Les enfants dits sorciers du Togo

Il est vrai que cet article aurait pu de manière très commune se titrer : les enfants sorciers du Togo.  En effet, “Enfants sorciers” c’est très marketing, tape à l’oeil. De toute façon, dès que l’on parle de sorcellerie, cela attise la curiosité. Pour preuve, de nombreux journalistes n’hésitent pas à utiliser ce titre dans leurs articles relatifs au fléau qui touche le Togo, cependant parler “d’enfants sorciers” en désignant ces enfants peut être considéré comme maladroit. En effet le but de cet article est de faire comprendre que ces enfants ne sont pas des sorciers. Des acteurs de la protection de l’enfance se battent tous les jours pour arriver un jour à leur décoller cette étiquette, une étiquette qui fait de leur vie un véritable enfer. 

Ainsi on peut préférer le titre : Les enfants dits sorciers du Togo. Le changement a beau être minime, le sens de cette phrase vient pourtant de changer, maintenant que “dits” rentre en jeu. En effet, on peut “dire” beaucoup de choses, les “dires” sont subjectifs, les « dires” peuvent être faux. Et appeler ces enfants accusés de sorcellerie des enfants dits sorciers leur laisse une chance incroyable et importante, une chance qu’on ne leur donne plus au Togo aujourd’hui : cela leur laisse la chance de ne pas être des sorciers, tout simplement. 

Contrairement à la France, la société togolaise, comme beaucoup d’autres sociétés africaines, est particulièrement spiritualisée. On peut facilement le constater en traversant  les rues du Togo. On ne peut que remarquer les divers magasins aux noms surprenants, allant de “Dieu à gagné contre l’ennemi ! ”, “Dieu est grand !” à l’épicerie “la main de dieu”. Ainsi en Afrique on n’est pas sorcier juste pour une soirée d’Halloween, ce n’est pas seulement un déguisement Gifi que l’on porte pour s’amuser. Au Togo le sorcier est brûlé, le sorcier est maltraité, on lui coupe les mains, on le laisse pendre au soleil,  le sorcier a 7 ans. 

Il est important de présenter les facteurs qui peuvent expliquer que certains enfants se retrouvent accusés de sorcellerie. Malheureusement, il n’en faut pas beaucoup. Il faut préciser que ce phénomène est majoritairement présent dans les milieux reculés, il est rare de voir des cas comme ceux que nous allons présenter par la suite dans les capitales ou grandes villes. 

Dans un premier temps, les enfants victimes d’handicaps ou de troubles du comportement sont plus successibles de se retrouver accusés. Daniel, un enfant de 9 ans (recueilli par l’ONG Creuset Togo) s’est retrouvé mis à la rue il y’a quelques années par sa propre mère car il bégayait. Des enfants comme Sylvain, 10 ans à l’époque, peuvent se retrouver suspectés car ils sont des enfants surdoués.  Leur réussite à l’école et leur clairvoyance peuvent susciter la jalousie des membres de leur communauté.

Pour autant, certains enfants alors qu’ils n’ont rien ni ne présentent de troubles ou de handicap pourront également se retrouver accusés d’être des sorciers. Ainsi l’argument du handicap ou de la différence ne tient pas toujours pour expliquer ces accusations. 

L’Étude sur le profil psychosocial des Enfants Dits Sorciers (EDS) dans les régions Centrale et Kara du Togo” de l’ONG  Creuset Togo montre que 35% des enfants dits sorciers sont des enfants orphelins ou ayant des parents séparés. Donc des enfants ont un cadre familial fragile voir inexistant. L’étude montre aussi que la majorité de ces enfants sont des enfants en âge d’aller à l’école ou au collège. 

Les enfants issus d’une famille unie sont peu nombreux ; La séparation, le divorce ou la mort semblent constituer un facteur de vulnérabilité et de prédisposition pour l’accusation de sorcellerie.” 

Les enfants d’âge scolaire constituent la grande majorité des EDS. C’est durant cette période qu’ils demandent le plus d’attention éducative de la part de leurs parents et génèrent des coûts importants pour leur scolarisation.

Par ailleurs, on note une prévalence au moment de la préadolescence et l’adolescence, période au cours de laquelle les enfants sont souvent considérés comme difficiles à encadrer  à cause de leur comportement. L’ensemble de ces faits pourraient constituer des mobiles d’accusation de sorcellerie en vue de se débarrasser d’un enfant difficile.” 

Ainsi, il faut arrêter de croire qu’il faut être albinos pour être accusé de sorcellerie, il suffit d’avoir 10 ans et d’être confié à un oncle ou une tante éloigné qui ne veulent absolument pas de vous, d’être une bouche de plus à nourrir pour eux pour être accusé. Il suffit d’être un enfant d’une famille nombreuse, d’avoir des parents qui ont du mal à tous vous nourrir et qui voudraient bien se débarrasser de quelques un d’entre vous. Il suffit de parler dans son sommeil, d’être trop colérique, trop turbulent, trop calme, poser trop de question, réussir à l’école, être né avec une dent, être né la tête tournée vers le ciel, pour être successible d’être accusé.     

Avant tout, ces accusations de sorcellerie sont de très bonnes manières pour se débarrasser d’un enfant ( bouche à nourrir) sans s’attirer le courroux de la communauté. Car en effet qui osera vous en vouloir d’avoir mis le sorcier, être démoniaque et maléfique, à la rue, au milieu des ordures  même si ce dernier à 7 ans ? Qui ? 

Une fois l’accusation de sorcellerie proclamée soit par un proche soit par un marabout, plusieurs destinées vont se présenter à l’enfant. La première conséquence de l’accusation est la maltraitance.  Certains seront chassés de leur village ou décideront de s’enfuir. Les moins chanceux seront confiés aux soins d’un charlatan, comme Sylvain qui a passé 5 ans enfermé dans une cage, fouetté tous les jours. 

Ces marabouts prétendront être en capacité d’exorciser ces enfants, de retirer le mal qui vit en eux, et pour ce faire il les fera travailler dans son champ la nuit et vendre pour lui au marché. Il paraît que pour chasser les démons il faut faire subir au corps des épreuves difficiles. Et bien évidement, le marabout garde pour lui tout l’argent du travail de ces enfants, mais il se garde bien de le préciser. 

Pour les exorciser, ces charlatans font boire aux enfants des confections putrides d’insectes et de plantes et leur font subir des cérémonies traumatisantes qui consistent à recouvrir leur corps de sangs d’animaux morts.

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Les enfants dont les parents ont plus de moyens vont se tourner vers les églises de réveil qui poussent un peu partout au Togo dernièrement. Certains pasteurs de ces églises se posent en prophètes capables, moyennant un somme d’argent, d’exorciser les enfants. Et là encore, certains enfants seront enfermés des journées entières sans nourriture jusqu’à ce qu’ils admettent être des sorciers. Comment un enfant de 10 ans pourrait-il se défendre face à de telles accusations ? Face à la violence de ces pratiques d’exorcisme, on peut aisément comprendre que des enfants finissent par admettre être des sorciers, avouant des crimes fictifs, soit pour qu’on les laisse enfin tranquilles, soit pour faire peur aux adultes autour d’eux et arrêter de subir toutes ces violences. 

Extrait de l’étude sur le Contexte et justification du profil psychosocial des EDS réalisé par l’ONG Creuset Togo : « Il faut également noter une pléiade d’églises de réveil et sectes dont les pasteurs, prophètes ou responsables religieux s’arrogent des compétences d’exorciser des fidèles, particulièrement des enfants dits sorciers, à travers des séances de jeûne, de prières et d’autres pratiques dites de délivrance qui ne sont pas sans conséquences négatives sur ces enfants. »

Témoignages

Cependant après toutes ces informations la  meilleure manière de saisir la situation difficile de ces enfants est de prendre connaissance de quelques-uns de leurs témoignages recueillis par l’ONG togolaise, CREUSET TOGO.

Voici d’abord  le témoignage du petit Antoine :

« Je m’appelle Antoine, on m’appelle encore « Hama », ça veut dire le grand sorcier qui frappe comme le marteau. Ma mère, on dit qu’elle est à Atakpamé, je ne sais pas où est mon père. On dit que je suis sorcier, que je mange les gens. Que j’ai pris la sorcellerie de mon père. J’étais en contact  avec le frère de ma mère. Un jour on a dit que c’est moi qui avais bloqué sa naissance [qu’il a rendu stérile son oncle]. Il a pris un couteau qu’il va me tuer [l’homme menace l’enfant de mort]. J’ai fui, je suis allé rester au marché. Je dormais dans le marché et je faisais pousse pousse. Un jour ma mère est venue. Elle m’a emmené chez ma tante. Elle est partie encore. Ma tante me tape chaque jour. Quand son enfant est malade, elle me tape. Elle dit que je sors les nuits avec un avion. Un jour, j’ai dis à ma tante que si elle me tape encore, elle va voir. Elle a chauffé l’eau pour faire la pâte. Elle m’a appelé de venir et elle a pris ma main et l’a trempé dans l’eau bouillante. J’ai crié fort et j’ai pleuré. Elle m’a  emmené quelque part chez un charlatan (Marabout). Après quand la plaie a commencé à sentir [pourrie], quelqu’un a appelé le juge et on vous [intervenant de CREUSET] a appelé. Vous m’avez donné à manger, les vêtements et vous m’avez amené à l’hôpital. Vous m’avez amené ici Sokodé [au centre de transit de CREUSET], moi je veux rester ici, je ne vais plus rentrer chez moi. »

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L’histoire de Rachelle :

“Née à Kabou en 2012 au Togo, Rachelle fut envoyée au Ghana en 2018 auprès de la femme de son oncle pour y garder les enfants de celle-ci. Quelques mois plus tard, cette dame accuse Rachelle de sorcière à cause de certains de ses comportements (elle parle toute seule dans le sommeil la nuit). Selon les révélations du charlatan qu’elle a consulté, Rachelle éliminerait toute leur famille dans les jours qui allaient suivre si elle n’était pas exorcisée. Prise de panique, sa tutrice l’a confiée immédiatement au charlatan. Au retour de la mission du mari, celui-ci est allé la retirer pour l’envoyer sur un site d’un pasteur pour les mêmes exercices de délivrance. Selon ce pasteur, la mineure aurait déclaré que pendant une nuit, en rêve sa maman vint au Ghana et lui apporta un sac, un morceau d’igname puis lui passa une potion sur le corps et c’est depuis ce temps que la mineure a commencé par faire des voyages astrales nocturnes avec sa maman et sa grand-mère.  Elle aurait dit qu’elle est une princesse dans le monde de la sorcellerie. Des âmes auraient été déjà victimes de leur œuvre et pendant leurs sorties nocturnes, ils mangeraient souvent de la chair humaine. Suite à ces révélations du pasteur, l’oncle voulut en finir avec Rachelle. Cependant son frère à Kabou lui a demandé de lui envoyer l’enfant pour la conduire au centre Kandyaa. Arguant que dans ce canton trois enfants avaient été accusés de sorcellerie et référés au centre Kandyaa, et qu’un an après, ces enfants étaient revenus dans ce village propres, sans sorcellerie. Pour ce dernier L’ONG creuset aurait à son service un marabout qui peut guérir les enfants sorciers. Ainsi c’est le frère qui a orienté l’enfant vers un acteur de Creuset qui s’occupe de cette zone. Le 19 septembre 2019 Rachelle est admise au centre Kandyaa et est actuellement inscrite au CPI.”

Il est important de noter que cet homme pense que l’ONG Creuset a un marabout qui guérit les enfants. A aucun moment cet homme ne se dit que, peut-être,  ces enfants ne sont pas réellement des sorciers et que s’ils reviennent “guéris”, c’est seulement parce qu’ils ont été pris en charge plusieurs mois par des médecins, des psychologues et des accompagnants. Que c’est parce qu’ils se sont retrouvés pour la première fois de leur vie dans un environnement sain dans lequel ils ont pu trouver de l’aide et de la stabilité. Sa réaction prouve l’ancrage des croyances dans l’esprit des Togolais.

Comme ces deux histoires le montrent, l’ONG Creuset Togo reste souvent le seul recours pour ces enfants accusés d’être des sorciers. Les croyances en l’existence de la sorcellerie sont très fortes au Togo. Peu d’organismes de protection de l’enfant acceptent de les prendre en charge. Certains députés refuseraient d’accueillir certains enfants dans leur bureau de peur qu’il ne leur arrive quelque chose. L’Etat togolais, malgré les belles chartes qu’il a signées, reste inactif laissant chaque année des centaines de ces enfants mourir tandis que toute une nation détourne son regard d’eux.  

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Les membres de Creuset mènent un travail d’éducation et de sensibilisation de la population, seule méthode qui permette de mettre fin un jour au phénomène des enfants accusés de sorcellerie au Togo.

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L’auteure :

 

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Valérie Tete, Étudiante en double-licence Droit-Philosophie

 

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