Compte Rendu de la conférence du 25 octobre 2019 – L’ECO, Une fausse bonne idée pour les pays de la CEDEAO ?

Le vendredi 25 octobre,

l’association ESMA organisait la conférence « L’ECO, une fausse bonne idée pour les pays de la CEDEAO? » avec la Présence de Martial ZE BELINGA et Kako NUBUPKO ancien Ministre Togolais et co-auteur avec Martial ZE BELINGA du livre « mettre le titre ».

Voici le compte rendu.

 

Lancée en 1983 lors d’une conférence en Guinée, il était prévu que l’ECO devienne la monnaie commune des états hors Franc CFA de l’espace CEDEAO. Ce projet est toutefois demeuré au point mort depuis 2004. Le fond du projet change avec les années et durant l’été  2019, les 15 Etats de la CEDEAO annoncent s’être mis d’accord pour la mise en place d’une nouvelle monnaie commune qui sera l’ECO, prévue pour juillet 2020.

Les pays d’Afrique de l’Ouest sont-ils prêts pour une telle intégration économique ? Au cours de cette conférence, nous tenterons donc de répondre aux questions suivantes :

  • Pourquoi abandonner le Franc CFA ?
  • Est-il judicieux d’opter pour une monnaie commune ?
  • L’ECO est-il la solution ?

ESMA :

Pourquoi faudrait-il abandonner le Franc CFA ?

Quels problèmes principaux pose le franc CFA ? Pourquoi est-il devenu si urgent de s’en débarrasser ?

M.ZE BELINGA :

Merci de me donner la parole et l’opportunité de donner mon point de vue sur la question. C’est un honneur et un plaisir de parler devant des jeunes mobilisés sur des questions comme celles-ci. Mes encouragements les plus sincères à tous ceux présents ici aujourd’hui. Nous pouvons leur apporter ce que nous croyons savoir, mais en réalité personne n’est spectateur. J’espère que chacun de vous pourra tirer de nos réflexions des nutriments et des éléments pour être acteurs.

Je vais juste rappeler deux ou trois éléments : le débat sur l’ECO est présenté dans l’espace francophone par rapport au franc CFA. Mais cette question dépasse largement celle du franc CFA. J’ai une pratique assez obsessionnelle des sciences sociales, je ne ferai donc pas d’économisme, au contraire, j’essaierai d’en sortir. Mon approche sera plutôt économiciste.

  • L’espace CEDEAO a pour objectif le développement économique, social et culturel, une dimension que l’on ne doit pas perdre de vue. Il y a eu des civilisations (Ghana, Mali…)et une vraie dimension culturelle qui favorisent et sont intermédiaires dans les échanges et dans la circulation. 
  • L’espace CEDEAO est un des espaces de l’Union Africaine, du moins candidat à l’intégration africaine plus globale : c’est un élément essentiel. Par exemple, la création de l’Union Africaine (cf. premiers congrès panafricains de 1900) témoigne d’une intégration régionale (échanges intra-africains) et d’une certaine décolonisation (fondation de l’UA en 1963, traité de Lagos en 1975, OUA en 2015 etc) avec la valeur d’un idéal et d’une stratégie dominante à laquelle les autres seraient complémentaires à cette stratégie d’intégration intra-africaine.

Maintenant que je crois avoir donné quelques éléments qui me semblent important de comprendre, je vais répondre aux questions que vous m’avez posées.

Pourquoi l’abandon du franc CFA et quelles seraient les justifications non-économiques ?

Personnellement, je ne suis pas anti-CFA. Je ne me projette pas par rapport au franc CFA, voilà ma démarche : transformation et libération aussi bien économique que politique. Cela dit, on peut trouver trois entrées différentes :

  • L’entrée historique : pourquoi existe-t-il et sur quoi repose-t-il ? Lorsqu’il est né en 1945, c’est dans un contexte dans lequel les pays africains ont vécu quasiment un siècle de colonisation pendant lequel les monnaies françaises sont déjà présentes dans l’espace africain et le dominent. Elles y rentrent pour produire les effets de la colonisation (mettre les champs en culture, déterritorialiser …) La raison historique logique du franc CFA, c’est la raison coloniale. Elle existe depuis plus de 80 ans. Nous avons aujourd’hui un outil qui dirige 15 États. Tout ceci s’explique dans un contexte colonial car vous avez une métropole qui a plusieurs possessions. Des dispositifs qui homogénéisent l’espace colonial. Aujourd’hui encore en 2020, on a affaire à un dispositif colonial qui date de plus de 80 ans et perdure avec des États qui sont censés être des États souverains, c’est qu’évidemment, il y a un problème.
  • La souveraineté : avant 1972, toutes les réserves des pays africains restaient aux mains des Français. Si vous deviez importer des biens, vous deviez le demander au trésor public français : c’est une limitation objective de souveraineté qui empêche également un caractère discrétionnaire, devant passer par un autre pays -la France- pour toute prise de décision (exemple : achat d’armes).

Ensemble des rentes liées à la période coloniale
Une forme de schizophrénie sociale et sociétale : un espace de régression démocratique. 

Par exemple, dans les pays d’Afrique centrale : trois accords différents ont été signés (dont un quadripartite France-Tchad-Congo-RCA), dont les premiers articles disaient explicitement que la France reconnaissait aux pays africains d’avoir leur propre monnaie et leurs propres institutions. En 1960, la possibilité pour eux d’avoir leur propre monnaie était inscrite dans les accords. Le problème de la régression va être encore plus flagrant lors du passage à l’euro. L’acte par lequel l’Union européenne va arrimer le franc CFA, en novembre 1998, est lorsqu’elle affirme qu’elle est prête à garantir le franc CFA par l’Union Européenne à destination de la France, pas des pays africains concernés. Ce qui montre bien que le franc CFA est une propriété française. Dans une procédure référendaire, les Français ont décidé d’avoir l’euro ce qui implique les États du franc CFA.

Dernier élément sur lequel j’insiste : l’impression des billets.

Est-elle problématique d’une façon générale lorsqu’elle se fait à l’extérieur des pays concernés ?

Ce n’est pas absurde, simplement lorsque l’on passe de la colonie à l’indépendance et qu’on a des accords militaires, des accords de préemption sur les matières premières, ça rend cette question encore plus insupportable alors qu’elle pourrait ne pas l’être. Et puis, l’impression des billets est une activité économique en soi : en 1998, un grand débat a lieu sur la monnaie de Paris, dont les ateliers sont considérés comme peu compétitifs. On disait que la fabrication d’un euro en France coûtait deux fois plus cher qu’en Allemagne. Entre 2005 et 2006, la BEAC va passer une commande record d’un milliard et demi de francs CFA en billets et monnaie : elle a tenu la Banque de France au travail pendant toute une année où elle avait moins de production avec l’euro. Est-ce le rôle d’une banque centrale africaine de subventionner une industrie non-africaine en difficulté ?

La dimension de rente et de subvention inversée de la pauvreté vers la richesse sont donc des éléments à prendre en compte. Il n’y a aucun acharnement à vouloir la fin du franc CFA. La critique du franc CFA a commencé avec la naissance même du franc CFA, avec des technocrates français qui n’en étaient pas convaincus.

La question n’est pas nouvelle, elle s’éteindra avec la transformation monétaire de ces espaces.

K.NUBUKPO :

Pour revenir d’un point de vue symbolique, par rapport au nom de la monnaie : on nous dit souvent pourquoi s’acharner sur quelque chose qui n’est que symbolique ? Pourquoi ne pas aller directement au côté économique ?

La monnaie a au moins trois fonctions en tant qu’unité de compte, intermédiaire des échanges et réserve de valeurs.

Le nom que l’on fait porter à une monnaie dit beaucoup de choses : c’est un fait historique, politique, social, sociétal, anthropologique et même religieux. Il ne faut pas se laisser emporter par les pseudo-pragmatistes qui veulent nous faire croire que le nom de la monnaie ne compte pas.

Lorsque qu’on dit franc des Colonies Françaises d’Afrique et qu’au moment des indépendances personne n’ait trouvé bizarre de conserver cet acronyme, c’est qu’il y a un problème. C’est la monnaie d’un État fédéral, l’Afrique Occidentale Française. Au moment des indépendances, deux options :

  • Garder la fédération et cette monnaie ;

ou

  • Chacun prend sa responsabilité (comme les pays anglophones l’ont fait) en prenant une monnaie pour chaque pays nouvellement indépendant.

Ce qui donne lieu à deux schémas d’arrangement monétaire différents : 

  • Doctrine de la responsabilité : vous avez voulu l’indépendance, vous l’assumez jusqu’au bout. C’est vous qui gérez vos affaires, vos monnaies, votre banque centrale, qui travaille avec qui elle veut. Cela correspond au principe de la monnaie au service du commerce dans la grande tradition mercantiliste britannique.

Doctrine de l’assimilation : vous en tant que colonies êtes encore un peu français. Vous n’avez pas d’accord avec la banque de France mais avec le ministère des finances. Il s’agit donc d’une délégation de souveraineté, il y a malaise dans la civilisation.

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La question économique est relativement simple : cette monnaie est-elle ou non neutre ?

Si l’on estime qu’elle est neutre, c’est que son seul objectif est d’assurer la transaction mais n’a pas d’impact sur l’activité réelle. Le monétarisme tel que nous le connaissons.

Face à cette vision, on a ceux qui estiment que la monnaie n’est pas neutre (globalement les keynésiens ou Wiesel), qui estiment que la monnaie compte dans l’activité économique et a un impact sur l’activité.

Le crédit peut être productif et il y a donc un vrai débat autour de cette question de la neutralité. Nos banques centrales ont tué le débat en voulant faire la même chose que la Banque Centrale Européenne, qui elle-même suit le modèle américain.

Il y a des fondements théoriques et empiriques sérieux, en dehors de tout militantisme.

Encore vendredi dernier, lors de la conférence de presse qui réunissait 14 ministres des finances africains reçus à Paris par Bruno Le Maire, on nous disait que le taux de change fixe entre le franc CFA et l’euro assurerait la stabilité de la zone franc. Or l’euro bouge chaque seconde vis-à-vis des autres devises, donc le CFA n’est pas fixe, il bouge en corrélation à l’euro, c’est une fausse stabilité. C’est ce qui est dramatique car le CFA passe par les fluctuations de l’euro par rapport au dollar, au yen, au yuan…non pas sur la base de la conjoncture économique en zone franc mais sur celle de la zone euro.

Il est donc absurde de dire que la zone franc est stable. Elle est artificielle, avec des taux d’intérêt à deux chiffres (vous ne pouvez pas emprunter en zone franc à moins de 12, 13, 14%) car le secteur réel n’est pas financé. La stabilité des prix peut engendrer son instabilité. Et nous avons les moyens de calculer ce que l’on appelle le ratio de sacrifice, du fait de l’illusion de la victoire sur l’inflation.

La question du nom de la monnaie est donc fondamentale, rien à voir avec le souhait d’être indépendantiste. Le débat autour de la neutralité est également fondamental, et la question de la non-neutralité doit figurer dans le débat car elle existe. S’y ajoute enfin la question de la compétitivité, alors que la monnaie du commerce international est le dollar : lorsque le dollar se déprecie vis-à-vis de l’euro, le bénéfice des sociétés cotonnières diminue dans les mêmes proportions. Pourquoi nous qui ne fabriquons pas l’euro serions-nous obligés de passer par l’euro pour commercer en dollar ? C’est comme si l’euro était la chambre de passage de la zone franc pour se rendre dans le commerce international.  D’où la notion de tutelle, quand les pays de la zone franc veulent commercer avec le reste du monde, ils doivent passer par Paris. Alors vive l’indépendance !

Une des voies serait peut-être de rattacher les nouvelles monnaies avec des paniers de devises qui puissent être en conformité avec les flux commerciaux

Je souhaiterais rajouter pour les jeunes étudiants : dans ce débat sur le CFA, il y a une entrée en économie de la connaissance. Depuis des décennies, les Africains forment des jeunes comme vous à connaître et à travailler dans le domaine monétaire : ce sont des ressources qui nécessitent les mobilisations des familles, un investissement énorme. À l’arrivée, on a formé des jeunes, mais on les forme pour quoi ? C’est selon moi un autre espace de gaspillage des ressources, car ce sont des jeunes qui vont finalement gérer la trésorerie française, allemande… 

ESMA :

Serait-il judicieux d’opter pour une monnaie commune ?

On parle souvent de manque de convergence au sein de la CEDEAO, que pensez-vous de cet obstacle ? Ne vaudrait-il pas mieux s’assurer de la mise en place de politiques monétaires pays par pays ?

K.NUBUKPO :

D’un côté la question de l’intégration économique et de l’autre la question du taux/régime de change. Deux questions qui peuvent converger mais qui sont différentes puisque même un pays seul peut se les poser.

Le processus d’intégration régionale est fondamental, et je serai toujours un fervent partisan de l’intégration régionale (et de ce point de vue, la CEDEAO a raison de vouloir pousser son intégration sous-régionale.) Après, il faut se rendre compte que le cœur de l’intégration monétaire est la politique, la reconnaissance d’une communauté de destin, pas la question technique. L’argument de la convergence ne peut pas qualifier ou disqualifier un processus d’intégration monétaire. En Italie, il y avait quatre monnaies puis c’est une décision politique qui a décidé de faire de la lire piémontaise la monnaie unique. En Allemagne, dans les années 1830, il y avait sept monnaies, mais une fois l’unité allemande de 1871, le mark est créé en 1875. L’intégration politique est le cœur de l’intégration monétaire.

La question de la convergence est une fausse question pour les pays africains. Le cycle économique est essentiellement lié au cycle agricole. Rien que sur l’Afrique de l’Ouest, sur la zone côtière, on a deux saisons sèches et deux saisons des pluies qui créent une convergence. Dans la zone sahélo-saharienne, on a deux saisons des pluies et seulement une saison sèche. Elles ne convergent qu’au moment des pluies, donc sur les 75 dernières années, n’ont jamais convergé. L’explication de ne pas pouvoir faire de monnaie commune en Afrique de l’Ouest car il n’y aurait pas de convergence est donc une fausse explication. 

Chaque fois qu’il y a des réunions à la CEDEAO, les délégués nigérians disent qu’elle est entre deux Etats : le Nigeria et la France. Dans la question monétaire, on retrouve effectivement ces deux mêmes acteurs. Le processus de l’ECO date de très longtemps et renvoie à une vision panafricaine/panafricaniste. Face à la pression de la jeunesse africaine et des diasporas, à la vision de certains économistes, le Trésor français décide brutalement que le CFA devrait évoluer. Puis que l’ECO sera créé à taux fixe avec l’euro. (1)

M.ZE BELINGA : il est important pour vous les jeunes étudiants de comprendre cette question de la convergence : elle est présentée sur la base de théories qu’il est très important de travailler. Surtout l’ordre épistémologique de la chose : quelles sont leurs hypothèses sous-jacentes ? 

Un même pays pourrait avoir plusieurs monnaies : Nigeria, Nord-Ouest du Cameroun et Tchad pourraient avoir les mêmes cycles économiques et donc la même monnaie. Ce ne serait pas possible dû à la souveraineté des peuples, car le fait politique est pré-dominant. Lorsque le débat sur la construction européenne a eu lieu, les spécialistes se basaient chacun sur leur théorie qui ne permettait pas de dire si oui ou non il fallait aller à l’UE. 

L’économie est la science du relatif : un prix est toujours en relation avec quelque chose. Si vous, jeunes, n’arrivez pas à sortir de cette pression épistémologique, ayant affaire à un espace disruptif, vous n’aurez pas le choix. Cela nécessite de remettre les choses en perspective, historiciser, décoloniser les esprits, et rejeter. Mais il faut aussi trouver des critères supérieurs comme la théorie des économies d’échelle. Il y a tout d’abord une problématique d’économie d’agglomération, et sur la base économique, il y a aussi une explication à l’élargissement des marchés.

Dans aucun de ces espaces, on n’a réussi à satisfaire les critères de convergences. Si demain les cours de l’or et du cacao chutent, le Mali va tomber en négatif. Si on n’a pas de diversification de la production, on ne pourra de toute façon stabiliser aucune monnaie car toujours soumis à la sentence des marchés, or cette discussion est totalement absente car on est dans cette inqualifiable épistémologie du « bon élève ».

 

K.NUBUKPO :

Je complète ce qu’il vient de dire et qui est tout à fait fondamental,

Qu’est-ce que les convergences nominale, réelle et perverse ? Vous ne réglez pas de problèmes simplement par les techniques mais du point de vue de l’acceptation ou le refus d’une communauté de destin. Si vous vous en tenez simplement au marché, il peut y avoir des économies d’agglomération comme on peut le trouver dans l’économie européenne où le Nord s’industrialise encore plus là où le Sud est toujours plus dans le tertiaire. C’est grâce à des systèmes de transfert que le Grec s’en sort, par exemple. 

Tant qu’on va passer par des voix qui ne sont pas les vraies voix, on ne peut pas s’étonner de l’échec de ce schéma. M.ZE BELINGA a raison : pour qui fait-on les choses ? Ce sont des questions de base, si on ne les résout pas, on ne va pas y arriver. Via la monnaie CEDEAO, peut-on essayer de trouver un arrangement acceptable ? C’est totalement absurde. Le plus simple est de passer par ce que l’on veut faire soi-même. Il faut vraiment avoir en tête ce qui se joue au-delà du technique.

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ESMA :

l’ECO est-il la solution ? 

L’ECO dans sa forme actuelle semble-t-il répondre aux critiques que vous portez sur le franc CFA ? 

M.ZE BELINGA :

j’ai parlé du cadre général de l’intégration pour montrer qu’il y a une histoire, des affects, un besoin. On voit la limite des résultats actuels. Une agriculture qui a des rapports avec l’extérieur plutôt qu’avec l’économie locale. Aujourd’hui, le poids de l’Europe et des Etats-Unis diminue dans les échanges africains. Ceux de l’Afrique et de l’Asie augmentent. De plus, on voit qu’un certain nombre de technologies se socialisent : on va avoir une plus grande montée en puissance de la production industrielle africaine. La logique d’ensemble va vers l’intégration africaine.

L’ECO dans sa forme actuelle traduit plutôt une instrumentalisation : les Africains ont proposé des schémas, les situations locales étaient difficiles à gérer, le terme ECO en lui-même pose problème. La monnaie est quelque chose qui circule, il y a un minimum d’acculturation. On prend des sigles qui ne renvoient absolument à rien dans l’imaginaire africain. La monnaie porte des valeurs, de la même manière que le CFA a porté des valeurs coloniales, quelles valeurs souhaite-t-on pour l’ECO?

La monnaie est ne naît pas à la spéculation. L’ECO n’a rien de tout ça. Ils ne se posent pas cette question-là. Pour autant, l’échec de l’ECO vient de son instrumentalisation, mais des efforts sont faits par les Africains pour en faire un processus collectif

Une notion à partager avec vous : le PTAH

PTAH :

Des monnaies Panafricaines (solidaires et souveraines), avec un aspect Transformationnel (des monnaies définanciarisées), Alternatives (la notion de localisation de l’économie doit s’inviter dans le débat : il faudrait des monnaies locales qui durent un certain temps. Exiger que ceux qui ont accès aux marchés publics aient un minimum de dépenses allant dans l’économie locale. Faire de la place aux monnaies alternatives et aux nouvelles technologies) et Holistiques.

 

 

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LA PAROLE AU PUBLIC – QUESTIONS

  • La monnaie est-elle le seul élément colonial qui subsiste en Afrique ? Il y a aussi la langue française. Comment de la monnaie, part-on sur une problématique identitaire ? On veut réformer la monnaie mais on ne veut pas réformer tout ce qui l’englobe : le capitalisme, les sols, les industries … l’économie réelle.

 

K.NUBUKPO :

Personne dans cette salle n’a dit que la question de la monnaie était une question suffisante, mais elle est une question nécessaire. Nous notre ambition, c’est de piloter nos économies et nos sociétés et c’est pour cela que nous avons été formés. Et nous sommes compétents pour ça.

M.ZE BELINGA :

C’est une évidence que la monnaie ne soit pas le seul élément subsistant de colonialisme. Lorsque vous avez un espace économique, avec un pays pauvre en matières premières et riche industriellement et un autre pays dans la situation inverse, c’est le premier qui va s’en sortir.

La monnaie fait partie de la colonialité mais nous n’avons jamais dit que c’en était le seul élément. L’éducation, les langues le sont tout autant. Aujourd’hui le continent africain est le continent où le plus de jeunes rentrent à l’école pour apprendre une langue qui n’est pas la leur. L’éducation par le capital humain va jouer sur l’économie. À partir du moment où vousdétenez du franc CFA vous êtes en lien avec le Trésor public français. C’est important de ne pas l’oublier dans la construction d’un arrangement institutionnel monétaire. 

K.NUBUKPO :

La domination invisible dont parle M.ZE BELINGA peut même devenir une domination visible. Nous pourrions ne pas être alimentés demain, et nous ne savons pas fabriquer la monnaie. Il y a une histoire monétaire africaine. Avant le CFA, il y avait des monnaies précoloniales en Afrique. Qu’a-t-il bien pu se passer pour que la jeunesse africaine se sente si peu sûre d’elle-même à construire l’avenir ? La monnaie, ce n’est pas que de l’économique, c’est toute la question de votre perception de la vie. On se met en deçà de la tutelle française, et comme le dit la décision du 23/11/98, on crée cette sous-tutelle européenne. Aucune modification substantielle ne peut intervenir sans l’aval de l’UE. Et on ne peut pas faire comme si tout cela était normal. Ce n’est pas normal.

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  • Sur la neutralité de la monnaie : faut-il sortir du franc CFA ? Il ne faut pas oublier que ce sont des politiques de type conjoncturelles qui sont mises en place. Suggérez-vous qu’à long terme la monnaie soit-un facteur de production ?

 

K.NUBUKPO :

vos préoccupations sont légitimes et ce que je voulais dire était que l’Occident s’était développé grâce au crédit productif. Il faut travailler sur les principes, aussi sur les long et court-terme. Quand je vois la démographie du continent africain dont la population double tous les 25 ans (potentiellement 2 milliards en 2050), il faut que la demande puisse se concrétiser, que les gens puissent avoir des revenus, par l’emploi, par la transformation des matières premières, par le financement. La question est donc : peut-on trouver un système de financement qui puisse financer autre chose que le secteur négoce (secteur agricole, industries…) ? Or, c’est l’extraversion monétaire qui a accompagné l’extraversion réelle. Je ne dis pas que la question monétaire épuise le débat du développement africain, je dis qu’on ne peut pas en faire une question taboue. N’oubliez pas que ce qui se joue aussi : nous sommes dans un environnement où on nous interdit de parler de l’économie. Or il est absurde d’exclure la monnaie du débat.

 

  • Sur les taux d’intérêt à deux chiffres : qu’est-ce qui explique la différence entre les taux directeurs de la BCEAO et des taux pratiqués par les banques commerciales (étant largement supérieurs) 

 

K.NUBUKPO :

vous avez raison de parler de la question du risque. Une monnaie forte, des taux d’inflation faibles, le prêteur ne court pas de risques en termes de capital. Cela signifie que l’économie réelle n’est pas sûre que nous soyons dans une zone stable. 

À l’heure actuelle, la dette repart en zone franc, ce qui va déclencher une crise bancaire. Vous avez donc une corrélation des deux crises possible.

M.ZE BELINGA :

En zone CEMAC, on est plus dans les 4 à 5% effectivement. Il manque du crédit productif et transformationnel (avec le rapport à l’économie réelle). 

Si vous avez une croissance à 7% et que le taux d’endettement augmente, qu’adviendra-t-il quand vous aurez moins de croissance ? On est donc effectivement en train de préparer une situation potentiellement problématique qui nécessite qu’on révise le système. On peut avoir la transformation par la croissance mais pas nécessairement. Pourquoi la lutte contre l’inflation ne réduit-elle pas la pauvreté ?

 

  • Je suis scandalisée parce qu’on a parlé d’un pays à qui on donne notre dignité, sachant que ce qui confère à un peuple son identité, c’est sa monnaie. Est-ce qu’il est possible pour nous de pouvoir concevoir une monnaie sans la participation de la France ? Pourquoi c’est maintenant que la France est d’accord pour que l’on change le franc CFA ? Pouvons-nous individuellement, chaque état africain développer nos pays et nos monnaies puis ensuite aller vers un fédéralisme ?

 

K.NUBUKPO :

on peut bien sûr faire une monnaie sans la France. L’ECO a été construite historiquement par les Africains pour les Africains. Nous avons suffisamment parlé des difficultés dans la manière dont ça se passe et des différentes turbulences dans la question du CFA.

 

  • En cas de passage à l’ECO, que deviendra le compte des opérations ?

 

K.NUBUKPO :

Le Nigeria a posé cette question : ces chefs d’Etats francophones (voire lusophones pour la Guinée Bissau) veulent satisfaire deux ambitions de toute évidence contradictoires à court terme. Je propose qu’on déloge les réserves du compte d’opérations. Car dans cette affaire, nous sommes toujours dans une ambiguïté française. Comment transforme-t-on un instrument de la servitude en outil de prospérité ? Dire que nous sommes là pour vous accompagner pour vous aider dans votre monnaie c’est considérer que nous ne sommes pas assez mûrs pour le faire. C’est quelque chose que nous devons fondamentalement abandonner. Nous avons le droit d’avoir notre monnaie, d’échouer avec notre monnaie. Mais c’est notre monnaie. « Ce qui m’appartient m’appartient et j’en fais ce que je veux. »

 

 

  • Auriez-vous des conseils pour nous, futurs acteurs ?

 

M.ZE BELINGA :

ce serait présomptueux pour nous de vous le dire, mais la première chose à laquelle je pense et sur laquelle je pense que l’on a un énorme déficit, et je pense que cette question est essentielle : revenir sur les présupposés épistémologiques, pour ne pas rester à la surface des grandes questions qui concernent notre génération, avec un investissement au niveau des théories et l’acceptation de la désobéissance épistémologique

Il y a une pédagogie à faire sur les changements monétaires : l’expérience humaine de la monnaie est extrêmement longue. Il faudrait des monnaies qui ne donnent pas la possibilité au possédant de posséder toujours plus. Allez vers ce genre d’alternatives, et puis innovez, imaginez. 

On n’est plus dans le temps de la répétition, et on ne pourra plus continuer avec de telles théories. Il faudra accepter d’inventer, même si rien devant vous ne va dans le sens que vous imaginez, il faut faire des erreurs de façon responsable et s’assumer. Donc maintenant, à vous de jouer !

 

  • Comment faire comprendre à l’Africain moyen, en sortant du spectre économique, pourquoi il devrait s’unir avec les autres peuples africains ?

M.ZE BELINGA :

Une chose à faire est simple : la pédagogie de la responsabilité et celle de l’union, qui fait la force.

L’éminent historien burkinabè Joseph Ki Zerbo disait « Dormir sur la natte de l’autre, c’est dormir par terre ».

 (1) Chose qui n’est toujours pas claire car d’après le président du Niger, dans une interview accordée à Jeune Afrique, l’ECO sera rattaché à un panier de devises et absolument pas à taux fixe avec l’euro. La semaine suivante, le ministre des finances béninois déclare que l’ECO sera rattaché à l’euro. Puis au président nigérian de la commission de répondre l’inverse, en concluant, dans la confusion que la monnaie ne fait pas partie de ses prérogatives.

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