Neuf ans de guerre civile en Libye… et après ?

Point sur la situation en Libye aujourd’hui 

 

La Libye fait l’objet depuis quelques années d’un chaos généralisé qu’aucune organisation internationale ne parvient à résoudre. La démission de Ghassan Salamé, médiateur de l’ONU pour la Libye, montre l’impasse de la communauté internationale à trouver une issue à un conflit qui dure déjà depuis neuf ans. Tout commence avec la révolution libyenne de 2011 amenant à la chute de plus de 40 ans de dictature par le Général Kadhafi. Difficile de repenser un nouvel État sur des bases démocratiques quand celui-là même ne s’est construit qu’autour de la figure du chef. Pour mieux comprendre la Libye d’aujourd’hui, il faut s’intéresser à son histoire. 

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Fayez Sarraj (Gouvernement de l’Ouest), Emmanuel Macron (Président français) et Khalifa Haftar (gouvernement de l’Est) – conférence de Paris sur la Libye en 2018.

Longtemps sous l’influence de l’Orient ou des Fatimides du Maghreb, le désert libyen a été une zone tampon en freinant l’avancée des Arabes. Il s’est aussi constitué en un espace de circulation et d’échanges. Les populations locales se sont alors construites autour du commerce et des échanges de biens devenant une région riche. Jusqu’à la colonisation italienne en 1911, l’espace libyen repose sur une organisation tribale. Autrement dit, chaque clan gouverne son territoire. Mais, il faut bien comprendre qu’il n’y avait pas d’administration centrale d’autant plus que la Libye était une province de l’Empire Ottoman. L’avènement des Etats-nation au XIXe siècle, importé par  la colonisation italienne, a fait ressurgir un sentiment nationaliste construit autour de la libération du pays. C’est autour de cet idéal commun que se bâtit le nouvel État-nation libyen, avec à sa tête le roi Idriss Ier. Néanmoins, le coup d’Etat de Mouammar Kadhafi en 1969, soutenu par l’URSS, renverse le régime monarchiste et y instaure une nouvelle organisation de l’État fondée le culte de la personnalité et l’armée. 

Un territoire, deux gouvernements, zéro État

Pendant les 40 ans de dictature, le contrat social s’est fondé sur la rente pétrolière. Les tribus qui exploitent les mines de gaz ou de pétrole en récoltent les fruits et versent une part au régime central. La richesse des grandes familles propriétaires et le niveau de vie élevé des Libyennes et des Libyens permettaient donc au régime de  se maintenir malgré une grande répression politique. En consacrant une grande part du PIB à l’exploitation des énergies fossiles et à au renforcement des forces armées, Kadhafi a occulté les autres secteurs de l’économie, empêchant le pays pays de développer et de diversifier son économie. Cet ordre social est renversé en 2011. La mort de Kadhafi a mené à la désorganisation du système tribal et de surcroît une anarchie dans la distribution et l’exploitation des ressources. Les tribus se battent entre milices armées pour contrôler les régions les plus fertiles en ressources fossiles mais aussi les sites stratégiques comme les aéroports ou les ports.

 Après une première forme de retour à l’ordre, les élections de 2014 remettent ànouveu encause la stabilité du pays. Les progressistes remportent à nouveau les élections mais les islamistes contestent les résultats réclamant aussi la victoire. La même année, Khalifa Haftar, un ancien général de Mouammar Kadhafi, vivant depuis trente ans aux États-Unis, revient en Libye avec des ambitions politiques. Face au chaos généralisé, la Tunisie prend la décision de fermer ses frontières et de construire un mur pour lutter contre le terrorisme. Haftar lance à partir de l’est du pays une grande offensive visant à éliminer ses opposants issus de l’islam politique et disposant d’une forte légitimité « révolutionnaire » et militaire. ​Une deuxième guerre civile éclate. Ses relais à l’ouest — notamment dans la capitale Tripoli — sont vaincus. Le pays est depuis lors divisé entre d’une part, une région, ralliée majoritairement à Khalifa Haftar, et d’autre part, une autre région, de ouest, très fragmentée mais qui lui est majoritairement opposée. ​Les deux régions disposent chacune de leur Parlement et de leur gouvernement propre.

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Source : La Croix

C’est dans ce contexte de divisions et de militarisation de la société que les Nations unies, sous la pression des grandes puissances occidentales, engagent des négociations marathons en vue de constituer un gouvernement d’accord national (Les accords de Skhirat). Celui-ci est installé à Tripoli en mars 2016 et, en dépit de la légitimité conférée par sa reconnaissance internationale, le gouvernement d’union nationale peine à s’imposer ne serait-ce que dans la capitale. Il paie le prix d’une solution imposée trop vite de l’extérieur et non inclusive de toutes les parties au conflit. Depuis, les divisions se sont amplifiées entre les deux régions et à l’intérieur de chacune d’elles, de nouvelles lignes de clivage se sont creusées entre partisans et opposants au gouvernement d’accord national internationalement reconnu. Face à la progression des troupes du Maréchal Haftar et en soutien au gouvernement Sarraj, la Turquie déploie ses forces armées en Libye le début mois de janvier 2020. Face aux différentes ingérences étrangères, y compris de pays siégeant dans la Conseil de sécurité de l’ONU, le médiateur onusien Ghassan Salamé a décidé de démissionner, démontrant encore une fois l’absence d’issue pour ce conflit qui dure depuis plusieurs années. 

Une situation actuelle chaotique

La Libye a connu de plus en plus de trafics ces dernières années – notamment le retour de la traite humaine et l’esclavagisme. De nombreux migrant soudanais sont vendus sur des marchés d’esclaves pour financer les passeurs. En parallèle de la crise humanitaire sans précèdent, les instabilités sont devenues des biais financiers pour de nombreux Libyens, passant par les trafics d’armes, humains, de drogues, ou encore de pétrole. Sa géographique, au carrefour de l’Afriquesubsaharienne, du Maghreb et de la Méditerranée ne facilite en rien les choses. En effet, La Libye ayant accès à la Méditerranée relie facilement les continents entre eux, que ce soit l’Afrique avec l’Europe ou encore l’Asie.

Près des côtes européennes, de nombreuses personnes venant surtout de l’Afrique subsaharienne se rendent en Libye dans l’espoir de rejoindre l’Europe. L’immigration clandestine explose en Libye où les autorités essaient d’y faire face tant bien que mal. Les réfugiés, hommes ou femmes, font le plus souvent appels à des passeurs. Parfois cela ne se passe pas comme prévu et nombreux d’entre eux se revendus à d’autres Libyens. De nombreux témoignages ont affirmé les maltraitances subies par les réfugiés dans des “marchés d’esclaves” où ils sont vendus d’un propriétaire à un autre. 

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Carte de Sauvetage en mer – la Libye ne pouvant assurer le sauvetage des bateaux de migrants dans la zone libyenne, ce sont les navires humanitaires qui repêchent les bateaux et les ramènent en zone italienne. Source : Jeune Afrique 

La Libye incarne aussi la lutte contre daech installé dans la région de syrte depuis 2013. De nombreux trafics d’armes s’opèrent à la frontière tuniso-libyenne ou avec le Mali renforçant la circulation des terroristes dans la région du Sahel. Le soutien de l’OTAN apporté à la Tunisie en 2016 a permis de juguler en partie les trafics illégaux à la frontière mais n’a pas permis une sécurisation complète de la région. 

Quel avenir pour la crise libyenne ?

De plus en plus de pays Africains se sentent concernés par la situation libyenne ces dernières années, voulant ainsi participer à toute réunion concernant la situation libyenne, d’autant plus que les conséquences chaotiques en Libye touchent directement le continent africain. Ceci est toutefois parfois contesté, par exemple Claudia Gazzini, du groupe de réflexion International Crisis Group (ICG) dit « (le) dossier reste entre les mains des Nations unies. L’ONU ne voit pas forcément l’UA comme une voix décisive ».

Par ailleurs, les nouveaux acteurs impliqués dans le conflit Libyen n’arrangent en rien les préoccupations de l’Union Africaine en y ajoutant les instabilités persistant avec différents partis au pouvoir voulant acquérir de plus en plus de territoires. Le 19 janvier 2020 des nombreux dirigeants de pays tels que l’Allemagne, la France, l’Italie, la Russie et la Turquie, impliqués dans la situation de la Libye, s’étaient réunis à la conférence de Berlin. A l’ordre du jour fut marqué la  gestion des sites pétroliers où règne le chaos. Toutefois, la Tunisie, l’un des pays voisins de la Libye et aussi l’un des pays les plus touchés par cette déstabilisation n’a pas invité à la conférence de Berlin, au plus grand étonnement de la plupart des pays. Cette conférence a fixé les objectifs pour la paix, prioritaire aujourd’hui dans le pays, et ainsi d’éviter un chaos qui ressemblerait à celui de la Syrie.  

La situation de la Libye est donc suivie de près, particulièrement ces dernières années. Bien que ces pays mettent en avant les intérêts de paix de la Libye, ils n’en oublient pas moins les leurs. Après la conférence de Paris en 2018, celle de Rome, celle de Berlin vient de trouver place, ce qui démontre encore une fois de plus la complexité de la situation libyenne. Toutefois, ces dernières années le continent africain fait entendre sa voix, les pays africains cherchent à avoir plus d’impact dans les négociations libyennes après une longue mise à l’écart. 

Conclusion

La situation libyenne montre bien un pays complexe existant déjà sous la période Kadhafi, longtemps occulté par la rente pétrolière. Depuis le début du conflit interne, les puissances externes n’ont eu de cesse d’intervenir dans la région empêchant un accord qui mènerait à la paix dans le pays et à la stabilité des frontières. Enfin, l’absence de gouvernement stable (deux gouvernements) et l’Etat parallèle mis en place par la contrebande, mettent davantage à mal un consensu interne pour la paix. 

Bibliographie

https://www.lesinrocks.com/2018/02/06/actualite/actualite/libye-selon-lonu-le-trafic-detres-humains-est-en-hausse/

https://www.jeuneafrique.com/mag/644654/politique/infographie-libye-au-pays-de-tous-les-trafics/

https://www.jeuneafrique.com/mag/561008/politique/libye-paradis-du-trafic-darmes/

https://www.pambazuka.org/fr/governance/libye-le-trafic-de-drogue-est-en-hausse

 

https://www.lepoint.fr/afrique/libye-ce-qu-il-faut-savoir-de-la-conference-de-berlin-19-01-2020-2358547_3826.php

 

https://www.lepoint.fr/afrique/conflit-libyen-ce-que-les-africains-en-disent-17-01-2020-2358319_3826.php

 

https://www.youtube.com/watch?v=s7cieOnPsSo

https://www.youtube.com/watch?v=oUWO0QJKHgc 

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Mourad ESSELMI, président de Cathago Nostrum et
étudiant en Affaires européennes à Sciences Po Lille.

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