Retour des tensions dans le Rif au Maroc, en 2016

Le Rif en révolte  

“Je ne peux que crier ici mon indignation. Du plus profond de moi-même, je sens monter une colère noire contre la bêtise et l’immoralité du système qui a permis qu’une telle injustice soit commise(…)car quel est le crime de ces jeunes qui ont initié le mouvement du Rif ? Revendiquer des droits sans la satisfaction desquels la citoyenneté resterait un leurre, une coquille vide ? Ne pas baisser la tête devant une machine répressive sourde aux détresses des plus démunis, ne faisant aucun cas de la dignité humaine?”

Ces quelques propos  du poète et écrivain marocain Abdellatif Laâbi résonnent fortement après les condamnations à 20 ans de prison pour les leaders du “Hirak”, mouvement pacifique de contestations face à une politique de marginalisation de la région du nord-est du Maroc depuis des décennies. Mais quel est le point de départ de ce mouvement de contestation ?

Le 28 octobre 2016, Mouhcine Fikri, jeune homme de 31 ans décède. Mort pour avoir vendu une espèce particulière de poisson  pendant une saison où cela lui était interdit. Cet événement a marqué le début d’une vague d’indignation dans la région du Rif et particulièrement à Al-Hoceïma, ainsi que de nombreuses manifestations dépassant les frontières de cette région du nord du Maroc.

Le Rif est une région qui se différencie en plusieurs points des autres territoires marocains et surtout des grandes villes  : retard économique, taux de chômage largement plus élevé, importance de l’économie basée sur la production de drogue (haschich et cannabis notamment) et résidus d’une histoire de résistance, née dans les montagnes marocaines lors des combats pour l’autonomie de la région au début du XXème siècle, encore très présents.

L’histoire particulière du Rif, entre rébellion et marginalisation depuis 1912

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Source : Wiképédia

 

“La seule chose qui nous importe aujourd’hui, ce n’est pas l’existence d’un sultan au Maroc, mais l’indépendance entière, sans réserve, du malheureux peuple rifain”. 

 

-L’Emir Abdelkrim Al Khattabi.

 

Le Rif a toujours fait office de région particulière : rebelle, marginale et marginalisée. L’année 1912 marque le début d’une longue histoire de lutte pour l’indépendance, la liberté et l’autonomie de la région. Alors que le traité de Fès instaure le protectorat français sur le Maroc, c’est le colon espagnol qui règne sur le nord du pays et notamment sur le Rif. Face à l’avancée de l’armée espagnole, un chef rifain, Abdelkrim al Khattabi, unifie les tribus et commence une lutte pour l’indépendance de sa région. Après des victoires militaires, la République confédérée des tribus du Rif est proclamée le 1er février  1922 où Abdelkrim al Khattabi est instauré président. Les différents chefs des tribus unifiées dans la lutte deviennent alors membres du parlement.

Cette situation plutôt inédite en ce début du XXème siècle devient vite une menace pour l’empire français (1) installé dans le pays. C’est pourquoi, après des attaques sur le territoire contrôlé par les forces coloniales françaises, le Maréchal Pétain est envoyé au Maroc en 1925 afin de venir en aide aux militaires espagnols. Finalement, le 30 mai 1926, la République rifaine s’effondre, Abdelkrim al Khattabi remet sa reddition aux troupes européennes et s’exile : d’abord à la Réunion, puis en Egypte où il dirigera le “comité de libération pour le Maghreb”(2)

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Source : Le 360

Après l’indépendance du Maroc, le pays aurait pu s’unifier autour de cette image de liberté et de rébellion défendue par les Rifains. Néanmoins, les axes politiques choisis par les différents pouvoirs centraux ont eu pour conséquence une marginalisation des régions en périphéries. Le caractère contestataire des Rifains ne disparut pas avec l’indépendance mais s’inscrit plutôt dans une continuité que nous avons pu constater lors des événements de 2011 et plus récemment avec le Hirak. En 1958, des insurgés s’attaquent aux forces du gouvernement. Hassan II, l’héritier du roi, décide alors de réprimer cela extrêmement violemment faisant près de 3 000 morts. Cet événement et sa réponse de la part du gouvernement ne sont qu’une étape vers la marginalisation du peuple rifain. Le règne d’Hassan II marqua l’apogée de cette politique dont l’un des moments forts prend date dans les années 1980. Ces années sont marquées par des émeutes dans tout le pays, d’abord pour la faim à la suite d’augmentations des taxes  notamment sur le pain, en 1981, puis en 1984, contre l’augmentation de frais d’inscriptions scolaires. Hassan II parlera de “awbachs” (déchets de la société) pour qualifier les émeutiers Rifains, pendant qu’une répression fait rage dans les principales villes rifaines.

À travers l’histoire récente du Rif, nous commençons à percevoir la particularité de cette région dans cet Etat unitaire et centralisé. Toujours marocain, sans l’être exactement comme les autres régions de ce pays, le Rif, marqué dans ses gênes d’un esprit contestataire et rebelle, lutte pour sa liberté. Cet esprit n’est certainement pas mort avec Abdelkrim al Khattabi, ni éteint par les nombreuses répressions étatiques.

28 octobre 2016 : Mort de Mouhcine Fikri, début de nouvelles contestations

Le 28 octobre 2016, la mort du jeune poissonnier Mouhcine Fikri fit ressurgir cet esprit contestataire, rassemblant un grand nombre de Rifains. En premier lieu, une forte demande de justice était au coeur des revendications. En effet, le chômage s’élève à plus de 21% dans cette région, soit deux fois plus que dans le reste du pays, et l’économie grise (3) a une place prépondérante dans la vie rifaine. C’est en partie pourquoi la mort de ce pêcheur a provoqué un élan de compassion et d’indignation de la part du reste de la population qui réclamait une enquête et une justice pour ce jeune homme, mettant ainsi en porte-à-faux les forces de police. Chômeurs, jeunes, travailleurs, femmes et hommes ont, ainsi, commencé à manifester pacifiquement. Très vite, les revendications de justice suite à la mort de ce jeune homme se sont étendues : création d’usines, d’universités, d’hôpitaux, d’emplois, prolongement de voies ferroviaires jusqu’à Al-Hoceïma … Mais aussi la mise en place d’une lutte efficace contre la corruption et particulièrement celle qui touche le secteur de la pêche. Ces manifestations sont en continuités avec celles du “20 février” (4). Aboubakr Jamaï, professeur à l’Institut américain universitaire à Aix-en-Provence, explique sur le plateau de France 24, ainsi que l’assimilation des deux mouvements n’est pas une surprise puisque “les mêmes causes produisent les mêmes effets”. Toujours selon lui, il n’y a pas de volonté séparatiste mais une simple revendication d’une reconnaissance des droits, tout comme en 2011 (5). Par ailleurs, Maati Monjib, historien marocain et président de l’association pour la liberté de la presse (6), considère dans un entretien réalisé pour le journal “Humanité”, que de nombreux liens peuvent être trouvés entre les deux mouvements et que de nombreux leaders du Hirak faisaient aussi partie de celui du 20 février. Selon lui, “Le M20F se réveille aujourd’hui grâce au Hirak et il manifeste depuis des mois dans les différentes villes du Maroc pour soutenir les Rifains… et revendiquer la démocratie, car le pays est en pleine régression sur le plan des libertés publiques et des droits humains.” (7)

Les manifestations n’ont jamais cessé depuis le drame du 28 octobre 2016 et les manifestants se sont regroupés sous l’égide d’un mouvement appelé “Hirak” (le mouvement, en arabe). Ce mouvement pacifique qui s’est répandu dans tout le pays, se base sur un public de travailleurs, de jeunes, de chômeurs, sans distinction de sexe. “L’un des traits du Hirak est le rôle important qu’y jouent les femmes, malgré le fait que la société rifaine reste majoritairement conservatrice” (8). Néanmoins, le leader de ce mouvement est un homme :  Nasser Zefzafi, chômeur de 37 ans, déjà impliqué dans le mouvement de contestation du 20 février lors des Printemps Arabes. Alors que de nombreuses personnes ont été arrêtées lors des manifestations et particulièrement lors de celle qui s’est tenue le 26 juin 2017, correspondant au jour de l’Aïd-el-fitr (soit l’interruption du jeûne) où près de 140 personnes ont été arrêtées et une quarantaine, blessée par la police.

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Source : TSA Algérie

Le tournant de ce mouvement a eu lieu, en réalité, le 29 mai 2017, date à laquelle le leader du mouvement Nasser Zefzafi a été arrêté, recherché par les autorités pour avoir interrompu un prêche trois jours auparavant. En effet, il avait déclaré “on est à la mosquée, on ne parle pas de politique”. Selon lui, le pouvoir, à travers cette mosquée et la voix de cet imam, stigmatisait le mouvement. Il est donc poursuivi pour avoir “perturbé la prière du vendredi” et “porté atteinte à l’exercice du culte”. Par ailleurs, deux autres des chefs d’inculpations, particulièrement importants et pour lesquels les peines sont extrêmement lourdes sont retenus contre lui : “atteinte à la sécurité intérieure de l’état” et trahison”.  

Procès des principaux protagonistes et continuité du mouvement

Après les arrestations et principalement celle du leader du Hirak, une vague d’indignation et de soutien s’est répandue à travers le pays et dans les grandes villes comme Casablanca ou Rabat. Malgré l’écart qui existe entre la région du Rif et le reste du pays, la solidarité était de rigueur entre les Marocains. De nombreux procès (plus d’une cinquantaine) se sont tenus et de très lourdes condamnations sont tombées pendant les mois de juin et de juillet 2017. Des peines allant de 1 à 20 ans de prison ont été prononcées pour ces manifestants, pour des crimes tels que “incitation à manifester”, “offense à agent public”, “atteintes à la sécurité du pays”, “tentatives de sabotage” …

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Source : RT France

Le procès en appel de ces décisions a débuté le mercredi 14 novembre 2017 devant la Chambre criminelle de la cour d’appel de Casablanca, qui a pour la plupart des prévenus, validé les peines prononcées en Juin 2017. Nasser Zefzafi et trois autres leaders du mouvement ont donc écopé d’une peine qualifiée de “sévère et douloureuse” par le prince Moulay Hicham, cousin du roi Mohammed VI et connu pour ses positions clairement dissidentes. Tandis que, selon le père de Nasser Zefzafi, son fils n’avait pas l’intention d’interjeter l’appel de la peine puisque “Nous devons savoir que cette affaire n’est pas entre les mains de la justice. La justice ne peut rien faire tant qu’elle n’a pas reçu des instructions par téléphone”, l’espoir de s’en sortir grâce à une grâce royale semble s’éloigner peu à peu du champ de vision du père du leader, qui a aussi déclaré “Si mon fils ne fait même pas appel de la sentence, comment va-t-il demander une grâce?”(9). En ce qui concerne les autres détenus liés au mouvement de contestation dans le Rif, les audiences continuent et un autre moyen de contestation a été trouvé par ces personnes. En effet, ils ont décidé de boycotter leur procès en ne s’y rendant pas et en étant représenté par leurs avocats qui ne s’exprimeront pas. Dernier moyen pour eux d’exprimer ce qu’ils considèrent être une injustice.

Finalement, c’est le 5 avril 2019, que les confirmations des peines en appel des principaux leaders du mouvement ont conduit Nasser Zefzafi et Mohamed El Haki à se coudre les lèvres en guise de contestation entamant par là une grève de la faim et de la soif. C’est le maître Mohamed Aghnaj, membre du collectif de défense des détenus du Hirak, qui a révélé cette information « Lors de notre visite aux détenus du Hirak du Rif à Casablanca, [les détenus] Nabil Ahamjik, Mohamed Jelloul, Karim Amghar, Salah Lachkhem et Mahmoud Bouhanouch nous ont confirmé que les détenus Nasser Zefzafi et Mohammed El Haki se sont cousus la bouche en guise de protestation ».

Très présentes dans les mouvements de revendications,  les femmes n’ont, elles non plus, pas été épargnées par les poursuites judiciaires, même s’il semble qu’une certaine indulgence des autorités continue d’exister. Khadija Ryadi, présidente de l’association marocaine des droits de l’Homme, explique (10) que cela se traduit par le fait que “l’image d’un pays qui met des femmes en prison [qui n’appartiennent à aucune association d’opposition, ni politique] est de moins en moins acceptée. C’est vrai que cela existe toujours mais le pays serait plus sévèrement jugé par l’opinion publique.”. Depuis l’incarcération de Nasser Zefzafi, deux têtes d’affiches féminines ont pris la relève du leadership du mouvement pour continuer à revendiquer leur droit. D’abord, Nawal Benaissa qui considère, comme ses pairs Rifains que “la politique de l’Etat [peut être définie] par ce trio : marginalisation, privation, oppression” et ajoute ”nous voulons nos droits […] car nous sommes privés de tout”. Elle a été condamnée en 2018 à 10 mois de prison et une amende notamment pour “participation à une manifestation non autorisée”, “insulte aux agents de la force publique” et ne cesse de revendiquer qu’en tant que mère, inquiète pour l’avenir de ses quatre enfants, elle a vraiment compris les raisons qui ont poussé ces jeunes hommes et jeunes femmes à protester et à demander des conditions de vie décentes et plus de justice sociale.

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Source : HuffpostMaghreb

La seconde, Silya Ziani, est une artiste marocaine et activiste engagée dans le mouvement du Hirak. Après avoir été arrêtée, elle a néanmoins été graciée par le Roi Mohammed VI après que des manifestants aient clamé sa libération : certains participants avaient un portrait d’elle où était inscrit “Nous sommes toutes Silya”.

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Source : RifOnline

Le Rif constitue un défi pour le pouvoir marocain. À la fois sur le plan du développement économique et social, mais aussi sur le plan contestataire, afin de rétablir un lien entre les Rifains et le reste du Maroc. Alors que, lors des manifestations, certains drapeaux datant de la proclamation de la République du Rif de 1922 ont été brandis, la majorité des Rifains ne luttent pas pour une séparation de la région, mais bien pour l’expansion des droits et des opportunités économiques.

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Rédactrice : Marie Despleins, Etudiante en droit et philosophie, Membre active ESMA

 

Notes & Sources

  • Chronologie de la résistance dans le Rif marocain, 3 juillet 2018, Antonin Padovani : https://www.respectmag.com/29090-lutte-dans-le-rif-revendications-historiques

 

 

 

 

 

 

 

 

(1) Article 2 du Traité de Fès : « Sa Majesté le Sultan admet dès maintenant que le Gouvernement français procède, après avoir prévenu le Makhzen aux occupations militaires du territoire marocain qu’il jugerait nécessaire au maintien de l’ordre et de la sécurité des transactions commerciales et à ce qu’il exerce toute action de police sur terre et dans les eaux marocaines »

(2) Après l’installation d’Abdelkrim au Caire, il participe à la fondation du Comité de libération du Maghreb afin d’unir les forces pour lutter en faveur de la libération des peuples maghrébins. La création officielle date du 22 février 1947 où les participants s’engagèrent à «coordonner les actions et unir les efforts pour libérer les Etats de la colonisation».

(3) Les échos : L’économie grise, définie comme la somme du travail au noir et des activités légales mais fraudant le fisc.

(4) Mouvement né au moment des revendications de 2011 et des Printemps Arabes.

(5) Entretien du 1er Février 2017, France 24

(6) Freedom now, est une association marocaine qui a pour objet la lutte pour la liberté d’expression et la liberté de la presse.

(7) Entretien réalisé par Pierre Barbancey pour l’Humanité de Maati Monjib, universitaire marocain critique du régime.

(8) Entretien réalisé par Pierre Barbancey pour l’Humanité de Maati Monjib.

(9) Propos recueillis dans un entretien téléphonique réalisé par l’agence de presse espagnole (EFE)

(10) Propos recueillis dans une émission France culture.

 

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