Journal d’ESMA n°3 – Retour sur le système éducatif des Oromos au XVIe siècle avec Bertrand Hirsch

“Dans cette société, tous les jeunes hommes sont éduqués et deviennent des guerriers” Bertrand Hirsch

 

Nous vous proposons un saut dans l’histoire, au XVIe siècle sur les territoires de l’actuelle Ethiopie afin de dessiner les contours du système éducatif des sociétés oromos. Les Oromos, au XVIe siècle sont des communautés localisées dans l’actuelle Ethiopie méridionale. Ils ont pour langue courante l’oromifa, sont de religions diverses (christianisme, islam et autres formes de spiritualités locales) et forment des sociétés relativement égalitaires. Enfin, leur système éducatif diffère d’une société oromo à une autre.  En effet, il s’agit ici d’en relever les principaux traits, les évolutions et les éventuelles survivances qui sont à portée de l’historiographie actuelle. Ainsi, c’est avec la participation de Bertrand Hirsch au cours d’un entretien que nous tentons d’éclairer la manière dont les sociétés Oromos du XVIe façonnent leur système éducatif. Bertrand Hirsch est historien et professeur à l’Université de Panthéon Sorbonne ayant soutenu sa thèse sur “Connaissance et figures de l’Ethiopie dans la cartographie occidentale du XIVe au XVIe siècle”.

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Bertrand Hirsch est un professeur de l’université Panthéon-Sorbonne, directeur du Centre de recherches africaines,  membre du site Malher de l’IMAF, Institut des Mondes Africains et spécialiste dans l’Histoire de la Corne de l’Afrique

 

Propos recueillis le 8 décembre 2019 par Mathieu Longlade, rédacteur pour ESMA,

 

Mathieu Longlade : Comment l’éducation chez les Oromos parvient-t-elle à former des hommes “réalisés” socialement (1) ? En bref, qu’est-ce que l’éducation chez les Oromos ?

Bertrand Hirsch : D’abord, je dois vous dire que je ne suis pas un spécialiste des Oromos mais un historien de l’Ethiopie médiévale du 10e au 17e siècle.  Je suis historien, pas anthropologue et je n’ai pas fréquenté la société oromo comme aurait pu le faire un anthropologue. J’ai simplement étudié à travers des textes les premières mentions de populations oromos de la culture éthiopienne, culture écrite à travers le texte d’un moine éthiopien (2) du XVIe siècle (..) selon lequel dans la société oromo, tous les jeunes hommes sont des guerriers alors  que dans la société chrétienne, un seul groupe est spécialisé dans la guerre et les autres sont des artisans etc. Dans cette société, tous les jeunes hommes sont éduqués et deviennent des guerriers. Il décrit les différents stades de l’initiation et montre que cette organisation a différents grades de 8 ans en 8 ans. Tous les 8 ans quelqu’un va entrer dans une sorte de classe d’âge, et pendant 8 ans on passe à une étape suivante et tous les 8 ans il y a une initiation qu’on passe à un grade différent.

 

ML : Comment se manifeste cette initiation ?

BH : Ca dépend des phases d’initiation, dans les phases les plus élevées une des initiations c’est d’aller combattre, c’est de faire ses preuves comme jeunes combattants.

 

ML : ll faut donc passer par cette étape-là pour devenir un homme accompli ?

BH : Il faut passer par cette initiation, puisque c’est un système extrêmement complexe. Un enfant ne pourra rentrer dans un système de classes d’âges que si son père est dans la classe qui va être pendant 8 ans au pouvoir. De 8 ans en 8 ans, hé bien on en est à la 5ème génération, c’est à dire qu’on a 40 ans. À ce moment-là, le groupe entier de ceux de la classe “40 ans” sont ceux qui dirigent le pays. D’une certaine façon c’est ce que disent les Oromos aujourd’hui, c’est une organisation qui  est assez démocratique parce qu’il n’y a pas de chefs. Il y un leader guerrier qui sait bien parler mais comme le dit Evans Pritchard, sociologue britannique dans les années 60, c’est un chef “sans pouvoir”. Il a un  pouvoir sur la guerre mais pas un pouvoir d’autorité sur la société. C’est une société organisée par classes d’âges et par générations c’est à dire que normalement les hommes ne peuvent faire des enfants qu’à partir du moment où ils entrent dans la classe au pouvoir. Bahrey, comprend très bien ce système il oppose un système hiérarchique avec un roi etc et ce système de classe d’âge appelé gadaa. Ces sociétés sont relativements égalitaires, il n’y a pas de différences de statuts.

 

ML : Ainsi l’ethos des sociétés oromos serait l’égalitarisme ?

BH : C’est une forme d’égalitarisme, ça c’est certain ! Mais on retrouve ça dans d’autres sociétés de la zone par exemple on trouve ça aujourd’hui chez les somalis. Là aussi on a des organisations très horizontales, sans chefs avec des pouvoirs ce sont des systèmes extraordinaires. Et donc effectivement comme vous le dites l’ethos c’est d’être un homme libre sans maître au dessus et égalitaire.

 

imageML : A partir de quel âge jeune homme peut-il apprendre le métier des armes ?

BH : Je pense que c’est à partir de 16 ans où l’on peut commencer une initiation. Evidemment ce sont des sociétés où être un homme c’est être un guerrier. Ce sont des sociétés pastorales mais aussi d’agriculteurs, les jeunes se forment par la garde des troupeaux, la chasse et l’agriculture. Il y a une formation holiste et totale de l’individu, tout est pris en charge par la société, c’est rythmé par ces initiations, ces passages de grade jusqu’ au moment où elles sont la classe qu’a le pouvoir. Les classes choisissent leur nom de manière cyclique. Barhey alors lui il appelle ça les Luba (le chef du gadaa) Mitchalé (le nom de la classe d’âge au pouvoir). Les jeunes hommes étaient entraînés assez tôt pour prouver leur valeur de guerrier.

 

ML : Qui sont les instructeurs, ceux qui vont apprendre aux plus jeunes classes le métier des armes ?

BH : Hé bien ça ce sont les aînés. Quand vous quittez la cinquième classe qui est au pouvoir Gadaa, vous faites partie de la classe des anciens, dans ces sociétés les anciens sont très importants. Eux-aussi transmettent des choses. Ce qu’il faut ajouter aussi c’est que le système que je décris est le système des hommes, les femmes ne sont pas intégrées dans le système politique, elles y sont à l’écart.

ML : Pouvons-nous nous renseigner au sujet de l’éducation des femmes chez les Oromos ? L’historiographie nous renseigne-t-elle à ce sujet ?

BH : Pour la période ancienne rien, elle sont exclues des quelques sources écrites qui existent. De ce que l’on voit à travers les sources c’est qu’elles sont en dehors du système politique, elles ont évidemment des tâches domestiques et une éducation qui passe par les femmes pour les jeunes filles mais là je ne peux pas répondre ma science ne va pas jusque-là malheureusement.

ML : A-t-il existé au XVIe siècle des transformations politiques autour du système éducatif ? Par exemple la classe gadaa a -t- elle envisagé de modifier la formation des jeunes guerriers ?

BH : Ce qui est certain c’est que dans leur mouvement d’expansion des années 1520, quelques décennies après ils s’installent dans les territoires conquis et adoptent un système d’adoption collective. Les populations qui étaient des populations anciennement sur ces territoires-là ont été intégrées dans le système oromo. Ce qui veut dire que c’était une société capable de s’adapter et d’intégrer des groupes différents et des techniques. Bahrey dit très bien qu’avant ils n’utilisaient pas de chevaux pour faire la guerre, c’était essentiellement des combattants à pied. En rentrant en contact avec leurs voisins ils ont vu que dans l’armée du roi chrétien il y avait une cavalerie qui était importante et Bahrey dit qu’à partir d’un certain gadaa ils ont commencé à adopter le cheval.

ML : Avons-nous conservé des traces de l’éducation traditionnelle chez les Oromos dans la période actuelle ? Peut-on évoquer ce qui a été préservé ?

BH : Alors ça c’est sûr… C’est difficile à dire parce que d’abord, je ne suis pas spécialiste de la question.  Ce que l’on peut dire du territoire de l’Éthiopie de ses frontières actuelle, l’Etat a un imposé peu à peu son système de domination et dans les 30-40 dernières années beaucoup d’écoles se sont créées partout dans tout le pays avec une scolarisation obligatoire sous le régime du DERG (3). Il y a eu un système éducatif qui était mis en place pour l’ensemble de la population. Un système qui imposait la langue amharique, qui était une des langues du haut plateau, la langue du pouvoir, a été imposée à tout le monde à l’école. On imposait d’apprendre l’amharique alors que c’était des gens qui parlaient oromifa. Je pense qu’il y a beaucoup de choses qui ont continué à se transmettre dans le cadre familial mais leur système politique gadaa la plupart du temps a disparu devant l’imposition de normes politiques très très différentes des leurs. Aujourd’hui la diaspora oromo revendique beaucoup leur système en disant que leur système est démocratique et un modèle pour l’Ethiopie qui est actuellement un système globalement répressif.

 

ML : Ainsi l’historiographie nous démontre le manque de sources mais le système gadaa nous permet d’avoir des traces ?

BH : Oui c’est ça ! C’est à dire que si vous voulez la notion d’éducation c’est tout à fait autre chose quand nous on pense éducation. Quand nous on pense éducation on pense tout de suite: école, transmission par l’apprentissage. Alors que là s’est totalement intégré. C’est comme le système politique si vous voulez, il infuse partout, il est partout. L’éducation c’est pareil, on apprend de son père et de sa mère et après au sein de sa classe d’âge guidé par des aînés, c’est une forme d’éducation totalement collective. De la même façon qu’il n’y a pas d’instances politiques au sens de séparé de la société c’est l’ensemble de la société qui est organisée politiquement. L’éducation est à la foi partout et nulle part, tout le monde rentre dans ce système ou exclu du système.

 

 

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Rédacteur : Mathieu Longlade, étudiant en Sciences-Politiques et Historique, Responsable du Pôle Rédaction ESMA

Sources

(1)  Entendu que l’éducation est un processus visant à réaliser des individus intégrés dans dans la société

(2) ”Histoire des Gallas” Abba Bahrey

(3)  Modèle politique inspiré de l’URSS

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