Le football : enjeu géopolitique en Afrique

Le football : enjeu géopolitique en Afrique

 

Moments de rassemblement, de solidarité et de vivre ensemble, le sport relève aussi d’une dimension politique qui devient géopolitique lorsque les rencontres sportives prennent une dimension internationale. Ainsi, le sport, comme vecteur d’identité et d’expression politique, a permis à la plupart des pays africains de se faire entendre dans le monde.

Le foot comme héritage de la colonisation et levier d’émancipation avec le panafricanisme

 Un sport colonial

C’est au 19e siècle que le sport moderne, tel qu’on le connaît aujourd’hui, fait son essor. A cette même époque, l’Afrique est sous le joug de la colonisation. C’est donc par le biais de la colonisation que le sport a été introduit. Les colons européens constituent d’abord des clubs fermés dans les grandes villes. En 1903, l’Excelsior Club, première association de football au Ghana, est créée. Ensuite, c’est par le biais des Africains assimilés et de la fin de l’Indigénat dans les colonies françaises en 1946, que des associations de diverses sortes, dont des associations sportives, voient le jour en Afrique (1). Le foot est le sport qui se développe le plus dans les villes africaines.

 Panafricanisme sportif

Au sortir de la colonisation, le sport est un vecteur d’affirmation et de revendication d’une identité africaine à partir d’une collaboration institutionnalisée entre les Etats : il s’agit du panafricanisme sportif. En 1959, la Confédération africaine du football (CAF) est créée lors du Congrès de la FIFA, à l’initiative de l’Egypte, du Soudan et de l’Ethiopie. Dès son instauration, la CAF revendique son engagement politique, notamment en refusant que l’Afrique du Sud participe à la Coupe d’Afrique des Nations du fait du régime d’apartheid en cours dans le pays. C’est que qui fait dire à Elias Mbengalack, chercheur en science politique, dans sa thèse “La gouvernementalité du sport en Afrique : le sport et le politique au Cameroun” (1993), concernant le panafricanisme sportif : 

“Il se voulait être un outil pratique qui devait permettre de réaliser une politique cohérente dans la lutte contre ‘l’impérialisme, le colonialisme et le néo-colonialisme.”

Ainsi, bien plus qu’une simple discipline sportive, le sport revêt une dimension politique et géopolitique avérée. Un focus sur la Tunisie est l’occasion de mettre en avant les enjeux qui structurent la sphère du foot de l’Indépendance à nos jours.

 

Le foot et la Tunisie : Le nouveau récit identitaire au coeur des stades

La CAN : enjeu politique et identitaire

La Tunisie a accueilli à deux reprises des compétitions sportives d’envergure : les Jeux Méditerranéens en 2001 et la Coupe d’Afrique des nations de football (CAN) en 2004. Ces dernières, et notamment la CAN, sont mises au service d’une stratégie électorale de brève échéance : la réélection, en 2004, du président Ben Ali, au pouvoir depuis 1987. Elle est l’occasion de mettre en scène un référentiel identitaire de la nation, orienté vers l’appartenance au continent africain. La cérémonie de la CAN à Tunis, renommée Carthage-Africa s’est présentée en un spectacle d’une quarantaine de minutes, de sept tableaux présentant l’histoire de Carthage et de l’Afrique.

Driss Abbassi, historien du Monde Arabe, dresse un portrait de la cérémonie, qui illustre le périple du navigateur Hannon du port de Carthage à la côte africaine. La Tunisie est alors présentée comme le carrefour des peuples entre l’Afrique et le reste du monde. La presse de l’époque reprend d’ailleurs cette image : “ifriqiya, après avoir donné son nom au continent, le recevait également” (La Presse de Tunisie, 26 janvier 2004). 

Les ultras tunisiens : les stades comme tribune de liberté et d’expression

Le mouvement des ultras est né dans les années 1960. Il s’agit d’une catégorie particulière de supporters de foot que l’historien Sébastien Louis définit comme des “jeunes supporters qui s’organisent au sein d’associations à but non lucratif pour soutenir activement leurs équipes de football”.

L’origine des ultras en Tunisie est contestée. Pour certains, elle date de 1995, avec les supporters du Club Africain, les African Winners. Pour d’autres, le groupe ultra n’apparaît qu’en 2002 avec les ultras L’emkackkines.

 

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African Winners (Source : Cahier du football)

Le ultras tunisiens ont joué un rôle central dans la révolution de 2011. Ouvertement, anti-police, les slogans provocateurs envers le gouvernement et la force légitime retentissaient dans les stades. Dans un article des Cahiers du football, un ancien membre des Africans Winners explique que “les stades étaient le seul endroit où la police n’était plus toute puissante”.

Lieu de rassemblement sportif, les stades sont aussi un lieu d’expression et de contestation du régime politique et de la société en général.

 

La CAN aujourd’hui 

Le football africain transcende les frontières : les joueurs et les compétitions intéressent de plus en plus le monde occidental.

D’abord, les footballeurs africains s’exportent à l’étranger et notamment en Europe. Du joueur marocain Larbi Ben Barek, surnommé “la Perle noire” dans les années 1950, à l’Egyptien Mohamed Salah du Liverpool FC, le continent africain produit des footballeurs superstars.

Aujourd’hui la CAN, et particulièrement lors de la dernière compétition en 2019, rassemble de plus en plus les foules, bien au delà du continent africain. Elle a eu un retentissement tout particulier en banlieue parisienne l’été dernier avec l’organisation d’une “CAN Epinetzo” (quartier des Epinettes) dans la ville d’Evry-Courcouronnes (Essonne).

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CAN Epinetzo à Evry (Source : Le Parisien)

(1)  Augustin, J-P. (2010). « Éléments géopolitiques du sport africain ». Les Cahiers d’Outre-Mer. Revue de géographie de Bordeaux 63, no 250

 

Bibliographie :

Abbassi, D. (2009). 10. Le nouveau récit identitaire au cœur des stades. Dans : , D. Abbassi, Quand la Tunisie s’invente: Entre Orient et Occident, des imaginaires politiques (pp. 101-124). Paris: Autrement.

Augustin, J-P. (2010). « Éléments géopolitiques du sport africain ». Les Cahiers d’Outre-Mer. Revue de géographie de Bordeaux 63, no 250 https://doi.org/10.4000/com.5922.

« La CAN, la plus politique des compétitions internationales ». La Croix, 16 juillet 2019. 

« La coupe d’Afrique des Nations à l’heure des printemps arabes ». RTBF, 22 janvier 2012 

«Le seul endroit où la police n’était plus toute puissante, c’était le virage» – Les Cahiers du football, 17 janvier 2014

« Ultras en Tunisie: Derrière la fièvre du virage, une ode à la résistance ». Nawaat, 25 avril 2018

 

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BEJI Anaïs, étudiante en Master d’Aménagement du territoire et d’Urbanisme à Paris 1 et membre de Carthago Nostrum.

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

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