Journal d’ESMA n°3 – L’éducation dans les camps de réfugiés Sahraouis de Tindouf

L’école dans les camps de réfugiés sahraouis de Tindouf

Un reportage réalisé par Mathieu Longlade en février-mars 2019

Avant propos

Le Sahara occidental est une ancienne colonie espagnole qui depuis leur départ en 1976 est classée comme territoire non-autonome par les Nations-Unies. Le territoire est revendiqué d’un côté par le Royaume du Maroc et de l’autre par le Front Polisario (Front Populaire de la Libération de la Saguia el Hamra et du Rio de Oro). Ces deux camps s’affrontent depuis 43 ans et depuis le cessez-le-feu de 1991, un référendum organisé par les Nations Unies, la MINURSO (Mission des Nations Unies pour l’Organisation d’un Référendum au Sahara occidental) est censé questionner les populations sahraouies au sujet de leur autodétermination. Le Royaume du Maroc souhaite concéder une autonomie politique alors que le Front Polisario souhaite établir la République Arabe Sahraouie Démocratique (RASD) sur le territoire du Sahara occidental. Toutefois, ce conflit a mis sur les routes de l’exil des dizaines de milliers de personnes qui actuellement se trouvent dans les camps de réfugiés sahraouis de Tindouf en Algérie ainsi que les partisans de la RASD et le Front Polisario.

Au cours de ce voyage, j’ai eu l’occasion de rencontrer un peuple et ses représentants en exil, façonnés par l’espoir de réaliser leur projet politique. Cela a été très enrichissant de pouvoir questionner les représentants politiques, associatifs, les accompagnateurs ainsi que les enseignants et les étudiants pour réaliser ce reportage. Un grand merci à eux.

“ Ces enfants sont hors du monde, ils veulent vivre comme tous les enfants du monde” directeur du collège de Souilem

 

LE COLLÈGE

 

“Le savoir est une lumière et l’ignorance une obscurité” voilà ce que je peux lire sur le muret du centre de la cour du collège Souilem. Ce collège se trouve dans les camps de réfugiés sahraouis de la wilaya* de Tindouf en Algérie. Il existe deux collèges dans ces camps, le collège de Zein Arama et le collège Souilem dans la wilaya sahraouie d’Awserte. En visite au collège de Souilem, mon groupe et moi-même* rencontrons le chef d’établissement qui nous décrypte le fonctionnement du collège. À l’intérieur de son bureau près du portail d’entrée, il nous explique que l’établissement est administré par un directeur d’établissement, un surveillant, un intendant et un secrétaire. L’établissement est composé de 1023 élèves, âgés entre 12 et 13 ans, issus de différentes wilayas avec un corps enseignant de 45 professeurs. Le corps enseignant est en grande majorité composé de femmes puisque les hommes sont principalement mobilisés dans les territoires libérés* du Sahara occidental.

Une journée scolaire s’organise en deux sessions : une du matin et une autre de l’après midi.  Les élèves commencent les cours à 8 heures et les terminent à 14 heures, mode de fonctionnement horaire qui reprend le modèle éducatif espagnol. Les classes sont mixtes, les filles portent trois tenues, le dimanche en blanc et rouge, le lundi et le mardi en bleu et vert et le mercredi et le jeudi en rouge et bleu. Lorsque le directeur nous invite à faire le tour du collège, je remarque que ce n’est que certaines filles qui portent la tenue réglementaire du mardi, les autres sont en bleu et rose, blanc et rose ou rouge et blanc. Je me souviens qu’à un autre moment, à la sortie d’une école, des élèves s’étaient adressés à moi en arabe, pensant que j’étais sahraoui (les sahraouis forment un peuple métis), j’ai été contraint de les décevoir.

Parmi les enseignements dispensés, on trouve l’arabe, l’espagnol, l’anglais, le français et les mathématiques. Les professeurs ont différentes formations universitaires, après avoir suivi des études en Algérie, et avoir été choisis par le comité central. Chaque classe dispose de sa propre salle et à la fin de chaque cours, les professeurs changent de salle. Lorsqu’on rentre dans l’une de ces salles, elles sont toutes décorées des travaux des élèves, en différentes langues. Dans la classe d’arabe, l’enseignante met en scène son cours afin de dynamiser les échanges, elle pose des questions de grammaire arabe les élèves se prêtent au jeu certains se trompent d’autres trouvent la bonne réponse et une bonne ambiance s’installent, nous repartons discrètement. Au moment de la pause déjeuner, les élèves ont droit à un paquet de dix biscuits pour deux, avec un verre de lait en poudre fourni par le Haut Commissariat aux Réfugiés des Nations Unies (UNHCR). Certains d’entre eux peuvent rentrer chez eux pour le déjeuner. En effet, le collège accueille  uniquement des enfants âgés entre 12 et 13 ans puisque cette année l’Algérie prend en charge les collégiens à partir de la troisième (classe de troisième en France) et quatrième année (classe de seconde en France). Leur éducation est prise en charge par le Front Polisario et l’Algérie, qui financent leur internat et leur transport.

En me renseignant davantage, j’apprends qu’il n’y a pas de lycées dans les camps, les jeunes sont automatiquement envoyés dans les lycées algériens. Durant mon séjour je ne vois  aucune personne de mon âge, la tranche d’âge des 14-35 ans est quasiment inexistante. Je ne perçois que des enfants, des mères, des pères et des vieillards en famille. La gouverneure de la wilaya d’Awserte m’apprend au cours d’un entretien que si la jeunesse est absente c’est parce qu’elle est effectivement scolarisée en Algérie pour des études secondaires ou supérieure. D’autres sont dans l’armée.     

En sortant du collège, je me mets à scruter le muret central qui est surplombé par le drapeau de la RASD, je tente de lire l’inscription mais la calligraphie est trop ardue pour moi. Je demande donc à l’un des accompagnateurs s’il peut me traduire l’inscription, il me répond “ “Le savoir est une lumière et l’ignorance une obscurité” je prends mon cliché après l’avoir remercié et je m’en vais.

 

 

 

 

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L’ÉCOLE PRIMAIRE

 

“Les institutrices sont formées chaque début d’année par une formation qui se fait au niveau national (RASD), elles sont placées par le comité central dans ces classes, et ont la capacité d’utiliser le langage des signes et le braille.”

 

À proximité du collège Souilem se trouve l’école spéciale pour les enfants aveugles, sourds et muets. La directrice de l’école nous fait entrer dans le bâtiment et nous explique son fonctionnement. Ici, les enfants prennent leur petit déjeuner et leur déjeuner sur place. Il y a 12 élèves âgés de 4 à 12 ans. En entrant dans une salle, une enseignante fait cours à un élève malvoyant, elle interrompt son cours et nous livre des explications sur sa classe. Souhaitant savoir quels sont les horaires des élèves, elle m’informe que leur journée commence à 8h35 et se termine à 13h55 avec un temps de pause déjeuner entre 10h40 et 11h10, chaque cours durant 35 minutes. Les institutrices sont formées chaque début d’année par une formation qui se fait au niveau national (de la RASD), elles sont placées par le comité central dans ces classes, et ont la capacité d’utiliser le langage des signes et le braille. Dans cette même classe, j’aperçois un alphabet braille accroché au mur, des travaux manuels en papier suspendus au toit en taule de la classe, un drapeau de la RASD. Si l’école compte seulement 12 élèves, selon la directrice de l’école cela est dû à la volonté des parents de garder leurs enfants auprès d’eux et au fait que leur handicap peut générer des problèmes familiaux qui empêchent leur accès à l’école. Les élèves malvoyants ne disposent pas de manuels spécialisés adaptés à leur handicap, comme avoir des textes à grands caractères. À la fin de leur prise en charge, une partie d’entre eux poursuit au collège et une autre cesse de suivre le parcours scolaire en raison de ce qui est mentionné plus haut.

 

 

 

“Dans les camps, l’enseignement est gratuit et obligatoire”

Dans l’école primaire d’Abidi Chekh, l’établissement compte 1000 élèves pour 49 professeurs répartis en deux groupes (groupe de la matinée et groupe de l’après midi). Les élèves ont cours de 8h à 14h, puis une autre session se déroule entre 16h et 18h.

En sortant d’une classe, je m’arrête momentanément le temps d’attendre le regroupement du groupe puis un jeune garçon s’approche discrètement de moi et affaisse un morceau de papier plié d’une certaine manière, de sorte à provoquer un éclatement lors de son contact avec l’air. Reconnaissant ce bruit, je me retourne et me mets à rigoler, je lui explique que je faisais la même chose à son âge en cours et me prête à ce même jeu.   

La pause déjeuner survient entre 11h55 et 12h10. Des cours de soutien sont proposés aux élèves en difficulté. Des cours d’histoire sur le Sahara occidental sont dispensés, des manuels d’histoire ayant été produits récemment par le Centre Pédagogique National Sahraoui. À l’intérieur il est mention de l’histoire du Sahara occidental et de sa richesse, notamment ses ressources halieutiques et minières. Les manuels d’histoire étaient auparavant fournis par l’Algérie. Par ailleurs, un système de crèche est instauré pour les enfants en bas âge. Les enseignantes sont rémunérées 30€ par mois par l’UNHCR. Dans les camps, l’enseignement est gratuit et obligatoire. La famille est appelée par la daira* (mairie) au cas où elle n’emmène pas ses enfants à l’école.

Les écoles sont faites en sable et recouvertes par des feuilles de tôle. Lorsque j’observe les murs de l’école, j’aperçois des fresques qui attirent mon regard : certaines représentent des fleurs, un assortiment de vaisselle à  thé, un puits, une voiture de l’armée avec un canon, une carte du Sahara occidental, ou encore un poing élevé par une montagne représentant le drapeau du Sahara occidental.

 

 

 

 

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L’ENSEIGNEMENT DU FRANÇAIS

“Ces livres ne correspondent pas à l’environnement quotidien d’enfants qui vivent dans des campements de réfugiés dans le désert, ils traitent de la ville, du métro ou encore des quatre saisons.”

L’Association Sahraouie pour la Promotion et l’Échange Culturel avec la Francophonie (ASPECF) créée en 2005, met en place depuis 2008 des projets pour l’enseignement du français dans ces collèges. Dans l’apprentissage du français, les jeunes sahraouis sont pénalisés puisqu’ils sont hispanophones dans un espace africain majoritairement francophone. En effet, au cours d’une rencontre avec des enseignantes de français, l’une d’entre elle, Ida Bachir enseignante au collège de Zein Aram me confirme “il faut apprendre le français dès la troisième année de primaire, note le !” puisqu’actuellement, les enfants sahraouis apprennent le français à leur entrée au collège. Cela crée un désavantage considérable pour les enfants sahraouis allant au lycée en Algérie, et dorénavant dès le collège (à partir de la troisième année). Parallèlement à cela, 7400 étudiants sahraouis partent chaque année à l’Université d’Alger, où les autres élèves, algériens, apprennent le français dès l’école primaire. Ces derniers ont donc une maîtrise beaucoup plus élevée du français que les sahraouis. À l’université en Algérie, les matières scientifiques sont dispensées en français, et les matières littéraires en arabe.

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Tableau du bâtiment de l’ASPECF

Dans les camps, les enseignantes de français manquent de fournitures scolaires (craies, stylos, cahiers etc.) et de livres adaptés à leurs élèves. Il n’existe pas de manuel unique, les livres sont algériens et adaptés pour des enfants âgés entre 7 et 8 ans. De plus, ces livres ne correspondent pas à l’environnement quotidien d’enfants qui vivent dans des campements de réfugiés dans le désert, ils traitent de la ville, du métro ou encore des quatre saisons. Un environnement dans lequel ils ne parviennent pas à s’identifier. D’autant plus que le français est la troisième langue choisie après l’espagnol et l’arabe, les élèves la considèrent donc comme moins importante. Quant aux enseignantes, elles débutent l’enseignement du français après avoir passé l’examen de l’ASPECF, qui leur fournit en plus une formation pédagogique.

LA FORMATION PROFESSIONNELLE

“Une salle de technique de maintenance de systèmes informatiques est à la disposition de 20 élèves, un groupe de garçons et un groupe de filles.”

La jeunesse est aussi prise en charge pour son insertion professionnelle. En effet, le Centre de formation professionnelle de Gazuani rassemble près de 60 étudiants où garçons et filles sont tous internes. Une salle de technique de maintenance de systèmes informatiques est à la disposition de 20 élèves, un groupe de garçons et un groupe de filles. Pendant la visite, je remarque que le nombre d’appareils électroniques et l’investissement aussi bien des élèves que des professeurs est surprenant. Leur première année de formation passe par la maîtrise de systèmes d’information, des composantes de l’ordinateur, l’électricité, des logiciels comme Word ou Excel et l’apprentissage de l’anglais et de l’espagnol. La deuxième année assure un suivi de la première, forme à la construction des réseaux et consiste à présenter un dossier à   l’Université. Enfin, la troisième année consiste à construire des circuits électroniques, faire de la maintenance et créer des pages web.

 

 

 

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LA MAISON DE LA FEMME SAHRAOUIE

“Il est à disposition des femmes de la Maison de la Femme Sahraouie un atelier “jeux de rôles” où sont sélectionnées des thématiques féministes propres aux enjeux de la femme sahraouie.”

L’enseignement est aussi dispensé pour les populations plus âgées. Au sein de la Maison de la Femme Sahraouie, elle même issue de l’Union des Femmes Sahraouies, il existe un département technique, un département des ateliers, un département financier, un département santé et affaires sociales et un atelier pour la préparation du couscous.  Des femmes adultes, sélectionnées par les autorités politiques, reçoivent des cours d’arabe écrit, d’enseignement islamique, de droit, d’administration, d’informatique et des cours d’histoire sur le Sahara occidental avant la période coloniale et l’actuelle situation d’indétermination. Il est fait mention des richesses sur les territoires du Sahara occidental, de ses frontières et liens avec les pays frontaliers. Cette formation dure trois mois et tous les trois mois, il y a un renouvellement de la promotion qui est issue de toutes les wilayas. Il est également à disposition des femmes de la Maison de la Femme Sahraouie un atelier “jeux de rôles” où sont sélectionnées des thématiques féministes propres aux enjeux de la femme sahraouie.  

 

 

L’éducation dans les camps de réfugiés sahraouis de Tindouf fait l‘objet d’un volontarisme politique affiché du Front Polisario, pour qui le mot d’ordre est qu’aucun jeune ne doit être mis à l’écart. Une partie de la jeunesse part faire des études à Cuba, au Venezuela, en Algérie ou encore Libye (le contexte régional actuel interrompt ces transferts d’étudiants) où ils poursuivent des études en médecine, ingénierie, commerce, histoire, philosophie, etc. En effet, la jeunesse sahraouie représente près de 75% de la population des camps (173 600 personnes) et 80% d’entre elle est diplômée. Elle représente un enjeu considérable puisqu’elle est sujette aux trafics de drogues, aux groupes terroristes présents au Sahara (le désert) et au  manque d’emplois dans les camps. Les jeunes trouvent peu d’emplois après leur formation universitaire, les solutions qui se présentent à eux sont de partir en Europe, d’entrer dans l’armée ou bien d’effectuer des travaux qui participent à l’entretien du camp.

Dans la maison dans laquelle je réside, je finis par rencontrer un jeune sahraoui d’une vingtaine d’années, apparenté à la famille qui m’héberge (le premier jeune que je rencontre sur place). Il vient d’obtenir maîtrise d’économie à l’université d’Alger, mais ne sait quoi faire dorénavant. Il me dit qu’il recherche un travail, sans doute dans la maçonnerie mais ne sait pas vraiment comment projeter son avenir. Quelques jours plus tard, je rencontre un autre jeune sahraoui qui me confirme la même chose. Rester ici alors qu’il y a peu d’emplois, partir à l’étranger ou se lancer dans l’inconnu… voilà les opportunités qui se présentent à la jeunesse.

L’éducation de la jeunesse et sa prise en charge par les activités associatives (culturelles et sportives) concourent à les insérer dans le projet national de la République Arabe Sahraouie Démocratique, toujours en exil et en quête d’indépendance.    

* wilaya : 1) unité administrative correspondant à une circonscription en Algérie 2) unité administrative correspondant à un camp. Dans cet article les camps de réfugiés sahraouis se trouvent la wilaya de Tindouf en Algérie. L’intérieur des camps est géré par la RASD et est aussi divisé en plusieurs wilayas sahraouis, chaque nom de wilaya renvoie à un nom de ville du Sahara occidental : Smara, Lâayoune, Awserte,  etc

* mon groupe et moi-même : Je me suis rendu sur place dans le cadre d’une mission de solidarité internationale en tant que membre d’une “délégation française” composée de représentants associatifs, professionnels et politiques français  à l’occasion du 43e anniversaire de la RASD

* daira : unité administrative dont un ensemble forme une wilaya

* territoires libérés : selon le Front Polisario

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Mathieu Longlade Etudiant en Histoire et Science Politique Reporter pour ESMA

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