Point culturel : l’Eswatini

Comme vous l’aurez deviné, c’est l’Eswatini que nous mettons à l’honneur en ce mois d’avril. ESMA vous présente ce magnifique pays !

LA DANSE DES ROSEAUX

 

Elles sont jeunes, seins nus et parées de vêtements colorés, elles marchent et dansent des heures durant, en parade devant le roi. Elles, ce sont les milliers de jeunes filles du royaume swazi qui participent à la cérémonie du Umhlanga aussi connue sous le nom de Danse des roseaux. Retour sur ce rite traditionnel aux deux facettes.

 

 

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Princesse Sikhanyiso Dlamini (centre) lors de la cérémonie Umhlanga en 2006. By Amada44 – Own work, Public Domain, https://commons.wikimedia.org/w/index.php?curid=8638489 

 

Umhlanga, un rite traditionnel à l’honneur du roi

Cette cérémonie qui s’étale sur la dernière semaine du mois d’août rassemble chaque année des milliers de jeunes filles qui viennent de différentes chefferies du territoire pour se réunir dans le village royal de Ludzidzini. Ce village royal est situé dans la région de Manzini, à 15 km au Sud de Mbabane – la capitale. Dans ce village demeurent les autorités souveraines, le roi Mswati III et la reine-mère Ntombi Thwala.

Sur une durée de huit jours, tout le pays s’organise pour la grande fête consistant en une parade dansée à l’honneur du roi et de la reine mère. Cette cérémonie se veut être une célébration de la virginité féminine, qui est vue comme un précieux sésame à protéger par le plus haut statut du royaume. L’origine de ce festival est discutée, il n’est pas exclusivement swazi puisqu’il est aussi célébré en Afrique du Sud. Une hypothèse établit sa naissance aux années 1940 et 50, après la mise en place du rituel traditionnel d’abstinence sexuelle nommé Umchwasho. Il s’agit d’un rituel pendant lequel après décision royale, les femmes non mariées n’ont pas le droit d’avoir des relations sexuelles et doivent porter un ensemble de colliers et d’écharpes pour signifier leur respect de ces règles. L’Umchwasho le plus récent a eu lieu entre le 9 septembre 2001 et le 19 août 2005, dans le but de freiner la progression de l’épidémie du VIH. L’eSwatini est en effet le pays le plus touché au monde par ce virus. Une autre hypothèse exclut la proportion de santé publique dans l’origine de la cérémonie du Umhlanga. Celle-ci ne servirait que les volontés du roi de trouver une nouvelle épouse chaste. La genèse de cette cérémonie est ainsi sujette à discussions.

 

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© Edwin Remsberg

 

Pendant plusieurs jours, les jeunes filles participantes communient entre elles et se préparent au grand jour qui est la grande parade. Les jeunes filles arrivent chacune en groupe de chefferie, et se réunissent au village royal dans lequel elles se préparent physiquement à la représentation. Cette préparation se concentre essentiellement autour de la tenue, laquelle est chargée de codes. Les jeunes filles sont vêtues de costumes traditionnels, courtement coupés. Interrogée au micro de l’Agence France Presse, Sikhanyiso Dlamini décrit ainsi ces costumes et leur intérêt : ils sont conçus pour « montrer le corps » de ces jeunes filles de sorte que « leurs parents et autres personnes de la communauté peuvent observer [leurs] corps » et regarder si ces femmes « prennent soin d’elles et vivent une vie chaste ». Sikhanyiso Dlamini est la fille aînée du roi Mswati III, elle est celle qui mène la parade chaque année jusqu’à son mariage. Certaines des jeunes filles portent des couteaux de brousse utilisés pour couper le roseau, cela symbolise leur virginité. Les pompons colorés qui se trouvent sur leur torse rappellent ceux des écharpes portées en temps de Umchwasho. Les couleurs jaunes et bleues étaient réservées aux jeunes filles non adultes. Les autres un peu plus âgées et autorisées à fréquenter des hommes portaient du rouge et du noir. Enfin, les roseaux sont un élément de respect aux figures royales, les jeunes filles vont pour les déposer à leurs pieds. Toute la parade est accompagnée de percussions rythmées, cadencées par des chants.

Les jeunes filles peuvent participer à la cérémonie jusqu’à ce qu’elles se marient. Interrogée par un.e journaliste d’Africanews au sujet de son attachement à la cérémonie, la jeune participante Temalangeni répond “Cela nous aide à grandir et à devenir des femmes, en connaissant notre culture et en la préservant”.

Umhlanga, un espoir de s’émanciper de la pauvreté

L’eSwatini est un pays à deux visages. Il offre de beaux paysages et parcs nationaux à ses visiteurs, lesquels il accueille chaleureusement avec une attention politique marquée vers le secteur du tourisme. Ainsi, il y a des hôtels luxueux ou autres circuits établis pour visiter le pays. D’autre part, les zones reculées sont absolument délaissées et les infrastructures y sont minimales ; les populations y sont très pauvres. Deux tiers de la population swazi vit avec moins de deux dollars (1,8 euro) par jour. Le chômage est massif et la moitié de la population jeune est sans emploi. Dans ce contexte, la pauvreté est partie intégrante voire essentielle de la vie de la population. S’en extirper est compliqué, l’événement du Umhlanga constitue pour des milliers de jeunes filles un mince espoir d’emprunter l’ascenseur social.

Lors de la cérémonie du Umhlanga, le roi a pour habitude de regarder chacune des jeunes filles pour envisager d’en prendre une comme épouse. Selon le New York Times, les épouses du roi ont généralement un véhicule personnel et leur propre palais. Ce rythme de vie symbolise les inégalités creusées dans ce pays considéré comme le pays le plus inégalitaire du monde par Oxfam en 2017. Être choisie par le roi devient ainsi pour certaines participantes un objectif d’ascension sociale, cela s’illustre par les propos de Fakazile Dlamini, alors agée de 14 ans lorsqu’elle est interrogée par Reuters : «Si je suis choisie, je pourrai vivre une vie meilleure que ce que j’ai, avoir beaucoup d’argent, vivre la vie d’une reine et voyager à l’étranger.». 

Un outil de contrôle du corps des femmes ?

Ce rite traditionnel du Umhlanga s’inscrit dans une ligne politique claire : contrôler les relations sexuelles des femmes du royaume. Officiellement, cela est inscrit dans la lutte contre le virus du VIH, lequel le roi Mswati III s’est engagé à éradiquer du royaume à l’horizon de l’année 2022. En dehors de la possibilité de questionner le réalisme d’un tel engagement dans le pays le plus touché par le virus au monde, l’un des moyens engagés pour mener cette lutte fait porter aux corps des femmes la responsabilité de la propagation du virus. Cette responsabilité est établie au prisme de la conservation de la chasteté des femmes qui est traditionnellement à préserver jusqu’au mariage. Le traditionalisme étant érigé en principe politique en eSwatini, il n’est pas anodin qu’on se serve de la catastrophe épidémique pour ancrer plus encore la nécessité pour les femmes de ne pas avoir de relations sexuelles avant le mariage. Cette volonté de mettre les corps des femmes au centre de la politique de santé publique swazi est ainsi au service de la protection des traditions.

Un festival controversé

Les organisations des droits de l’homme combattent avec la plus grande énergie ces pratiques qu’elles considèrent comme sexistes, humiliantes et dangereuses. L’observation du corps des femmes et de leurs atouts, le détournement de leurs corps en des objets de désir pour les hommes font de ce festival un événement négativement critiqué. Cela va même au-delà puisque des filles participantes ont déjà été harcelées et menacées par des groupes d’hommes. Le roi Mswati lui même a été accusé en 2002 d’enlèvement et d’avoir usé de la force pour que l’une des jeunes filles vierges devienne son épouse.

Dans un entretien à l’Agence France Presse, Kenneth Kunene, secrétaire général du parti communiste swazi demande à ce que « le festival Umhlanga soit boycotté ». Il ne le considère pas comme une célébration culturelle mais comme de la « pornographie pour le roi Mswati et son élite ». Il considère aussi que ce festival est un « abus de jeunes filles par un système féodal ».

Malgré ces critiques et appels au boycott, des centaines de touristes se rendent chaque année à ce festival. Ils estiment y découvrir ainsi un « élément essentiel » de la culture swazi.

 

Bibliographie :

 

OLIVES, Ludivine, 80.000 vierges dansent topless pour fêter leur chasteté, Slate, 5 septembre 2012. Consulté sur : http://www.slate.fr/lien/61345/vierges-danse-topless-swaziland

Au Swaziland, célèbre les jeunes vierges, lors de “la danse des roseaux”. Africanews. Youtube, 6 septembre 2016. Consulté sur : https://www.youtube.com/watch?v=u6V1aBKKmS 0

Une économie centrée sur l’humain pour lutter contre les inégalités en Afrique, Oxfam, 4 mai 2017. Consulté sur : https://www.oxfamfrance.org/financement-du-developpement/une-economie-centree-sur-lhumain-pour-lutter-contre-les-inegalites-en-afrique/

BARBIER, Adrien, Mswati III, monarque absolu et « escroc » bien aimé, Le Monde, 28 septembre 2018. Consulté sur : https://www.lemonde.fr/m-actu/article/2018/09/28/mswati-iii-monarque-absolu-et-escroc-bien-aime_5361571_4497186.html

Swaziland : la virginité célébrée à la Danse des Roseaux. AFP. Youtube, 14 septembre 2015. Consulté sur : https://www.youtube.com/watch?v=Czv9vUS6W0A&feature=emb_err_watch_on_yt

Culture ou discrimination ? Controverse liée à la danse des roseaux au Swaziland, Tripconnexion, 18 août 2016. Consulté sur : https://tripconnexion.com/magazine/actualite/culture-discrimination-controverse-liee-a-danse-roseaux-swaziland/

 

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MBENGUE Ndiémé, L3 Histoire à l’Université Paris-I Panthéon-Sorbonne. Coordinatrice de la rubrique “Pays à l’Honneur”  de l’association des Étudiants de Panthéon-Sorbonne pour les Mondes Africains.   

 

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