsi qu’à la danse qui l’accompagne. Il s’agit d’un rythme autogène c’est à dire qui a été créé sur place par les Afro-Guyanais. L’apport africain est indéniable, mais il s’est transformé en fonction des nouvelles données culturelles dont s’est enrichie la Guyane.

Cette musique possède 7 rythmes : le kasékò, le grajé, le kanmougwé, le lérol, le débò, le grajévals, le bélya.

Pour jouer le Kasékò, il faut de bons tanbouyen (joueurs de tambour). Il en faut trois et un « bwatyé », ou joueur de « tibwa (ou ti-bwa) », soit un total de quatre personnes. Chaque joueur à une fonction bien précise. Pour un bon Kasékò on utilise trois tambours : ce sont le « tanbou goulé », le « tanbou koupé ou dékoupé » et le « tanbou plonbé ».

⇒  Démonstration de danse Kasékò 1    

https://www.youtube.com/watch?v=KtHr5BSU2bs

⇒ Démonstration de danse Kasékò  2 (Rythme kanmougwé) https://www.youtube.com/watch?v=P02Tjy_6Pgc

 

Le Gwo ka en Guadeloupe

 

 

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« Gwo ka » vient de « gros-quart », la contenance usuelle des tonneaux à partir desquels les esclaves confectionnaient leurs instruments.

Il possède 7 rythmes de base qui ont des séquences rythmiques différentes et expriment des sentiments divers : le kaladja, le menndé, le léwoz, le padjanbèl, le woulé, le graj et le toumblak.

« Le Gwo ka combine le chant responsorial en créole guadeloupéen, les rythmes joués aux tambours ka et la danse. Dans sa forme traditionnelle, le gwo ka associe ces trois domaines d’expression en valorisant les qualités individuelles d’improvisation. Les participants et le public forment un cercle dans lequel les danseurs et le soliste entrent à tour de rôle, en faisant face aux tambours. Le public frappe des mains et chante le refrain imposé par le soliste. »

⇒  Le gwoka : musique, chants et danses représentatifs de l’identité guadeloupéenne

https://www.youtube.com/watch?v=CtnNzzVpB1c

⇒  Démonstration de danse Gwo ka

https://www.youtube.com/watch?v=KbCVyN2g3I0

 

Le Bèlè en Martinique

 

 

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« Le bèlè un genre musical dans lequel un chanteur mène la musique avec une voix qui porte, alors que se développe le dialogue entre les danseurs et le tambouyé (joueur de tambour). Il se structure toujours de la façon suivante : le chanteur donne la voix, suivi des répondè (répondeurs) ; le ti-bwa donne le rythme, et enfin le tambour fait son entrée, suivi des danseurs et danseuses. »

« Dans le bèlè, le tambour à une peau et ses techniques de jeu, l’utilisation du tibwa, la gestuelle, la position du corps dans la danse et le chant de type responsorial sont clairement des héritages africains. En revanche, dire avec certitude de quel peuple vient tel ou tel élément dans le bèlè paraît impossible car le bèlè est aussi né de la rencontre entre différentes ethnies africaines qui se sont retrouvées en esclavage, chacune venant avec son bagage culturel, religieux et musical.

Les recherches sur l’origine du mot bèlè sont tout à fait révélatrices de cette question : par exemple, selon Jacqueline Rosemain, en yoruba, bèlè désigne une grande fête qui marque la fin des récoltes et en baoulé douô bèlè c’est la récolte des ignames. Dominique Cyrille parle des danses belli exécutées au Ghana par les nouveaux initiés et au Congo on danse la boela.

Quelques éléments européens sont aussi présents dans le bèlè, la danse en quadrille par exemple qui est pratiquée dans le nord de l’île. »

Les rythme du bèlè sont le bèlè douss, le bèlè kouwant, le bèlè pitché, le béliya, le gran bèlè et le bouwo.

⇒  Bélé, tambour vivant

https://www.youtube.com/watch?v=XrbAyGRzp3c

Démonstration de danse Bèlè (Rythme Bélya)

https://www.youtube.com/watch?v=zxmDnkIgZNc

 

Les danses bushinenguées en Guyane

 

 

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A ces 3 danses traditionnelles antillaises et guyanaises exercées par les peuples créoles (le peuple guadeloupéen, le peuple martiniquais et la communauté des guyanais créoles), s’ajoute en Guyane des danses d’origines africaines exercées par les communautés descendantes des Noirs Marrons. Ces afro-descendants ont bénéficié de conditions tout à fait différentes de transmission de valeurs.

En Guyane sont pratiquées des danses bushinenguées : Le songe, l’awasa, le susa, l’apinti, l’agwado, le tutu. Ces expressions culturelles constituent un patrimoine précieusement conservé par les descendants des Aluku / Boni.

⇒  Démonstration de danse bushinenguées 1

https://www.youtube.com/watch?v=JxCtETXMJAM

⇒  Démonstration de danse bushinenguées 2 (Awassa)

https://www.youtube.com/watch?v=KKlXNPgtHjo

⇒  Rickman G-Crew – Je suis un Boni/Aluku (Clip d’un artiste guyanais qui rend hommage à l’histoire et à la culture Boni).

https://www.youtube.com/watch?v=ntJ9jBlvlK8

Le Carnaval

Le carnaval aux Antilles-Guyane a été et demeure l’occasion de renouer avec l’héritage africain, de réactualiser des sentiments et des principes religieux africains.

Au-delà de la musique, à l’instar des « groupe à peaux » guadeloupéens composés exclusivement de tambours, le carnaval à travers ses déguisements manifeste des legs africains à travers les masques lan mô (la mort) s’amusant à effrayer les enfants et les jeunes filles, les diablesses habillées en noir et blanc pour le deuil de Vaval (le Dieu Carnaval), les diables portant des cornes et des miroirs « comme certains masques africains », les costumes d’inspirations africaines.

Plus récemment, à cela s’ajoutent la présence des couleurs panafricaines (vert, jaune, rouge, noir) et des tissus africains, qui résultent d’emprunts conscients.

 

Les contes antillais et guyanais

 

La tradition orale antillaise ainsi que la narration de contes sont des coutumes originellement africaines.

En effet, le conte antillais fut l’un des rares modes d’expression ayant permis aux esclaves puis à leurs descendants d’exprimer leurs sentiments et leurs révoltes à l’égard de la société́ coloniale à la faveur de veillées par exemple.

Ces contes créoles aux Antilles et en Guyane mettent en scène divers personnages que nous pouvons retrouver d’une histoire à l’autre. Ces derniers sont bien souvent des animaux :

Konpè Lapen (Compère Lapin, son personnage est présumé d’inspiration sénégalaise), Konpè Zamba (Compère Zamba, présumé d’origine bantou), Konpè Zarényé (Compère Araignée) ou encore Konpè Makak (Compère Singe).

Mais pas exclusivement, nous pouvons y trouver des soukounyan (souvent des femmes qui se métamorphosent et s’assouvissent la nuit du sang des humains ou des animaux), des diables, des ti sapoti (petits lutins qui se déplacent en groupe dans les bois) ou des manman dlo (femmes au bord des rivières d’une extraordinaire beauté).

Chacun de ces personnages représente « un type psychologique simple à forte valeur symbolique ».

Un rapprochement est fait à plusieurs reprise par les chercheurs entre Bouki la hyène dans les contes africains et Compère Zamba, et Leuk le lièvre (cf : La belle histoire de Leuk-Le-Lièvre par Léopold Sédar Senghor, Abdoulaye Sadji) et Compère lapin.

Nous pouvons dans un premier constater qu’il n’y a pas et n’a jamais eu de singe aux Antilles, preuve de l’influence de l’Afrique dans ces contes. Par ailleurs, les contes antillo-guyanais représentent des thématiques, des motifs et des personnages très proche de ceux de traditions africaines, notamment d’Afrique de l’ouest. Il est notamment distingué des réalités caractéristiques que l’on retrouve à l’identique dans des contes du Sénégal ou du Bénin.

Pour la forme, le récit des contes est ponctué par des chants et des reprises de mots, des interactions entre le conteur et l’auditoire comme pour les contes du continent.

Les contes antillais se narrent en créole, et afin de maintenir l’attention le narrateur les rompt par des « Yékrik » auquel le public répond « Yékrak », plus loin « Yémistikrik » on y répond « Yémistikrark », « Est-ce-que la cour dort ? », « Non, la cour ne dort pas ! », « Si la cour ne dort, c’est Isidor qui dort, dans la cour de Théodore pour deux sous d’or ! ».

Autre exemple, le conteur dit « Tim ! Tim ! » auquel nous répondons « Bwa sèk ! », « Dlo pann ! », «  Koko ! »

L’insertion de parties chantées est présente à la fois aux Antilles-Guyane et en Afrique. Certains des chants qui ponctuent des contes antillais sont souvent incompréhensibles. Ces derniers renvoient, selon certaines recherches, non seulement à une coutume mais peut-être même à des textes issus de langues africaines et qui se sont transformés au cours des siècles au point de devenir maintenant incompréhensibles.

Toutefois, malgré ces similitudes dans la forme et les personnages, le sens profond de ces contes, d’origine françaises ou africaines, ont été transformées par le folklore des Antilles, qui les a adaptées à leur environnement et à « l’idéalisme local ».

L’art vestimentaire

 

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Aux Antilles et en Guyane, la tenue de cérémonie traditionnelle comporte un fichu (ou mouchoir) en madras.

Le madras n’a pas seulement valeur ornementale, il a originellement eu une fonction sociale puisque par la façon dont il était noué, il indiquait le rang et la situation de celle qui le portait : célibataire, fiancée, etc…

Si le madras est un tissu issu de l’héritage indien présent aux Antilles, il est vraisemblable que son langage symbolique soit une notion venue d’Afrique. En effet, il a été relevé chez les Ashanti de la côte de l’Or plus de cinquante noms traditionnels servant à désigner la façon de nouer les fichus.

Les coiffures

Aux Antilles-Guyane, la richesse et les variétés de tresses s’étaient appauvries. En effet, les combinaisons étaient devenues moins nombreuses et moins sophistiquées. Cependant, l’habitude de coiffer les filles de multiples petites nattes ou petits choux, en portant une attention toute particulière au tracé bien net des raies est l’expression d’un goût africain.

Il est intéressant de noter que les fameuses coiffures à tresses fines et dessins compliqués qui fleurissent en ce moment sur la tête de très nombreuses jeunes filles des Antilles ne sont pas des survivances mais des emprunts conscients.

Il se développe, en effet, depuis les années 1930, dans les Amériques Noires, les États-Unis et toutes les Antilles, un mouvement de retour à l’Afrique qui concerne tous les domaines : l’art, la musique, la littérature, la sculpture, la peinture, la décoration et l’art vestimentaire.

Ce mouvement, pour une grande part, traduit une recherche authentique de racines.

Les influences africaines dans les langues : Créoles et langues bushinenguées

Les créoles guadeloupéens, martiniquais et guyanais.

Le rôle des langues africaines dans le développement des créoles a été très diversement apprécié au cours de la courte histoire de la créolistique. Cette dernière est nourrie d’analyses et hypothèses variées.

Il s’agit de constater que les créoles sont issus d’emprunts de mots lexicaux et grammaticaux aux diverses langues avec lesquelles ils étaient en contact. Ces créoles sont dits à base française afin de les différencier des autres créoles présents dans la Caraïbe, nés de la rencontre avec d’autres langues européennes.

Dans ces situations d’achanges, les mots sont dépouillés de leurs valeurs dans la langue source dû aux interprétations. Les mots perdent leur appartenance à une catégorie grammaticale, leur significations plus précises, ou leur polysémie.

Les créoles n’empruntent jamais des structures grammaticales en tant que telles, les mots sont réorganisés dans la langue d’arrivée, la langue nouvellement créée. A l’issu de ces processus de nouvelles unités sont constituées, des paradigmes originaux sont créés dont les membres ont des valeurs et fonctions différentes.

Le système grammatical des langues issues des créoles est entièrement nouveau et provient donc d’ajustements progressifs.

Il est donc impropre de parler d’emprunts en toutes circonstances, même si pour quelque mots lexicaux cette notion est pertinente.

Étant donné que ces formes de survivances sont les plus aisées à identifier et à rapprocher aux langues sources africaines ce tableau ci-dessous a pour objet de mettre en lumière des exemples de mots issus des langues créoles et leurs origines trouvées dans des langues africaines.

« Le lexique n’est pas l’essentiel en ce qui concerne l’importance de l’Afrique dans le développement des créoles, mais nous pouvons donner ici quelques éléments de vocabulaire, complètement intégrés dans les créoles de la Caraïbe pour montrer que certains mots, notamment utilisés pour désigner des réalités locales, certains comportements familiers, viennent bien d’Afrique. »

Par ailleurs il est supposé que dans les domaines de la sexualité et de la magie, en raison de leur importance dans la vie des individus, se caractériseraient sûrement par une imposante contribution africaine.

Mot en créole Sens en créole Mot d’origine (langue source) Sens dans la langue source
Kongolyo (Guadeloupe, Martinique) Mille-pattes Ngongolo

(Kikongo)

Mille-pattes
Bonda

(Guadeloupe, Martinique)

Derrière, fesses Mbunda (kimbundu)

Bunda (kikongo, lingala)

bôda (bambara) *

Derrière, fesses / orifice
Kenbwa

(Guadeloupe)

Sorcellerie Kilembwa

(kikongo, kimbundu)

Sortilège / maléfice / connaissance
Dawa

(Guadeloupe)

Sortilège Dawa (soninké, kiswahili) Cendres du marabout (soninké)

Médecine (kiswahili)

Soukougnan

(Guadeloupe)

Être métamorphosé Soukougna (serer) Être métamorphosé
Makanda

(Guadeloupe)

Sorcier Makundu (kikongo) Sorcier
Kôk, koko (koké qui en est un dérivé qui signifie « faire l’amour »

(Guadeloupe, Martinique)

Organe du sexe masculin koko (kikongo, kiswahil) Mâle (kikongo)

Testicules (kiswahil)

Kal

(Guadeloupe, Martinique)

Organe du sexe masculin Bakala (kikongo) Organe du sexe masculin
Koukoun, kouni

(Guadeloupe)

Organe du sexe féminin Bukuna (kikongo) Clitoris
Foufoun, foun

(Guadeloupe)

Organe du sexe féminin funil / funa (kikongo) Clitoris / organe du sexe féminin
Zombi

(Guadeloupe, Martinique, Guyane)

Zombie nzumbi (fon, kimbundu)

nzambi (kikongo)

Fétiche porte-bonheur (fon, kimbundu)

Dieu (kikongo)

Lenbé

(Guadeloupe, Guyane)

Chagrin d’amour Lenbé (lingala) Être accablé de fatigue psychiquement

* Il est très vraisemblable que l’existence d’un mot dans plusieurs langues africaines en favorisait la rétention.

  • Le kikongo est une langue bantoue parlée par les Kongos vivant en Angola (dans le Nord du pays et l’enclave de Cabinda), en République démocratique du Congo (dans les provinces du Bas-Congo, du Bandundu et de Kinshasa), en République du Congo (dans la région sud-ouest jusqu’à Brazzaville), et au Sud du Gabon. C’est une langue nationale de la RDC.
  • Le kiswahili est une langue bantoue, originaire de la Tanzanie puis qui s’est métissée à d’autres langues africaines et à l’arabe. Elle joue de nos jours un rôle important comme langue véhiculaire dans une grande partie de l’Afrique subsaharienne. Le préfixe ki signifie ici « langue », swahili désigne la côte, le kiswahili est donc la « langue de la côte ».
  • Le kimbundu est une langue d’Angola, parlée dans les régions de Luanda, Bengo et Malange. Elle fait partie de la famille des langues bantoues.
  • Le lingala est une langue bantoue parlée en République démocratique du Congo et en République du Congo.
  • Le bambara est une des langues nationales du Mali, membre de la famille des langues mandées.
  • Le soninké est une langue mandée. Elle est parlée principalement au Mali, mais aussi en Mauritanie, en Gambie et aussi en Guinée-Bissau.
  • Le fongbe ou fon est une langue véhiculaire employée au Bénin, au Nigeria et au Togo.
  •  Le sérère est une langue parlée au Sénégal ainsi qu’en Gambie qui appartient à la branche atlantique des langues nigéro-congolaises.

Les langues bushinenguées

Les langues bushinenguées sont des langues nées du contact entre les langues des colons, principalement l’anglais, mais également le néerlandais et les langues africaines des esclaves. Elles sont dites à base anglaise.

Ces langues sont l’aluku, le ndyuka, le saramacca et le paramaka. Les linguistes les nomment « nenge tongo ».

Les langues issues des esclaves marrons ont également des influences ouest-africaines, cependant des études approfondies à ce sujet n’ont pas encore été publiées.

Les supports écrits en aluku, ndyuka ou paramaka sont plutôt rares même si un alphabet latin peut transcrire la langue, mais l’orthographe n’est pas encore standardisé.

Le magico-religieux

Aux Antilles le magico-religieux est le fruit d’un métissage entre des invariants religieux africains, des pratiques ésotériques médiévales amenées par les colons et la religion catholique coloniale imposée.

Le segment culturel africain est naturellement présent, néanmoins disséminé sous la forme de croyances et de pratiques « magico-religieuses » non-institutionnalisées et cachées. Il s’agit davantage d’une spiritualité ambiante masquée, individualisée, privatisée mais populairement partagée à travers l’imaginaire et les expressions.

Ces résistances africaines s’expriment par un lien incontestable entre les vivants et les disparus considérés comme des esprits potentiellement perturbateurs ou protecteurs, d’où l’importance d’honorer les morts qui s’exprime par, notamment, l’importance de la Toussaint. En effet, la Toussaint connaît un éclat particulier aux Antilles parce qu’elle permet la célébration du culte des ancêtres et qu’elle a également pour fonction de raviver le sens de la solidarité et de la continuité de la communauté.

Quimbois et Gadèdzafè

Aux Antilles les différentes pratiques religieuses sont réparties ainsi : 94% Catholique romain, 3% hindouisme et cultes africains, 2% Témoins de Jéhovah et 1% de protestant.

Les cultes africains sont confondus dans un faible pourcentage assez opaque.

Malgré cela la pratique du Quimbois (Kenbwa ou Tjenbwa en créole) existe bel et bien. Équivalent, pour les Antilles, du vaudou haïtien, de la santeria cubaine ou du candomblé brésilien, le quimboiseur ou gadèdzafè (le voyant qui « regardent les affaires ») contrairement aux autres spiritualités africaines en Amérique, ne se vivent pas en communauté. Le gadèdzafè, équivalent du gadò guyanais, est une personne solitaire que l’on fréquent lors de consultations.

Cette croyance se manifeste, par exemple, par  l’interprétation de la maladie ou de l’infortune comme sanction surnaturelle ou mal-voyé (« mal envoyé » ou sortilège), l’appréhension persécutrice dominante, la recherche aiguë de gad-kò (garde-corps) et de protections magiques capables et la consultation privée de ces « spécialistes de l’invisible » qui ont reçu, croit-on, ce don de discerner et de « plomber » (selon l’expression créole) les forces perturbatrices en sachant « regarder-dans-les-affaires-des-gens ».

L’héritage africain se manifeste également par l’utilisation du règne végétal et des plantes, dans les pratiques magico religieuses (à la fois dans les sociétés créoles et Noirs marrons).

 Les legs comportementaux et sociétaux

Les attitudes physiques

Dans les gestes les plus quotidiens des Antillais et Guyanais, nous pouvons y retrouver l’expression d’une influence d’origine africaine, en voici quelques exemples.

A l’instar des premiers esclaves africains, les femmes antillaises portent encore leurs enfants sur la hanche.

De plus, il est commun de porter les enfants « à dada », c’est-à-dire à califourchon sur le dos. Cette pratique est analysée par certain comme une survivance dégradée de la manière traditionnelle de porter les enfants en Afrique, le pagne ayant disparu.

Le comportement social

L’étiquette

Les influences africaines se manifestent également par des comportements sociaux.

Par exemple, lorsque deux antillais se rencontrent, leur échange se fait sous la forme d’un dialogue institutionnalisé, c’est-à-dire que tandis que l’un parle, l’autre acquiesce rituellement : « Oui, Han-Han, Ebin, ou ka konprann…. ».

Mais, qui plus est, ce comportement se retrouve dans une situation irréciproque ou un individu d’une autre culture, par exemple occidentale, ne songerait pas à acquiescer.

Ainsi, exposé, conversation, explication, peuvent être ponctués par des acquiescements. Cette attitude se constate également chez les Noirs des États-Unis et a même été institutionnalisé par les pasteurs noirs : « Oh oui, oh non… ».  

Cette pratique est rapprochée à la conception africaine de la politesse d’après laquelle écouter passivement les paroles d’autrui c’est se montrer impoli.

Le tchip

Le tchip désigne un son produit par un locuteur faisant passer l’air dans un geste de succion à travers la bouche avec le dos de la langue s’élevant vers la partie molle du palais. La durée et l’intensité de celui-ci varie selon les habitudes personnelles, selon les sentiments du locuteur ou selon l’endroit où il se trouve.

Le tchip exprime une colère difficilement contenue, une impatience particulière, une irritation, ou une forte réprobation.

Dans la bonne éducation standard, il est défendu aux jeunes enfants de tchiper en présence d’un adulte ou des parents.

En ce qui concerne les origines africaines du tchip, celui-ci porte les traits généraux de certaines langues de l’Afrique de l’Ouest.

***

Nous conclurons cet article en disant que parmi les nombreux points soulevés, il ne s’agit pas d’une liste exhaustive et que l’Afrique a laissé des traces en Martinique, en Guadeloupe et Guyane bien au-delà : dans l’art culinaire (la soupe congo), la toponymique (« Morne l’Afrique » au Diamant en Martinique) ou la patronymique (N’guéla, Condé, Simba…).

Il y aurait tant à décrire et à découvrir.

Sur ces territoires les cultures africaines se sont plus ou moins bien conservées, les cultures des Noirs marrons / Bushinenguées par leur isolement ont pu bénéficier d’une transmission des valeurs davantage inaltérée que dans les sociétés créoles. Malgré ces processus de créolisation qui se caractérisent par des expressions culturelles effacées, altérées et mutées par des apports amérindiens, européens et asiatiques, les legs africains demeurent, sans pour autant en être des bribes et des résidus.

En effet, ce process a donné lieu à de nouvelles cultures, qui demeurent relativement jeunes.

Article rédigé par

Sarah Rippon pour Sorb’Outremer & ESMA 

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Bibliographie :
Le rôle des langues africaines dans le développement des créoles
http://creoles.free.fr/Cours/afrique.htm
Quelques mots venus de langues africaines
http://creoles.free.fr/Cours/glossaire-af.htm
Une introduction au créole guadeloupéen, Un livre de Ama Mazama
http://www.panafricanistes.com/UneIntroductionauCreoleGuadeloupeen.html
Une édition électronique réalisée à partir de l’article de Huguette Bellemare, “Survivances africaines.” Un article publié dans l’ouvrage sous la direction de Jean-Luc Bonniol, Historial antillais. Tome I. Guadeloupe et Martinique. Des îles aux hommes, pp. 275-289. Pointe-à-Pitre: Dajani Éditions, 1981, 591 pp.
http://classiques.uqac.ca/contemporains/bellemare_huguette/survivances_africaines/survivances_africaines_texte.html
http://atelier.rfi.fr/profiles/blogs/survivances-africaines-dans-la-culture-haitienne-tchwipe-et-koupe
Le magico-religieux créole comme expression du métissage thérapeutique et culturel aux Antilles françaises, par Philippe Chanson
https://www.cairn.info/revue-histoire-monde-et-cultures-religieuses1-2009-4-page-27.html
ENTRE AUTOCHTONES ET IMMIGRANTS : DIVERSITÉ ET LOGIQUE DES POSITIONS CRÉOLES GUYANAISES, par Marie-José Jolivet
http://horizon.documentation.ird.fr/exl-doc/pleins_textes/pleins_textes_6/b_fdi_33-34/39374.pdf
De l’héritage culturel congo, indien et chinois à la Martinique, par Gerry L’Etang
https://www.montraykreyol.org/sites/default/files/de_l_heritage_culturel_congo_indien_et_chinois_a_la_martinique.pdf
Christianisation et sentiment religieux aux Antilles françaises au xixe siècle : assimilation, survivances africaines, créolisation ?, par Philippe Delisle
https://www.cairn.info/revue-histoire-monde-et-cultures-religieuses1-2008-1-page-65.htm
Le passé des origines, le présent de l’action culturelle
Sur l’ancrage de la musique (noire ?) à La Réunion et en Guyane française, Bernard Chérubini
https://journals.openedition.org/gc/1113?lang=en
LES TRADITIONS ALUKU DE MUSIQUES DANSÉES ET DE PARLER EN MUSIQUE
http://www.kaseko.fr
Le gwoka : musique, chants, danses et pratique culturelle représentatifs de l’identité guadeloupéenne
https://ich.unesco.org/fr/RL/le-gwoka-musique-chants-danses-et-pratique-culturelle-representatifs-de-lidentite-guadeloupeenne-00991
Martinique : bèlè d’hier et d’aujourd’hui, François Bensignor
https://journals.openedition.org/hommesmigrations/698
Les personnages des contes
http://creoles.free.fr/Cours/perso.htm
Séquence pédagogique, Un conte de la tradition orale antillaise
https://www.reseau-canope.fr/cndpfileadmin/fileadmin/user_upload/OUTREMER/OM_04.pdf
Nature et culture dans les contes populaires du compère lapin en Martinique
https://www.potomitan.info/atelier/contes/goldenberg.php

 

 

 

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