La légende d’Aicha Kandisha

« Kan ya makan fi kadimi al zamane (il était une fois) » aurait commencé ma grand-mère son récit, versant le thé encore chaud dans nos verres, avec une technique qu’elle seule maîtrise. Une fois son auditoire servi, son récit pouvait commencer.

« Mima (mamie) raconte nous encore l’histoire de la belle dame qui a perdu son mari » aurait crié ma petite cousine Salma.

« Non, elle n’a pas perdu son mari mais elle mange les petits enfants qui font des bêtises comme toi » reprendrait son frère Brahim.

Mima prendrait alors Salma sur ses genoux et commencerait :

« Il y a fort longtemps, vivait tout près d’el Jadida une femme d’une grande beauté, les cheveux d’un roux surnaturel, et les yeux noirs envoûtants. Tous les hommes de son village la convoitaient et lui faisaient la cour, mais elle refusait systématiquement. Elle n’avait d’yeux que pour le jeune capitaine marocain à la longue barbe brune. Les deux s’aimaient secrètement et projetaient de se marier. Jusqu’au jour où le pauvre malheureux fut tué par des soldats portugais, les mêmes qui avaient voulu envahir le village de la belle Aicha. Cette dernière s’enferma des mois durant, refusant de se nourrir ou de parler à quiconque. Un jour, elle sortit de son silence et rejoignit les hommes du village dans leur guérilla contre les Portugais. C’est ainsi qu’elle dévoua sa vie à venger son bien-aimé et à s’en prendre à tous les soldats qu’elle rencontrait grâce à son charme et sa finesse. Elle fut une grande guerrière qui s’opposa à la colonisation de son pays.»

« Je veux être comme Aicha plus tard » s’exprimait Salma, les yeux étincelants.

« Mais non Maman ne dis pas de bêtises aux enfants, Aicha est une jeniya (créature mythique de la littérature islamique), personne ne veut être comme elle. Elle avait des sabots de chèvre à la place des pieds, c’était une ogresse qui ne sortait que la nuit, près des sources d’eau et s’en prenait à tous les hommes qui croisaient son regard. Ma pauvre Salma, que Dieu t’en préserve ».

C’est ainsi que se passaient nos après-midi dans le petit salon chaleureux de ma Mima. Des années plus tard je me demandais encore qui pouvait bien être cette Aicha. Prenant le nom de Aicha Kandisha (dérivé du portugais condessa signifiant comtesse), Aicha el Bahriya ou encore Lalla Aicha, cette histoire a surement hanté votre enfance et continue d’alimenter les récits. Femme d’une grande beauté, elle est considérée comme une fée mythique par certains et comme un personnage historique pour d’autres dans toute l’Afrique du Nord. Contrairement aux autres guerrières mythiques ayant défendu leurs territoires, Aicha fait figure d’exception puisque ce qui est retenu de son mythe est surtout son caractère à détourner les hommes de la raison, avec l’image ambigüe d’une femme ayant des attributs d’animaux. Son nom à lui seul participe au mythe et tous les éléments qui s’en suivent : peur, angoisse, place de l’imaginaire. Son personnage peut également faire référence à une sorte de fantasme sexuel, créature convoitée mais incarnant l’interdit, mi-femme mi-animal, mystérieuse et relevant de l’obscur. Ce que l’on retient finalement du mythe de la Comtesse est qu’elle incarne une figure féminine ayant transcendé le temps et traversé l’histoire culturelle nord-africaine, s’imposant non plus comme un conte pour enfants mais comme un véritable mythe marqué par ses actes héroïques et sa personne fantastique.

 

 

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Safaa Choukri, Étudiante en M1 Science politique

 

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