De l’hétéronomie à l’autonomie en Afrique centrale

Albert Piette, anthropologue français et professeur d’ethnologie à l’Université Paris Ouest Nanterre La Défense écrivait en 2003:  »Au risque de l’évidence, il faut d’emblée rappeler que même si le religieux prétend parler du (ou au nom du) monde invisible, de forces de l’au-delà ou de puissances surnaturelles, il relève d’abord du visible et du sensible, du ressenti et du vécu, du quotidien et de l’ordinaire (A. Piette, Le fait religieux. Une théorie de la religion ordinaire, Paris, Economica, 2003). Cette affirmation dénonce le paradoxe du phénomène religieux dans les sociétés, qu’elles soient occidentales, orientales, issues des pays développés ou en voie de développement. Longtemps considérée comme fondamentale, au fil des siècles, la religion s’est peu à peu estompée dans la structure constitutionnelle de plusieurs États. En effet, la plupart des pays occidentaux ne reconnaissent plus de religions d’État. L‘existence dans un pays d’une religion ayant un statut de religion d’État ne préjuge pas de la situation des religions dans ce pays : la religion d’État peut être la seule religion autorisée ou bien simplement jouir de certaines prérogatives (appui financier par exemple), les autres cultes étant libres.

Reste néanmoins à constater que si le volet étatique et constitutionnel dénote bien une inexistence ou plutôt une acceptation de toutes les religions, l’influence des religions, en particulier dans certaines communautés d’Afrique, entraîne des phénomènes sociaux reléguant le rationnel au second plan. C’est ainsi qu’en Afrique subsaharienne, certains enfants sont dits  »enfants sorciers » du fait de leurs handicaps dès la naissance ou de leurs turbulences. Rejetés par leurs familles comme au Nigeria, ils se retrouvent très souvent à la rue, sous l’impulsion des églises évangéliques. Le journal canadien La Presse explique:  »Ils sont brûlés, battus et chassés de leur maison, souvent par leurs propres parents. Les « enfants sorciers », des jeunes accusés de tous les maux du monde, subissent les pires sévices (…). C’est un phénomène récent. Son épicentre se situe dans le delta du Niger. Elle est entretenue par les prédicateurs des églises évangéliques ».

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On peut dès lors légitimement dénoncer le point néfaste de ces superstitions: poussée à l’extrême, la religion est un frein à la progression et elle engendre une ignorance abyssale. Et la nécessité d’une sécularisation du continent s’accentue, d’autant plus que les faits et phénomènes à travers l’Afrique s’exacerbent.

 

Déjà en 1917, Max Weber conceptualisait cette nécessité en parlant du  »désenchantement du monde ». Il entend par là le processus de recul des croyances religieuses et magiques au profit des explications scientifiques. Cette expression fera l’objet d’un livre éponyme de Marcel Gauchet publié en 1985, dans lequel il démontre le passage des sociétés occidentales de l’hétéronomie à l’autonomie. Marcel Gauchet entend par hétéronomie un mode de structuration sociétal qui concerne l’ensemble de la structuration d’une société donnée. Dans celle-ci, on conçoit le foyer de la loi comme étant situé à l’extérieur de la société. Les individus ont la conviction d’obéir à une loi située à l’extérieur de cette société. Cela peut être mythique ou religieux: c’est l’idée que les hommes doivent se conformer à l’extériorité d’une loi. Il désigne par autonomie le fait que les hommes aient le sentiment d’obéir à des lois qu’ils se sont données à eux-mêmes. Autrement dit, ce passage de l’hétéronomie à l’autonomie, c’est finalement une certaine manière pour les sociétés de sortir du religieux. Il importe de préciser que la sortie du religieux n’est pas la disparition du religieux. Ce n’est pas l’idée d’une suppression du  »Dieu’, mais plutôt l’idée que ces croyances religieuses n’ont plus la capacité de structurer l’ordre sociétal.Soulignons donc qu’il ne s’agit pas ici de remettre en cause diverses croyances religieuses, mais de les critiquer lorsqu’elles sont utilisées au détriment de la raison, du rationnel.

Qu’elle soit sociale ou sociétale, la forte influence de la religion dans les communautés africaines sclérose en partie son progrès. Maud Lasseur affirme :  »Depuis une vingtaine d’années, une présence sonore croissante du religieux semble encore amplifier cette montée en visibilité: liée à l’équipement des mosquées en matériel de sonorisation pour l’appel des fidèles à la prière ou encore à l’habitude prise par certaines églises pentecôtistes d’installer des baffles sur la rue. Usage qui culmine lors des croisades d’évangélisation organisées en plein air, sur des places, des friches urbaines ou dans des stades. Elle contribue à accroître la perception d’un religieux omniprésent dans l’espace public » (Maud Lasseur, Cédric Mayrague, Le religieux dans la pluralisation contemporaine : Éclatement et concurrence, p.9, édition karthala). Cette hyper-présence et omniprésence du religieux reflète le caractère subsidiaire de la raison face à des situations diverses. Faut-il refréner l’expansion de ce qu’on qualifiera de  »religiosité irrationnelle » ? Si la réponse à une telle question semble évidente, son applicabilité l’est moins.

Le présent article tâchera ainsi de décrire des situations qui mettent en exergue l’utilisation irrationnelle de la religion sur le continent, limitant son étude à l’Afrique centrale tout en relevant des faits d’autres pays d’Afrique subsaharienne. Sans prétendre à leurs analyses de façon pointilleuse, il démontrera les vertus d’une sortie du religieux vers l’autonomie.

 

La forte influence de la religion dans la vie sociale

Caroline Six, rédactrice de L’OBS, relevait dans un article paru en mars 2011 une réalité qu’elle qualifie de banalisée et acceptée au travers du témoignage d’un jeune congolais : « C’est maman qui m’a chassé. Parce que je mangeais trop. Je réclamais. On m’a injurié et frappé avec un bâton pour que je dise que j’avais la sorcellerie. Maman m’a amené à l’église de Bima [Église évangélique de la commune de Bumbu, ndlr]. Là, on a dit que j’étais un sorcier. On m’a mis de l’huile sur les yeux pour me délivrer. Mais quand on est rentrés à la maison, maman a pris mes habits et m’a dit de partir, que j’étais un sorcier. » (L’OBS : « RDC : mieux vaut tuer l’enfant sorcier que lui vous tue », 27 mars 2011). 

Alors que ce type d’acte pourrait être considéré comme scandaleux, la pensée générale dans cette région d’Afrique centrale tend à le consolider. C’est-à-dire que la société ne met pas en place de système de protection des enfants ou de sanction des parents. La passivité et l’inactivité de la société cautionne de manière implicite l’idée d’une normalité, pendant que l’église par son rôle actif promeut explicitement l’exclusion de ces enfants. Aussi terre à terre peut-il être considéré, l’acte de cette mère vis-à-vis de son fils n’est pourtant pas un cas isolé. Encore en février 2019, la vidéo d’un pasteur sud-africain prétendant ressusciter un mort fit le tour des réseaux sociaux et la une des faits divers. Dans cette affaire, tant la mise en scène du pasteur que la crédulité de ses fidèles sont à relever. L’accumulation de ces faits tend à éloigner l’avènement d’une Afrique sécularisée, dans laquelle la magie et la religion ne sont plus considérées comme des instances cardinales dans la vie des hommes.

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On pourrait estimer que la raison ou la science ne doivent pas être considérées comme facteur du progrès social et mental. Cela était déjà l’argument du courant des Contre-Lumières, qui jugeaient que l’entrée dans un monde moderne, débarrassé de ses racines religieuses, est le signal de la destruction d’une harmonie séculaire. Toutefois, l’avantage d’une société dite désenchantée c’est qu’elle ne peut pas faire pas usage de la religiosité irrationnelle.

Ainsi, Jean-Philippe De Hauteclocque, auteur du mémoire La Peste noire et la mutation sociale de l’Occident y décrit comment l’épidémie de la Peste a entraîné un processus de rationalisation : « Émergeant de part et d’autre de l’Europe, l’ensemble de ces groupes contestent le monopole de l’Église qui se détache de la religiosité populaire. Ils s’inscrivent dans un mouvement plus large qu’est celui d’une érosion de l’autorité de l’Église et de l’ensemble des élites en Europe occidentale à la faveur de la Peste qui vient affaiblir leur pouvoir et contester leur capacité à assurer la protection, pour les seigneurs, de leurs sujets, pour le clergé, de ses fidèles. »

Constatant que le simple respect des prescriptions issues de l’Église ne suffisait pas à éradiquer la peste qui décimait littéralement la population, celle-ci se prend en charge au moyen de réflexions orientée vers le rationnel: il ne s’agit plus de voir la peste comme une punition de  »Dieu », mais d’en connaître les causes et les moyens de l’éteindre.

Ces dérives religieuses peuvent néanmoins être réfrénées. La personne publique, L’État au moyen de son administration, doit en être l’instigateur. La mise en place d’une régulation des cultes, le statut juridique des églises et de leurs autorités, la sanction des dérives parentales sous l’impulsion des églises ou encore la protection et la prise en charge des enfants, sont autant de moyens de concilier liberté religieuse et rationalité religieuse. En effet, en prévoyant la responsabilité civile ou pénale d’un parent, celui-ci se trouve contraint à user de son pouvoir d’autorité parentale sans en abuser. L’État doit donc exercer son pouvoir de contrôle et de sanction de manière effective..

 

Bibliographie :

Piette, Le fait religieux. Une théorie de la religion ordinaire, Paris, Economica, 2003

Jasmin Lavoie, La Presse au Nigeria: le cauchemar des « enfants sorciers »

Maud Lasseur, Cédric Mayrague, Le religieux dans la pluralisation contemporaine : Éclatement et concurrence, p.9, édition karthala

Caroline Six, L’OBS :RDC : mieux vaut tuer l’enfant sorcier que lui vous tue, 27 mars 2011

20minutes.fr :Un pasteur qui «ressuscite» un mort fait rire les internautes

 

 

L’auteur :

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Jessy Mudiay, Responsable du pôle Partenariat ESMA et étudiant en Droit à l’école de droit de La Sorbonne.

 

 

 

 

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