Les tatouages et la sorcellerie berbères

Les tatouages et sorcellerie sont bien souvent liés dans l’imaginaire de la culture berbère.  Quels sont les rôles des tatouages berbères ? Renvoient-ils à des marques extérieures de sorcellerie ? Ces tatouages s’entremêlent à l’origine avec la culture berbère pré-islamique, où la croyance en la dimension magique de ces tatouages était partagée. Toutefois, la coutume du tatouage amazigh est à replacer dans un contexte historique de revendications de l’identité berbère, de l’islamisation de l’Afrique du Nord, et dans la symbolique sociale de ces dessins.

Les tatouages sont des dessins décoratifs et symboliques réalisés par l’injection d’encre ou de résidus de charbon ou de suifs sous la peau à l’aide d’un objet pointu (aiguille, couteau, plume ou os taillé…). Pratiqués depuis l’antiquité par certaines communautés japonaises, indiennes, perses, amérindiennes et donc nord-africaines, ces dessins sont associés à un ensemble complexe de croyances et de marqueurs culturels.

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http://www.amazighworld.org/news/index_show.php?id=642146

Les Berbères sont les populations autochtones de l’Afrique du Nord, établis avant l’arrivée des Arabes au 7èmesiècle. Les Berbères, qui se nomment entre eux « Amazigh » (c’est-à-dire « hommes libres »), sont un groupe de population partageant une même base culturelle et les mêmes racines d’une langue commune. Toutefois, ils se subdivisent en de nombreux sous-groupes parmi lesquels les Kabyles, les Touaregs ou les Chleuhs sont les plus connus. On estime aujourd’hui que 40 millions de personnes sont berbérophones, et répartis sur 9 pays d’Afrique du Nord et du Sahel, bien que le Maroc et l’Algérie réunissent une majorité de ce groupe culturel.

On considère la sorcellerie comme un ensemble de pratiques souvent malveillantes, visant à nuire à autrui, à obtenir des bénéfices personnels, ou à se protéger contre les mauvais sorts. En Afrique du Nord, la croyance en la sorcellerie est toujours répandue, en particulier dans les régions rurales, où l’on prête des pouvoirs magiques à des personnes, en particulier à des vieilles femmes.

Les tatouages amazighs sont à analyser avant tout comme un héritage de la culture berbère, porteurs de croyances, mais aussi de symboliques importantes pour les berbères. Ces dessins sont enfin à replacer dans une relation avec l’islam, et à penser en termes de revendications identitaires amazighs.

 

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https://artdanslapeau.wordpress.com/2016/04/17/le-tatouage-chez-la-femme-berbere-une-tradition-ancestrale/ 

 

Un héritage de la culture berbère / fonction des tatouages

Les tatouages berbères s’inscrivent dans les traditions régionales propres à ces groupes. Il s’agit de pratiques dont les origines remontent à la période pré-islamique parmi les populations berbérophones et certains groupes nomades dans plusieurs pays d’Afrique, au Nord du Sahara, mais aussi dans le Sahel. Ces tatouages sont le propre des femmes berbères, et occupent plusieurs fonctions : esthétiques, thérapeutiques, identitaires, mais aussi magiques.

Outre l’aspect ornemental et esthétique– les tatouages berbères étant censés rendre les femmes plus désirables dans la culture amazigh pré-islamique, ces tatouages jouent un rôle identitaire permettant d’identifier les personnes selon leurs régions d’origine, leur tribu, voire leur rang social, à la manière des scarifications en Afrique subsaharienne.  Le nombre de traits sur les tatouages, ou certains motifs sont ainsi des marqueurs sociaux qui ont joué un rôle important dans la culture amazigh.

Les traditions berbères prêtent par ailleurs des fonctions thérapeutiques à ces tatouages. Au Sahel notamment, ils permettraient de guérir de maux de têtes, d’arthrite, ou d’infécondité entre autres. Ces vertus thérapeutiques s’associent aux vertus magiques que la tradition berbère prête à ces tatouages. Ceux-ci permettraient de contrer des maléfices ou de maux métaphysiques, comme le mauvais œil, les lanceurs de sorts ou les djinns (associés des sorcières et sorciers). Ces tatouages jouent alors un rôle de connexion entre le corps et les esprits, et de protection contre des esprits malfaisants, mais aussi la malchance. Certaines formes géométriques représentent ainsi des symboles pour s’attirer la réussite, d’autres pour s’attirer l’argent, ou l’amour. Le tatouage « el âyacha » (celui qui fait vivre), par exemple, est ainsi un dessin au noir de fumée sur le front des enfants, censés protéger les enfants du mauvais sort et de la malchance.

Ces tatouages sont principalement pratiqués dans les régions rurales, désertiques ou montagneuses, où les traditions berbères ont été les plus épargnées par la conquête arabe du 7èmesiècle. Il s’agit des mêmes régions, où l’idée que  croyance en sorcellerie est la plus présente dans la culture populaire, notamment au sein de la population analphabète. Les jeteurs de sorts ou sorciers sont dans l’immense majorité des cas des femmes. Celles-ci « apprennent » ces pratiques de mère en fille, ou au sein de leur communauté villageoise. Les personnes à qui l’on prête des fonctions magiques sont donc généralement issues des familles berbères anciennes, et sont souvent des femmes âgées, tatouées selon la tradition berbère. Le parallèle entre ces « sorcières » et leurs tatouages traditionnels berbères entraîne une confusion sur le sens des tatouages. Si ceux-ci ont historiquement une dimension magique, leurs fonctions sont en fait multiples.

 

Symbolique dans le folklore berbère

Les tatouages berbères se situent le plus généralement sur le visage (menton, front, joues, tempes), mais aussi sur les mains, et plus rarement les bras et les chevilles. Ces tatouages revêtent de multiples formes, ayant chacune leurs propres significations symboliques, témoignant une dimension avant tout sociale. Ces symboles peuvent représenter un statut social, ou matrimonial par exemple. Il était de coutume pour une veuve de se tatouer le menton en reliant les deux oreilles pour symboliser la barbe du mari décédé.  De la même manière, lors des invasions arabes du 7èmesiècle, lorsque leurs maris étaient fait prisonniers, les femmes berbères se tatouaient les poignets et les chevilles pour représenter la captivité et les chaînes de leurs époux. Les tatouages revêtent également une dimension sociale dans la mesure où les tribus nomades berbères utilisaient les tatouages pour dissocier les membres de différentes tribus et ainsi s’identifier.

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HADDAD T., « Le tatouage berbère au-delà de l’aspect esthétique, Mémoire du corps »,  Hypothèses, 2018
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HADDAD T., « Le tatouage berbère au-delà de l’aspect esthétique, Mémoire du corps »,  Hypothèses, 2018

 

Tradition, modernité et islam

Les tatouages étant une modification de l’œuvre divine, et une mutilation sur le corps, il est symbole de péché dans l’islam sunnite et donc prohibé par la religion. La culture traditionnelle berbère pré-islamique est donc rentrée en opposition avec la culture islamique amenée par les Arabes lors de la conquête de l’Afrique du Nord. Les tatouages, interdits sous le califat omeyyade  et ses successeurs, ont donc été synonymes de stigmatisation des berbères, et réprimés dans les lieux contrôlés par le pouvoir. Les tatouages berbères ont alors été relégués dans les zones rurales et notamment montagneuses, où les cultures amazighs ont le plus perduré. De la même manière, des pratiques et des croyances traditionnellement assimilées aux traditions berbères telles que la sorcellerie, ont été stigmatisées et largement prohibées par les docteurs de l’islam.

Malgré l’islamisation des berbères par les conquêtes arabes et par le commerce transsaharien ayant débouché sur l’interdiction de la sorcellerie et des pratiques anté-islamiques, les tatouages berbères, tout comme la sorcellerie ont continué à se pratiquer, en symbole de l’identité berbère face au pouvoir central.  Il s’agit dans les deux cas de survivance « païenne » de la société amazigh dans une société nord-africaine islamisée. D’autres techniques sont aujourd’hui davantage utilisées pour rendre compatibles islam et tradition berbère, comme le tatouage au henné plutôt que des aiguilles ou des objets pointus mutilant le corps et laissant des marques indélébiles.

 

Les tatouages berbères revêtaient donc des fonctions sociales, esthétiques et magiques, se combinant pour former une part entière de la culture amazigh. La confusion voulant que les tatouages berbères soient le signe extérieur de marques de sorcellerie est en réalité due à la résurgence « païenne » de ces deux pratiques  berbère et pré-islamiques prohibées par le sunnisme. Les tatouages comme la sorcellerie sont historiquement associés, étant des éléments d’identité amazighe en distinction avec la culture arabe importée. Aujourd’hui, la dimension magique est donc anecdotique, les tatouages ayant un rôle avant tout ornemental, et renvoyant à l’attachement de la communauté berbère et notamment kabyle de revendiquer leur différence culturelle.

 

Sources :

BOUABDELLAH Mourad, « Photos. Aïcha, femme berbère, raconte l’histoire de ses tatouages traditionnels », Huffington Post, 2016.

CAPY Delphine, «Le tatouage chez la femme berbère : une tradition ancestrale », L’art dans la peau, 2016

COULON Jean-Charles, « Sorcellerie berbère, antiques talismans et saints protecteurs: La magie dans le Maghreb médiéval d’après les traités d’histoire et de géographie islamiques », Institut de recherche et d’histoire des textes, 2015.

GUESSOUS Sana, « Tunisie : Manel Mahdouani réhabilite le tatouage berbère », Jeune Afrique,  2017.

HADDAD T., « Le tatouage berbère au-delà de l’aspect esthétique, Mémoire du corps »,  Hypothèses,2018.

« La signification des tatouages berbères », Wepost, 2016.

« Sorcellerie dans les comtes amazighs », Wikiamazigh.com.

Photo d’illustration : CAPY Delphine, «Le tatouage chez la femme berbère : une tradition ancestrale », L’art dans la peau, 2016

 

L’auteur :

 

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Gwendal Mélyon est un membre fondateur d’Esma, et le premier président de l’association. Etudiant en Master 2 d’expertise des conflits armés, et diplômé d’un Master en Etudes africaines de science politique, Gwendal poursuit sa troisième année en temps que membre actif d’Esma au sein du pôle rédaction.

 

 

 

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