Journal d’ESMA n°3 – Au coeur d’une classe de 105 élèves au Sénégal

Interview de M. Kâ, instituteur 

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M. Kâ, Instituteur au Sénégal

 

 

« Bonjour, je m’appelle Ousseynou Kâ, j’ai 48 ans. Je suis enseignant depuis 10 ans à l’école club ⅔ Adaua, dans le quartier de Mbour 1 à Thiès (Sénégal) »

1- Être enseignant au Sénégal

 De quel(s) diplôme(s) a-t-on besoin pour être instituteur au Sénégal ? Quelle formation avez-vous suivie pour devenir instituteur ?

Actuellement pour être instituteur au Sénégal, il faut passer le concours d’entrée au centre régional de formation du personnel d’éducation (CRFPE), avoir minimum le baccalauréat, et avoir moins de 30 ans. Cela depuis la réforme de 2016. Avant, il fallait passer par l’école de formation des instituteurs. Il n’y avait pas de limite d’âge, mais le minimum était d’avoir le BFM, le Brevet de fin d’études moyennes [en classe de 3ème].

Après la réussite au concours d’entrée, il y a une formation de 9 mois qui est dispensée, avec alternativement des stages pratiques et du théorique. A la fin de la formation, il y a un examen de sortie. Si on n’obtient pas la moyenne, on reprend la formation pratique. Si au bout de deux ans on ne réussit toujours pas, on est recalé et renvoyé.

Moi, je suis entré avec le diplôme de baccalauréat. J’ai été recruté pour deux ans comme vacataire de l’éducation, avant d’être reclassé comme maître contractuel pour deux ans. Ensuite, j’ai intégré  la fonction publique comme instituteur adjoint décisionnaire, car j’ai été recruté au delà de mes 35 ans, donc je ne pouvais plus prétendre au rang de fonctionnaire. Je suis donc décisionnaire. Je suis instituteur adjoint car j’ai eu le Certificat Elémentaire d’Aptitude Pédagogique (CEAP). Une année après, en 2010, j’ai passé le concours pour le Certificat d’Aptitude Pédagogique (CAP), que j’ai obtenu en 2011. J’ai alors été reclassé instituteur principal.

 

– Y-a-t-il beaucoup de candidats au concours pour être instituteur ?

Les candidats maintenant sont très nombreux, car la jeunesse sénégalaise n’a plus de débouchés. Avec la réforme, il y a une assurance car dès qu’on réussit, on est intégré dans la fonction publique, donc on a du travail jusqu’à la retraite, à l’âge de 60 ans. C’est pourquoi ça attire pas mal de monde. Même des gens qui ont des licences ou des masters reviennent pour faire le concours d’entrée.

Il y a un nombre de reçus fixé à l’avance par l’Etat avant chaque concours. Pour le dernier concours, il y avait 40 000 candidats, alors que l’Etat n’avait besoin que de 1500 à 1600 enseignants.

 

– Pensez-vous que le nombre d’enseignants au Sénégal soit suffisant ?

Non, au Sénégal le nombre d’enseignants n’est pas suffisant. De l’élémentaire à l’université, il n’est pas suffisant. C’est pour cette raison que nous avons des classes avec un nombre pléthorique d’élèves. Je prends mon exemple, j’ai 102 élèves, donc le prorata est largement dépassé. C’est la même chose au moyen secondaire, à l’université … Des amphithéâtres, par exemple, qui devaient accueillir 600 personnes et qui reçoivent finalement 2000 à 2500 étudiants. C’est trop.

 

– Quel est le salaire moyen d’un enseignant au Sénégal ?

Le salaire minimum d’un enseignant au Sénégal dépend du niveau. Si c’est au niveau élémentaire, l’instituteur adjoint perçoit  200 000 Franc CFA (Franc de la Communauté Financière Africaine) [soit 305€]. Ca dépend également du statut marital de l’enseignant : s’il est célibataire, il reçoit en moyenne 20 000 FCFA [30€] de moins. Les instituteurs principaux reçoivent entre 230 000 et 250 000 FCFA [350 et 380€]. Plus on avance dans les niveaux, plus on gagne : pour le moyen secondaire, on reçoit 300 000 à 350 000 FCFA [460 et 530€], à l’université, entre 700 000 et 1 000 000 FCFA [1060 et 1525€], ça dépend également du niveau.

 

– Comment le lieu d’affectation est-il décidé ?

C’est l’autorité qui décide du lieu d’affectation, en fonction des besoins et des demandes. L’enseignant n’a pas son mot à dire. A la sortie de la formation, il signe un engagement où il dit qu’il est disposé à être affecté dans n’importe quelle région du pays. Pour des raisons de rapprochement familial ou conjugal, vous pouvez être affecté près du lieu de travail de votre conjoint. Pareil si vous avez des enfants, ou si vous avez un dossier médical, et que vous êtes asmathique par exemple.

 

– Comment les professeurs sont-ils évalués ?

Les enseignants sont évalués doublement. Il y a ce qu’on appelle des inspections ordinaires, où un inspecteur, sans vous avertir, peut débarquer dans votre classe, passer la journée avec vous, observer la manière d’enseigner, la pédagogie, l’organisation de la classe, le niveau des enfants. Il vous donne ensuite une note.

Il y a également le directeur de l’école qui vous note à la fin de chaque année, par rapport à votre dévouement, votre engagement, les résultats de vos élèves, votre comportement et vos absences.

Ces deux notes sont toujours prises en compte quand vous voulez passer un concours professionnel, ou bien que vous voulez l’avancement par corps, c’est à dire quitter le corps des instituteurs adjoints pour aller dans le corps des instituteurs principaux.

 

–  Quelles sont les possibilités de promotion ?

L’enseignant qui a le CAP peut passer le concours d’entrée à l’ENA, l’Ecole Nationale d’Administration. Quand vous avez le CAP et 5 ans d’exercice, vous pouvez passer le concours des inspecteurs de l’éducation et de la formation. Vous pouvez également faire le Centre de Formation du Judiciaire (CFI) et devenir greffier.

On peut également devenir directeur d’école. Pour cela, il faut être instituteur principal de classe exceptionnelle. A la fin de chaque année, le ministère réunit une commission nationale, qui étudie, en fonction des directeurs partis à la retraite, quels sont les instituteurs principaux qui ont demandé à être directeurs. Celui qui va être affecté est celui qui a reçu le plus de points lors des évaluations.

interview
Cour de l’École Club ⅔ Adaua

2- Ecole Club ⅔ Adaua

– Pouvez-vous nous parler à présent de l’école dans laquelle vous enseignez ?

L’école où je travaille s’appelle l’école Club ⅔ Adaua. Le directeur s’appelle Ousmane Gaye. Il est directeur depuis 4 ans et part à la retraite cette année. L’école a été créée en 1978, et j’y suis affecté depuis ma sortie d’école, en 2009. Je n’ai jamais été affecté dans une autre école, ce qui est une chance, et même une exception, d’autant plus que j’ai été affecté pas loin de mon lieu d’habitation, dans la même circonscription où j’ai été recruté.

 

– Combien y-a-t-il de salles de classe ?

L’école compte 16 salles de classe, plus la direction, une salle informatique et une bibliothèque. 5 classes ont été réfectionnées en 2000 par la coopération japonaise, car dans le temps il y avait une ONG africaine qui s’appelait Adaua qui s’était occupée de remettre en l’état certaines salles de classe. L’Etat en a construit d’autres aussi.

 

– Qui travaille à l’école ? Combien y-a-t-il d’élèves ?

Nous sommes 18 instituteurs au niveau de l’école, plus le directeur, un gardien et une femme de ménage, qui s’occupe aussi des enfants de la classe préparatoire. Parmi ce personnel de 18, nous sommes 7 hommes et 11 femmes. Parmi les 7 hommes, il y en a 6 qui sont des enseignants en français, et un maître qui s’occupe de l’arabe.

Je n’ai pas le nombre exact d’élèves en tête, mais il augmente chaque année, parce qu’au Sénégal il y a une croissance démographique qui s’accélère, alors qu’aucune salle de classe n’est construite. Les classes sont donc pleines.

 

– A quel niveau le budget des écoles primaires est-il établi ?

Le budget dépend du nombre d’élèves. Depuis 4 ans, l’Etat a produit un arrêté interdisant que l’on demande des participations au niveau des parents, moyennant que l’Etat participe à hauteur de 1000 à 1200 FCFA [1,50 à 1,80€] par élève et par an, mais ce n’est pas suffisant. Les parents, à travers des coopératives, essaient de prendre en charge les charges fixes comme l’eau, l’électricité, le salaire du gardien, de la ménagère, l’achat de craies.

L’Etat dépose parfois l’argent dans le compte de l’école à la fin de l’année, ce qui est un peu tard. Ils ont pris des décisions mais les mesures ne suivent pas.

3- Le quotidien d’un enseignant

– Pourquoi avoir choisi d’enseigner à des élèves de CI ? [Cours d’initiation – Au Sénégal, l’école primaire compte 6 niveaux et commence par le CI, suivi du CP, CE1 etc …]

Ce n’est pas vraiment un choix, c’est plutôt le directeur qui choisit, en fonction des compétences de chacun. Pour le CI, il faut être très patient, être ouvert aux enfants, être très disponible. Ma formation de moniteur de collectivité éducative, pour la gestion des enfants en colonie de vacances et dans les centres aérés, m’a sûrement aidée pour ça.

J’apprécie particulièrement d’enseigner au CI car j’ai remarqué que les gens délaissent les CI, alors que je considère que c’est la base. Si un enfant rate le CI, c’est fini pour lui. Les gens ont tendance à se focaliser sur le CM2, alors que c’est une phase terminale pour moi, où l’enfant doit vraiment faire appel à toutes les connaissances qu’il a acquises. Mais au CI, c’est la base, c’est là où tu dois tirer l’enfant à aimer l’école. J’ai donc choisi de me focaliser sur le CI, accueillir les enfants, les mettre à l’aise et vraiment les pousser à s’exercer et à étudier.

J’ai toujours enseigné au CI, maintenant le directeur me dit que je suis le “spécialiste” et m’affecte toujours à ce niveau.

 

– Combien d’élèves avez-vous dans votre classe ?

J’ai un effectif cette année de 102 élèves. Depuis 3 ans, c’est la même chose. Ce n’était pas le cas au départ : ma première année j’avais 80 élèves, puis 90, mais depuis 3 ou 4 ans j’ai dépassé la barre des 100. Malheureusement, les classes sont exiguës et je n’ai plus d’espace pour mettre des table-bancs. Les enfants s’assoient déjà par 4 [les tables-bancs sont prévues pour 2 personnes]. On est obligés de s’y faire. L’Etat a mis en place un système, qui fait qu’automatiquement, lorsqu’un enfant a 6 ans, il y a une obligation de l’inscrire. On n’a plus le droit de dire qu’on ne le prend pas. Même si on est obligés de mettre en place des abris provisoires, on est obligés de les prendre.

 

– En quelle langue parlez-vous en classe ?

La langue officielle est le français, mais pour les petites classes, on nous demande d’utiliser parfois la langue maternelle [principalement le wolof dans cette région du Sénégal], afin que l’enfant puisse comprendre les consignes, pour pouvoir lui expliquer le sens de certains mots.

interview
Élève de l’école club ⅔ Adaua

 

 

– Quelles matières enseignez-vous ?

Au CI, on enseigne les matières fondamentales, c’est-à-dire le français, avec la lecture, l’écriture et le langage, et les mathématiques, composées des activités numériques, géométriques, de mesure et la résolution de problèmes. Les enfants ont également des cours de sport et des cours d’arabe.

Le programme que nous dispensons est le programme officiel qui nous a été fourni par le ministère de l’éducation nationale, via les instructions d’académie (IA), et les inspections de l’enseignement et de la formation (IEF), qui les distribuent au niveau des écoles. C’est un programme standardisé, donc nous faisons la même chose, en même temps, pour tous les niveaux.

 

– Comment les élèves de CI sont-ils évalués ?

Les élèves du CI sont évalués comme les autres élèves, avec des compositions à chaque trimestre. A la fin, nous faisons la moyenne, et si elle est au dessus de 5, il passe à la classe supérieure. Si elle est entre 4 et 5, c’est le conseil pédagogique qui décide s’il peut être repêché, ou, s’il a trop de difficultés, s’il doit redoubler.

 

– Quel est l’emploi du temps type d’un élève de CI ?

Ils ont le même emploi du temps que les autres classes, c’est-à-dire, cours les lundis, mercredis et vendredis matins, et les mardis et jeudis toute la journée. Mais au CI et CP, les leçons sont moins longues, elles ne durent pas plus de 30 minutes car l’enfant n’a pas une grande capacité d’attention.

 

– Les élèves ont-ils des devoirs à la maison en CI ?

On donne des exercices à la maison. Souvent, ils ont un cahier d’exercice, et on demande aux parents de les suivre sur tel ou tel exercice, ou pour la lecture de certaines lettres, syllabes ou mots. Ce sont surtout des exercices de lecture et d’écriture.

 

– Echangez-vous souvent avec les parents d’élèves ou seulement de manière très ponctuelle ?  Comment communiquez-vous avec les parents d’élèves ?

Si un enfant est absent, j’appelle directement ses parents pour connaître les causes de son absence.

Depuis 2 ans, j’ai initié de créer un groupe WhatsApp [application mobile qui fournit un système de messagerie instantanée via internet] où j’ai les numéros de tous les parents, pour faire passer toutes les informations liées à la classe : s’il y a des devoirs à faire, l’avancement par rapport au programme, s’il y a des vacances scolaires, si des décisions ont été prises au niveau de l’école et qui concernent les parents. Comme ça j’ai un retour dans les minutes qui suivent car les parents répondent rapidement. Les parents apprécient vraiment, et les autres classes m’ont demandé de faire cela pour elles.

 

– En tant que professeur, quelles sont les principales difficultés que vous rencontrez au quotidien ?

Le principal problème que nous rencontrons en tant qu’enseignant est un problème de gestion de carrière. Je prends un exemple : moi je suis tout le temps dans les classes, du lundi au vendredi. Pour mon avancement, c’est-à-dire pour recevoir les augmentations liées à mes promotions, je suis obligé de demander une permission, d’aller à Dakar et essayer de régler mon problème, sinon je peux rester dix ans sans les recevoir. Je suis à Thiès, à 70 km de Dakar donc c’est facile pour moi, mais l’enseignant qui est à 700 km de Dakar, il ne peut pas voyager tous les deux jours pour voir s’il a avancé. L’Etat n’a pas su aider les enseignants par rapport à ça.

Ce sont justement ces problèmes qui font que les enseignants font la grève. Ils ne peuvent pas être dans les classes et gérer leur carrière. Pour les autres corps, c’est un avancement automatique qui se pratique. Nous, on nous impose de fournir un dossier physique. Si dans le dossier on fait une erreur, par exemple au niveau de la dénomination du ministère, le dossier est classé sans suite. Or ici au Sénégal, on change de dénomination du ministère tout le temps : avant c’était le ministère du travail, ensuite ministère de la fonction publique et du travail … Et même, si à la place de “Monsieur” vous mettez “Madame”, c’est fini, votre dossier n’est pas pris en compte. C’est vraiment quelque chose qui ralenti la carrière des enseignants et les pousse à se mettre en grève.

Au plan du traitement salarial ça ne suit pas non plus. Au niveau de la fonction publique, ils disent que si vous avez le même diplôme, vous avez le même traitement salarial, mais les enseignants sont laissés en rade. On a le CAP qui est l’équivalent de la licence, mais on est les moins payés de la fonction publique.

 

– Avez-vous entendu parler du projet de sénégalisation de l’école publique et de réforme des daaras du chercheur Hamidou Dia ? Si oui, qu’en pensez-vous ?

J’ai entendu parler de la sénégalisation de l’école, même si je ne connais pas Hamidou Dia. Je dirai que, comme nous sommes à l’ère de la mondialisation, il faudrait avoir une école sénégalaise, c’est-à-dire d’enseigner ce que nous vivons, nos réalités, et préparer nos enfants à faire face aux difficultés de tous les jours. Mais selon moi, l’école est universelle, on prépare l’enfant à affronter le monde, donc il faut aussi lui enseigner ce qui se fait à travers le monde.

 

– Pour finir, avez-vous une anecdote ou un événement au cours de votre carrière d’instituteur qui vous a marqué et que vous aimeriez partager avec nous ?

Ce qui m’a le plus marqué dans ce milieu, c’est quand j’ai eu en face de moi mon ancien professeur, qui m’avait eu à l’école élémentaire. Un jour, je suis venu dans son école, je ne savais pas qu’il était le directeur, lui ne savait pas que j’étais enseignant. Il m’a accueilli comme un pair, et depuis m’a vraiment couvé, c’est lui qui m’a fait aimer l’enseignement, qui m’a poussé à persévérer dans cette voie. Encore aujourd’hui, il est à la retraite mais chaque fois que j’ai des difficultés, je vais le voir, on discute, il me donne des conseils. Il me fait parfois aussi des reproches, que je prends en compte.

 

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Magali Christophe, étudiante en Études du développement à l’IEDES (Paris 1), rédactrice chez ESMA

 

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