La scarification en Afrique noire, entre art et identité

La scarification en Afrique noire, entre art et identité

Les transformations corporelles, visibles au sein de sociétés tribales en Afrique, font partie des pratiques mystifiées dans l’imaginaire collectif. La scarification, faisant partie de ces pratiques, reste méconnue du grand public, étant souvent associée à une pratique archaïque. La scarification est une pratique consistant à effectuer une incision superficielle de la peau, dont la guérison est volontairement retardée dans le but d’obtenir des cicatrices en relief ou en creux. Ces incisions sont faites avec un instrument tranchant comme un couteau, un morceau de verre ou une coquille de noix de coco de manière à contrôler la forme des cicatrices sur le corps. Ces incisions, une fois guéries, forment des cicatrices en relief, appelées chéloïdes.

On peut distinguer différentes types de scarification en Afrique comme les scarifications tribales, les scarifications décoratives ou les scarifications rituelles voire commémoratives. On distingue deux types principaux de scarifications : chéloïdiennes (saillantes) en Afrique équatoriale et au Cameroun ou déprimées (en creux) au Nigéria, au Moyen Congo, en Afrique Occidentale, au Sénégal et au Niger. 

La scarification répond ainsi à  trois préoccupations essentielles :

  • Elle est irréversible et “scelle” durablement le lien qui unit l’individu à sa tribu 
  • Elle est douloureuse, et lui offre l’occasion de faire preuve de courage
  • Elle est esthétique et rend l’individu plus désirable

Si certaines sont le prolongement de rites anciens, d’autres sont d’apparition plus récente. La scarification n’est pas propre à l’Afrique, différents peuples du monde ont fait usage du corps comme toile d’art mais aussi comme marqueur d’identité. En Afrique, elle a été un marqueur d’identification  des différents groupes tribaux, mais elle possède également une valeur esthétique, la scarification pouvant être perçue comme une pratique artistique. Cette pratique, ancienne et traditionnelle, est en voie de disparition face aux impératifs de la modernisation.

 La scarification : une pratique ancestrale 

Si le tatouage ornemental a longtemps été pratiqué dans l’histoire, les Africains en ont peu fait usage, celui-ci étant peu visible sur les peaux noires. Ils lui ont préféré les scarifications. La peau noire possède à cet effet une propension naturelle à cicatriser en relief, produisant des cicatrices dont les techniques traditionnelles africaines savent maîtriser l’évolution, pour obtenir des résultats souvent impressionnants. 

L’existence des scarifications remonte à la préhistoire comme en témoigne leur présence dans l’art rupestre saharien. Elles étaient bien connues dans l’Antiquité, l’artisanat romain ou égyptien ayant parfois représenté des africains portant des incisions verticales sur leurs joues ou des incisions horizontales sur le front. Certains textes de l’antiquité gréco-romaine en font même mention. Dans le Satiricon, Pétrone, écrivain romain, décrit les Noirs comme portant des cicatrices tailladées sur le front. 

Plusieurs trouvailles faites en milieu africain noir, ont permis de retrouver des têtes en terre cuite sur lesquelles les scarifications ont été figurées en relief sur les zones frontales ou temporales assignables à une période comprise entre le IIIe siècle et le XIe siècle.

Dans l’histoire, les scarifications ont permis dans un premier temps d’identifier les membres de son clan notamment lors des guerres, ainsi que les morts afin qu’ils puissent recevoir les rites funéraires appropriés. De plus, il s’est répandu en Afrique l’idée que la scarification avait émergé au moment de la construction des grands royaumes. Les rois d’Afrique, menant des conquêtes territoriales importantes, ont commencé à scarifier certains membres de leurs familles sélectionnés pour régner sur certains territoires. Ainsi, s’ils se retrouvaient de nouveau sur ces terres, ils pouvaient se rappeler, à la vue des scarifications, qu’ils avaient déjà conquis ce territoire la.  

Au moment de la traite négrière, les scarifications avaient été réalisées par certaines tribus afin de permettre à leurs descendants « de se reconnaître entre eux et de se souvenir de leurs origines lorsqu’ils se retrouveront loin de leurs terres » comme rapporté par les auteurs nigérians Olu Daramola et Adebayo Jeje. Elles ont aussi été utilisées pour éviter la mise en esclavage à partir du XVIe siècle. Au Bénin, des récentes découvertes ont confirmé que certaines tribus scarifiaient leurs membres pour qu’ils ne soient pas réduits en esclavage, les esclavagistes ayant eu des préférences pour les corps non mutilés. 

Parfois la scarification a été inscrit dans le cadre de mythes cosmogoniques. Ainsi au sein des Mossis, peuple établi au Burkina Faso, les scarifications seraient apparues au nord du Ghana actuel. L’origine des scarifications ethniques des Mossis remonte au temps de la naissance de Ouedraogo, le fondateur du royaume. Selon la tradition orale c’est Rialé, le père de Ouédraogo qui aurait donné à son fils des scarifications afin de le reconnaitre parmi d’autres personnes. La pratique se généralise alors dans tout le royaume.

La scarification lors des rites de passages : une admission au sein de la communauté

Les descriptions les plus détaillées de la scarification datent du XIXe siècle, et sont le fait de l’anthropologie raciale. Les scarifications africaines sont avant tout des marques de socialisation intervenant à un moment particulier de l’existence soit la naissance ou le passage à l’âge adulte. Elles possèdent ainsi un caractère social et symbolique.

Plusieurs ethnologues ont pu observer des séances de scarification pratiquées sur des jeunes garçons, marquant leur passage à l’âge adulte au prix d’une opération très douloureuse comme dans la tribu Nuer à la frontière Soudano-éthiopienne ou encore dans la tribu Bëti, en Afrique centrale. Le scarificateur effectue des incisions, tous les nerfs étant minutieusement sélectionnés afin de prévenir une douleur excessive ou une infection. 

Dans les rituels d’initiation chez les Moba et les Gourma du Nord Togo, les scarifications sont pratiquées sur des adolescents à l’issue d’une mise en scène de sa mort et résurrection. Celui-ci reçoit également un nouveau nom et entame une période d’apprentissage au cours de laquelle lui seront enseignés un langage secret, les obligations et les tabous essentiels de sa tribu. 

Chez les Bambara, les scarifications sont tracées par le forgeron sur le visage du nourrisson à son huitième jour, au moment où l’aîné des anciens, après l’avoir observé, prophétise ses principaux traits de caractère et choisit son nom. Ces scarifications sont faites car l’ancêtre mythique commun à tous les Bambara nommé kuma tigi, “maître de la parole” portait lui-même des scarifications. Tout en indiquant son appartenance au groupe Bambara, elles confèrent au nouveau-né les qualités morales et corporelles qu’on attend de lui car elles sont symbole de force, de chance, de courage, de patience, de ruse et de ténacité.

Les scarifications réalisées lors de  rituels initiatiques sont pour la plupart réalisées selon la théorie de l’endurcissement. C’est la croyance que tout stress physique et émotionnel exercé sur les jeunes enfants leur permettra de résister à toute tension, tant physique que mentale, dans leur vie ultérieure. On pense également que la scarification renforce et accélère la croissance physique et le développement intellectuel et cognitif. 

Les scarifications réalisées lors de rituels initiatiques inscrivent l’individu au sein de la tribu. Les scarifications rappelleront à chacun des membres, ses devoirs, et l’encourageront à les accomplir, grâce aux vertus magiques dont elles sont pourvues.

Les scarifications comme marqueur d’identité 

Les scarifications peuvent attribuer à un individu une place particulière au sein de la communauté. Elles véhiculent dès lors des messages concernant son identité. Certains considèrent la scarification comme de l’écrit oralisé, c’est à dire une forme d’écriture porteuse de messages, en ce qu’elle permet de distinguer l’éthnie d’une personne, sa tribu, son rang, son statut social, politique ou religieux. 

Ces marques s’effectuent dans le cadre d’une communauté et n’ont de sens que par rapport et grâce à elle. La douleur et la marque laissée par les scarifications possèdent une signification collective, partagée par l’ensemble de la communauté. Les incisions corporelles impriment parfois des mythes cosmogoniques compréhensibles par les membres de la communauté. De ce fait, elles s’inscrivent dans un travail de transmission d’une mémoire collective et de construction d’un lien intergénérationnel puisque « ce sont souvent les anciens qui inscrivent le symbole sur les corps et en dévoilent le sens à leurs cadets » selon Yannick Jaffré, anthropologue spécialisé sur la région d’Afrique de l’Ouest. Le corps devient un support de mémoire, rappelant à l’individu les nouveaux droits qu’il possède en tant que membre de la communauté et les règles qu’il doit suivre. Ainsi les significations données à ces scarifications et les marques distinctives qu’elles génèrent permettent d’intégrer et d’attribuer une place à un individu au sein de sa communauté. Au sein de la tribu des Mossis les cicatrices permettent une classification sociale des individus divisant la société en nobles, princes ou esclaves selon le type de scarifications que l’on porte.

Les membres de la communauté réticents à subir des scarifications sont généralement exclus de la vie communautaire et des activités importantes, n’étant pas considérés comme des membres de rang égal à ceux qui les ont effectuées.

La scarification, entre esthétisme et art 

Les scarifications ont aussi une fonction esthétique en ce qu’elles peuvent symboliser ou renforcer la beauté d’un individu, et cela notamment chez les jeunes femmes. L’épreuve de la douleur fait des jeunes femmes des personnes d’exception suscitant l’admiration collective. Les marques sont ainsi appréciées pour leur beauté, mais l’individu est rendu beau également du fait de son courage.

En effet, les Bwaba du Burkina Faso s’accordent sur la beauté du corps des femmes aux torses gravés. Ce consensus autour de la beauté est une manière d’honorer le courage des femmes qui ont su supporter ses scarifications. Ces marques confirment, au-delà des différences de statut ou de genre, l’appartenance à une culture commune, portée par des idéaux et des émotions esthétiques partagés c’est-à-dire un  même sentiment de beauté.

Chez les Tiv au Nigeria, les scarifications contribuent à rendre les corps plus attirants. La beauté corporelle chez les Tiv répond à la conception selon laquelle « chaque personne doit se rendre séduisante et agréable à l’œil afin d’être regardée » selon Michèle Coquet dans son article « A main levée. La scarification comme œuvre ».  L’ornementation par scarification vient rehausser, le corps qui doit rayonner, ce qu’ils traduisent par un terme, wanger, signifiant à la fois être beau en produisant de la « clarté ».

La pratique des incisions peut être considérée comme une pratique artistique en elle-même tant cela requiert une maîtrise, une technique et une précision particulière. La régularité des incisions, leur parallélisme et l’équilibrage de leurs divisions, témoignent de la maîtrise du scarificateur. Savoir graver une image dans la matière vivante des corps, la composer puis la soigner de manière à garantir l’excellence du résultat sont des talents que possèdent les scarificateurs.

La scarification, un traitement thérapeutique

La scarification peut également être pratiquée pour trouver un soulagement à des conditions médicales distinctes et pour améliorer la fonctionnalité physiologique. Elle peut être utilisée pour nettoyer et désinfecter des lésions infectées ou pour détourner l’attention d’une source de douleur intense, comme les maux de dents, les maux de têtes et autres neuropathies. Chez les Nouba soudanais, des coupures temporales profondes sont appliquées pour traiter les maux de tête, tandis que les cicatrices supra-orbitales sont administrées pour améliorer la vision. Les scarifications curatives peuvent être utilisées pour traiter des bronchites récurrentes comme au Congo ou le paludisme infantile comme au Nigeria.  Enfin, elles peuvent aussi être pratiquées pour appliquer des remèdes traditionnels. En Côte-d’Ivoire certaines scarifications thérapeutiques paraissent fonctionner comme un vaccin, puisque la plaie est mise en contact avec une petite dose de poison local ; d’autres sont faites au coin de la bouche et frottées de remèdes. Il convient de mentionner qu’il n’existe aucune preuve avérée de relation de cause à effet entre la scarification et le succès thérapeutique d’une maladie quelconque. Cependant, cela a certainement des effets psychologiques sur l’individu. 

 Une pratique en voie de disparition face à la modernité 

Avec l’arrivée des religions abrahamiques, qu’il s’agisse de l’islam ou du christianisme et de la colonisation, la pratique de la scarification est en voie de disparition. Les missionnaires chrétiens notamment, ont radicalement interdit cette pratique, en préconisant le respect de la « création » et donc l’intégrité du corps humain. Similairement dans l’islam certains hadiths tendent à interdire la pratique des entailles rituelles. L’administration coloniale elle-même les interdit dans un souci de préservation de l’intégrité corporelle des mineurs. De nombreux parents font le choix de ne plus scarifier leurs enfants, qui pourraient faire l’objet de moqueries, mais également pour qu’ils ne soient pas stigmatisés dans leur vie sociale et professionnelle. 

De plus, les opposants à cette pratique invoquent les risques sanitaires de la scarification. Les incisions étant souvent pratiquées avec des outils et des matériaux non stérilisés, les risques de transmissions de certaines maladies comme le VIH, l’hépatite ou le tétanos deviennent élevés. 

L’évolution des sociétés a largement marginalisé cette pratique, notamment face aux défis de modernisation. Néanmoins certaines communautés souhaitent tout de même préserver cette tradition. Ainsi au Bénin, dans la ville de Ouidah, la scarification est encore largement pratiquée par le peuple Ouidah en l’honneur de leur ancêtre, le roi Kpasse. Certaines populations font de même dans la commune de Moaga au Burkina Faso. Ainsi certaines populations minoritaires s’inscrivent tout de même dans le processus de sauvegarde d’une pratique culturelle menacée. 

Les scarifications sont un patrimoine essentiel de certaines tribus africaines, tant elles portent des significations culturelles et sociales en elles. Ainsi ne devrait-on pas simplement allier modernité à la tradition pour préserver cet héritage ancestral, qu’en pensez-vous ?


Ramatou ILLIASSOU ALI
Etudiante en Master 1 Relations Internationales à Paris II Panthéon-Assas et Sorbonne Université-Faculté des lettres.
Secrétaire générale de l’association ESMA

Bibliographie

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