L’essor du cinéma sénégalais

L’essor du cinéma sénégalais

Connu et reconnu, le cinéma sénégalais est sans aucun doute l’un des plus vibrants et dynamiques  d’Afrique. Considéré comme pionnier et précurseur en Afrique sub-saharienne, c’est un habitué des festivals nationaux et des récompenses internationales.  

L’industrie cinématographique est arrivée relativement tard en Afrique et bien souvent durant des  périodes de bouleversements socio – politiques. Les cinéastes ont utilisé leurs films pour raconter  leurs propres histoires et établir de nouvelles identités collectives. Avec l’arrivée des petits et grands écrans, les griots ne sont plus les seuls détenteurs des histoires, légendes et mythes. 

« Pod et Marichou », « Maîtresse d’un homme marié », « Karma » ou encore « Impact », autant de séries dont sont friands les Sénégalais, mais aussi beaucoup d’autres pays à travers le continent africain. Avec plus de deux millions de vues sur YouTube à chaque épisode, le petit écran a pris une ampleur considérable, donnant à leur maison de production Marodi une réputation sans équivoque.

Par ailleurs, le grand écran, précurseur de tout ceci, s’est instauré peu à peu à travers une histoire qui prend sa source aux alentours des années 1950.

Un cinéma “indigène” qui rencontre des difficultés à prospérer

Au début du XXème siècle, le Sénégal fait partie de l’Afrique-Occidentale française (AOF). Parmi les nombreuses conséquences du statut de colonie française du Sénégal, nous retrouvons les restrictions du décret Laval. Promulgué le 8 mars 1934, il est entre autres destiné à censurer le cinéma sur le territoire de l’AOF. Ainsi, les habitants des colonies n’étaient pas autorisés à participer à la production de film en Afrique. Cette logique a pour but d’écraser les dominés, ici les colonisés, en effaçant les possibles références culturelles communes. Cheikh Anta Diop l’avait qualifié d’une tentative “de saper les bases culturelles des peuples”.

“Ainsi l’impérialisme, tel le chasseur de la préhistoire, tue d’abord spirituellement et culturellement l’être, avant de chercher à l’éliminer physiquement. La négation de l’histoire et des réalisations intellectuelles des peuples africains noirs est le meurtre culturel, mental, qui a déjà précédé et préparé le génocide ici et là dans le monde.”

Confrontés à cette censure, les Sénégalais et même la majorité des Africains n’accèdent que tardivement à la réalisation, c’est-à-dire essentiellement après les indépendances de 1960. L’objectif des futurs grands cinéastes africains est de produire des œuvres axées sur les réalités de l’Afrique postcoloniale, de réaliser des films racontant le quotidien du peuple à travers les yeux du peuple. Ils refusent d’être vus « comme des insectes ». «Le cinéma africain est africain parce qu’il est fait par des Africains et pour des Africains. Nous ne devons pas le faire en fonction de l’Europe mais en direction de l’Afrique, parce que les Africains ont un patrimoine commun. » L’évolution du cinéma africain est conditionnée par l’évolution de l’Afrique et du monde. Ainsi, en se rapprochant de son indépendance, le Sénégal se dirige vers une liberté de création pour son cinéma.

L’âge d’or du cinéma sénégalais

De gauche à droite : Paulin S. Vieyra, Robert Caristan, Jacques Mélo Kane et Mamadou Sarr lors du tournage en France d’Afrique-sur-Seine, 1955 (image : Institut Français) 

Le premier film sénégalais voit le jour en 1955. Réalisé par Paulin Soumanou Vieyra, Jacques Mélo Kane et Mamadou Sarr, Afrique sur Seine est considéré par beaucoup comme l’incontournable du cinéma sénégalais. Ce court-métrage esquive la censure coloniale en étant tourné en France. A travers cette œuvre documentaire, l’identité des jeunes Africains exilés en France est questionnée et les thèmes du déracinement et de la solitude sont abordés. C’est alors une première: le cinéma sénégalais raconte à travers ses images la réalité du pays et les sentiments propres de Sénégalais. En effet, il met en évidence les revendications des pays colonisés tout en valorisant leur image dans un contexte de fin de colonisation. Il évoque en outre la notion de « diaspora africaine » qui est à l’époque une thématique inhérente aux cinémas africains et antillais. Tourné en France, le film est considéré comme le premier film sénégalais car il a été réalisé notamment par un sénegalais, avec un fil conducteur tournant autour de jeunes sénégalais vivant à Paris. L’œuvre ouvre alors la voie pour une future génération de cinéastes brillants.

Ce court métrage signe aussi le début de la carrière de Paulin Soumanou Vieyra qui va marquer les esprits dans son domaine. Il fera partie, par la suite, du ministère sénégalais de l’Information après l’indépendance du Sénégal. Il est aussi l’auteur de documentaires et courts métrages qui suivent la naissance de la nation sénégalaise. Au-delà de son rôle de cinéaste, Vieyra va également enrichir le patrimoine sénégalais grâce à son travail d’historien. Son ouvrage Cinéma africain : des origines à 1973, paru en 1975, est une référence incontournable de l’histoire du cinéma africain. En tant qu’historien, artisan et témoin de l’essor de ce cinéma, il partage l’histoire des films africains avec exhaustivité.

En 1956, après avoir été le premier africain diplômé de l’IDHEC (Institut des hautes études cinématographiques), Paulin Soumanou Vieyra retourne en Afrique avec le Groupe Africain de Cinéma, un collectif sans aucun caractère juridique qui a existé entre 1952 et 1966, notamment au Sénégal. Vieyra y  débutera sa carrière en tant que responsable des actualités du pays. Aussitôt après, il crée l’idée d’un panafricanisme et participe à la création du FESPACO (Festival panafricain du cinéma et de la télévision de Ouagadougou).  Il se saisira de cette occasion pour filmer le Sénégal, former des techniciens et des réalisateurs dont Ousmane Sembène. Ensemble, ils réaliseront son premier court métrage, Borom Sarret en 1953.

C’est alors en 1966 que Ousmane Sembène réalise le premier long métrage de fiction subsaharien, La Noire de… qui recevra le prix Jean Vigo.

À cette même période, de nombreux courts métrages de fiction et documentaires voient le jour et donnent le ton du cinéma sénégalais : un cinéma documentaire ou fictionnel explorant le réalisme social, ainsi que les relations avec la France, anciens colons et les séquelles de la colonisation au sein même de la société sénégalaise pour mieux raconter les réalités du pays. Les maîtres mots du cinéma sont à cette période des films peu coûteux, politiques et panafricains.

Le cinéma sénégalais rentre alors dans une période prospère. Grâce aux politiques de subventions publiques et du succès international des films réalisés, le public est friand de ces films, ce qui permet de remplir les salles. Parmi les figures incontournables, il y a Djibril Diop Mambety dont le  Touki Bouki en 1973 sera le premier film sénégalais à être sélectionné à Cannes. Avant lui, Ousmane Sembène recevait le prix de la critique internationale à la Mostra de Venise. C’est également en 1972 que Safi Faye se lance dans le cinéma avec La passante, ouvrant ainsi la voix aux femmes africaines cinéastes.

Affiches de La Noire De … et Touki Bouki

En 1999, l’effervescence du cinéma sénégalais entraîne la création d’un nouveau festival : le Festival International du Film de Quartier, qui se tient chaque année à Dakar. Celui-ci est devenu sur le long terme un tremplin pour les jeunes acteurs et réalisateurs sénégalais.

Cependant, les années qui vont suivre seront marquées par une mort lente du secteur qui faisait la gloire du pays. Cette réalité se traduit par des chiffres : selon le ministère sénégalais de la Culture, la capitale comptait 78 cinémas au début des années 1980, mais en 2010, il en restait moins de 20.

Une crise du cinéma sénégalais ?

Bien souvent, il est dit que la crise du cinéma sénégalais est à relativiser grâce à une nouvelle vague de cinéastes comme Mamadou Sellou Diallo, Mati Diop ou encore Fatou Kandé Senghor. Ces derniers donnent effectivement un regain d’énergie au pays de la Teranga et assurent une relève efficace et créative.

Nous pouvons citer Mati Diop qui remporte le plus prestigieux trophée du festival de Cannes en 2019 : le Grand Prix avec Atlantique. En 2017, c’est Alain Gomis qui est récompensé d’un Ours d’argent lors du festival de Berlin pour le film Félicité. En 2019, c’est au tour d’Angèle Diabang d’être consacrée avec le Prix de la femme cinéaste de la CEDEAO au Festival panafricain du cinéma et de la télévision de Ouagadougou. Le flambeau est bien porté par une jeunesse qui a envie de faire et a soif de grands films, mais est-ce suffisant pour faire revivre le cinéma sénégalais?

De gauche à droite : Amadou Mbow, Mama Sané, Mati Diop, Babacar Sylla le 16 mai 2019 à Cannes, où son film «Atlantique» est en compétition pour la Palme d’or. REUTERS/Eric Gaillard

Au Sénégal, nous pouvons indéniablement constater que le septième art est en crise. Les salles de cinéma, l’arène des films, se font rares : des salles mythiques comme le Christa à Dakar ne sont utilisées que pour des événements ou louées pour des mariages. Les autres salles diffusent alors essentiellement des productions étrangères, venant de l’Inde ou du Nigéria. Le cinéma sénégalais est alors en perte de vitesse après un âge d’or dans les années 70. Certains attribuent cet échec au manque d’engagements du gouvernement de Macky Sall qui sacrifierait la culture avec un désengagement étatique et la privatisation des salles. Le cinéma fait aussi face à une concurrence déloyale : la fraude et le piratage. Ces pratiques gangrènent l’industrie et amplifient sa crise actuelle.

Dans le milieu artistique en général, ce sont les salaires des artistes et des comédiens que l’on déplore. Les professionnels de l’industrie parlent d’une carence de moyens et d’un cruel manque de formation. Par exemple, l’actrice Khalima Gadji a cessé de jouer dans les séries à succès de Marodi à cause d’un contrat très peu rémunérateur.

Salle du cinéma Christa, symbole de l’Âge d’or du cinéma sénégalais (© Photo de Sylvain Cherkaoui pour Jeune Afrique)

De plus, la situation s’envenime : la pandémie de Covid -19 vient s’ajouter aux facteurs de la crise. Selon la FAAPA (Fédération Atlantique des agences de presse Africaines), 47 tournages de films divers, de séries et de publicités ont été soit annulés, soit suspendus depuis la fin de la première semaine de mars 2020.

Ainsi, nous en venons à nous demander si les efforts mis en place sont suffisants pour relancer le cinéma au Sénégal ? Vont-ils être annihilés par les différents freins que rencontre l’industrie ?  


FALL Dié Aicha

M2 Politique Internationale – Parcours études africaines et méditerranéennes et membre active chez ESMA

SLIMANI Fatima

L2 Science politique, coordinatrice de la rubrique “Pays à l’honneur” et membre active chez ESMA


Bibliographie

Chalaye Sylvie et Forest Claude, États et cinéma en Afriques francophones Pourquoi un désert cinématographique, Editions l’Harmattan

Forest, Claude. « L’industrie du cinéma en Afrique. Introduction thématique », Afrique contemporaine, vol. 238, no. 2, 2011, pp. 59-73.

Dia, Thierno I. « La censure au cinéma, de Hollywood à Dakar », Africultures, vol. 105, no. 1, 2016, pp. 144-151.

As Malick Ndiaye, « La réception du cinéma sénégalais. Complément ou alternative à la littérature ? », in Françoise Naudillon (et al.), L’Afrique fait son cinéma. Regards et perspectives sur le cinéma africain francophone, Montréal, Mémoire d’encrier, 2006, p. 31-48.

Paulin Soumanou Vieyra, Le cinéma au Sénégal, Bruxelles, OCIC ; Paris, L’Harmattan, 1983, 170 p.

Sellou Diallo : « Accompagner le regain d’énergie du cinéma sénégalais », Le point Afrique. Disponible sur le lien : https://www.lepoint.fr/afrique/sellou-diallo-accompagner-le-regain-d- energie-du-cinema-senegalais-29-04-2019-2309980_3826.php

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