Mutilations génitales sur les femmes, des pratiques féminicides

Entretien avec Danielle Merian

“L’excision est un crime (…), le crime est que l’on empêche la femme d’avoir des rapports sexuels” affirme Danielle Mérian, présidente de l’association SOS Africaines en Danger membre du collectif Excision Parlons-En !.

Le présent article d’ESMA vous propose un état des lieux des mutilations génitales féminines (MGF) en Afrique, plus communément appelées “excision”. La question de l’excision fait l’objet de multiples débats dans les sociétés africaines entre les partisans d’une préservation de cette pratique au nom d’une tradition et de principes moraux et les partisans d’une abrogation totale au nom de l’intégrité physique des femmes. Cet article sera suivi d’un entretien avec Danielle Mérian, pour témoigner de son engagement auprès de femmes excisées afin de mettre un terme aux mutilations génitales féminines et promouvoir une émancipation totale des femmes.

État des lieux des mutilations génitales féminines en Afrique

Selon une étude de l’UNICEF de 2016, 200 millions de femmes toujours en vie ont été victimes de mutilations génitales dans le monde dont 85% d’entre elles sont en Afrique. De plus, l’étude estime que chaque année, en moyenne, 3 millions de jeunes filles subissent ces mutilations. Les jeunes filles subissent prioritairement ces pratiques par rapport à l’ensemble des femmes excisées. En effet, ces informations touchent en majorité le continent africain puisque 26 des 46 pays d’Afrique pratiquent encore l’excision. Par ailleurs, en France les jeunes filles d’origines africaines sont à leur tour exposées à ce risque. Lorsqu’elles atteignent la puberté elles peuvent être renvoyées dans leur pays d’origine pendant les vacances et être victimes de mutilations génitales avant de revenir en cours.  Il est important de rappeler ce que représente l’excision tant dans la pratique mais aussi dans les représentations de ceux qui la pratiquent. L’Organisation Mondiale de la Santé stipule qu’il existe quatre types de mutilations génitales féminines. Tout d’abord nous avons le Type 1, la clitoridectomie qu’est  l’ablation partielle ou totale du clitoris et, plus rarement, seulement du prépuce; le Type 2, l’excision qu’est l’ablation partielle ou totale du clitoris et des petites lèvres, avec ou sans excision des grandes lèvres; le Type 3, l’infibulation qu’est le rétrécissement de l’orifice vaginal par recouvrement, réalisé en sectionnant et en repositionnant les petites lèvres, ou les grandes lèvres, parfois par suture, avec ou sans ablation du clitoris; le Type 4, toutes les autres interventions néfastes au niveau des organes génitaux féminins à des fins non médicales, par exemple, piquer, percer, inciser, racler et cautériser les organes génitaux.

carte

 

Pays Année Prévalence estimée chez les femmes et les jeunes filles 15 – 49 ans (%)
Bénin 2006 12.9
Burkina Faso 2006 72.5
Cameroun 2004 1.4
République centrafricaine 2008 25.7
Tchad 2004 44.9
Côte d’Ivoire 2006 36.4
Djibouti 2006 93.1
Égypte 2008 91.1
Érythrée 2002 88.7
Éthiopie 2005 74.3
Gambie 2005/6 78.3
Ghana 2006 3.8
Guinée 2005 95.6
Guinée-Bissau 2006 44.5
Kenya 2008/9 27.1
Liberia 2007 58.2
Mali 2006 85.2
Mauritanie 2007 72.2
Niger 2006 2.2
Nigeria 2008 29.6
Sénégal 2005 28.2
Sierra Leone 2006 94
Somalie 2006 97.9
Soudan, le nord (environ 80% de la population interrogée) 2000 90
Togo 2006 5.8
Ouganda 2006 0.8
Tanzanie 2004 14.6
Yemen 2003 38.2

Source : Organisation Mondiale de la Santé

L’ensemble de ces pratiques a des conséquences pernicieuses sur la santé des femmes.  Parmi ces effets on relève des problèmes urinaires, des problèmes menstruels, des problèmes de cicatrisation, une absence de libido, un accroissement du risque de mortalité à l’accouchement, parfois la nécessité d’une nouvelle opération pour permettre les rapports sexuels et de lourdes conséquences psychologiques, bien souvent irréversibles. Les raisons liées à ces pratiques sont motivées par des facteurs socio-culturels qui principalement  justifient leur action dans le but de préserver l’honneur de la famille dans le corps de la jeune femme, vierge au mariage, l’imposition d’un comportement sexuel approprié, l’instrumentalisation religieuse et de prévenir toute déviance qui assurerait une douleur intense en cas de MGF de Type 3. L’étendue de cette pratique implique des acteurs politiques, religieux et sociaux qui s’appuient sur la morale et la tradition. Par conséquent, c’est en cela que l’excision ainsi que toutes formes de mutilations génitales constituent un féminicide dans la mesure où elles traduisent une volonté affirmée de priver les femmes concernées de leur intégrité physique, de leur sexualité et de leur identité de femme dès le plus jeune âge parce qu’elles sont nées femmes.  

Néanmoins, des avancées ont été faites sur le continent et une prise de conscience émerge peu à peu. Tous les ans depuis 2003, par l’impulsion de l’ancienne première dame du Nigéria, Stella Obasanjo, chaque 6 février, les Nations unies célèbrent la journée mondiale de lutte contre les mutilations génitales féminines. En 2011, l’Union africaine a demandé à l’Assemblée générale des Nations Unies d’adopter une résolution visant à mettre fin aux MGF au niveau mondial et à mettre en œuvre les moyens nécessaires. Le 20 décembre 2012, l’Assemblée générale des Nations Unies a adopté par consensus une résolution décisive demandant à mettre fin à la pratique des MGF/E au niveau mondial. Donc reconnaître leur caractère néfaste, incite les états à mettre fin à cette pratique par la législation et fin à l’impunité. Des Etats ont fait des avancées sur la question. Le Burkina-Faso qui a fait énormément de progrès sur la question notamment grâce au volontarisme politique. En une génération  9 femmes sur 10 de plus de 45 ans sont excisées, 58 % des femmes entre 15 et 19 ans le sont et moins de 15 % pour les jeunes filles de moins de 13 ans. La Somalie a aboli l’excision en 2012 et en 2015 la Gambie du président Yahya Jammeh a adopté une nouvelle loi réprimant pénalement l’excision. Enfin pour ce qui est de la diaspora en France, il y a eu un renforcement des condamnations, depuis 2013, sont punis d’une peine de cinq ans d’emprisonnement et de 75 000 euros d’amende le fait d’inciter quelqu’un à se faire exciser ou à pratiquer l’excision sur une tierce personne. La victime peut porter plainte jusqu’à vingt ans après sa majorité, soit jusqu’à l’âge de 38 ans, pour condamner ces violences devant la justice française. Mais aussi un réveil du côté associatif où depuis mars 2017 une campagne a été lancée par Excision Parlons-En ! pour les adolescentes de 12 à 18 ans afin de les sensibiliser sur la question et procéder à des mesures de protection.

 

«De la mort naît la vie, de la barbarie naît le don»,

Entretien avec Danielle Mérian

Danielle Mérian, née en 1938 et fille du journaliste Claude Darget engagé aux côtés des Canadiens pendant la Seconde Guerre mondiale, est une féministe de la première heure. C’est ce même combat pour les femmes entre autres, qui la mène à devenir avocate honoraire au barreau de Paris pendant 42 ans. Elle est par ailleurs engagée aux côtés de l’ONG Action des Chrétiens pour l’Abolition de la Torture (ACAT). En outre, elle est vice-présidente de Parcours d’Exil, une association qui accompagne médicalement les victimes de la torture. En 2013, lors d’une assemblée générale de cette dernière association, elle apprend que des femmes africaines ont formé une association contre la pratique de l’excision et après les avoir rencontrée, elle devient la première présidente de SOS Africaines en dangerCelle qui s’est fait connaitre par un message de paix et d’unité au lendemain des attentats du Bataclan à Paris a accepté de nous accorder quelques heures pour échanger sur son parcours et son combat contre l’excision. Découvrez ici l’entretien réalisé avec Mathieu et Akli, membres d’ESMA.

 

 

« Comment vous est venue cette envie de vous engager ?

Le déclenchement de tout ce qu’était ma vie ultérieure fut lorsque mon père est revenu de la guerre, je me souviens, il enferma des photos (de camps de concentrations nazis) à l’abri des regards, et il dit à ma mère que les enfants ne devaient pas les voir…. J’avais que sept ans et avec ma curiosité candide j’ai bravé l’interdit et je découvris le visage de la barbarie humaine…. J’ai découvert à ce moment là que l’homme est un loup pour l’homme. J’étais par ailleurs une enfant de la guerre d’Algérie et j’ai été frappé… encore une fois… par la torture pratiquée à l’époque. Etant née en 1938 dans un monde où l’on préférait les garçons aux filles, par exemple lorsqu’on allait avec mes parents dans un magasin de jouets, mes parents en achetaient pour mon frère et pas pour moi. Le droit a été pour moi le meilleur choix pour avoir un impact réel sur la société pour changer les choses. C’est ce qui m’a poussé à toujours vouloir défendre les plus faibles et les plus faibles aujourd’hui sont les 200 000 000 de femmes excisées dans le monde. Il faut savoir qu’en moyenne une petite fille est excisée toutes les quatre minutes, selon l’UNICEF.

Comment êtes-vous devenue présidente de SOS Africaines en Danger ?

En 2013, alors que j’étais vice-présidente de Parcours d’Exil, lors d’une assemblée générale, le docteur Duterte m’a parlé d’un groupe de femmes peuls victimes d’excision, qui voulaient former une association. Elles étaient toutefois restreintes administrativement parce qu’elles n’avaient pas de papier. C’est alors que j’ai accepté de les rencontrer et ça a de suite été le coup de foudre. Après m’avoir exposé leur projet, et avoir compris que les Africaines en danger étaient leurs petites filles laissées derrières elles au pays, je leur ai dit que je suis née dans un régime d’esclavage. Je crois que dans un premier temps elles ont dû se dire que je suis une vieille parisienne folle, car en arrivant en France elles avaient l’image du pays des droits de l’Homme. Or comme le dit mon confrère Badinter, nous ne sommes absolument pas le pays des droits de l’Homme mais le pays de la déclaration des droits de l’Homme et du citoyen, ce qui n’est absolument pas la même chose. La femme en France a été restreinte à un statut d’éternelle mineure “grâce” à Napoléon depuis 1804 et malgré l’engagement des femmes qui ont fait tourner le pays pendant la guerre 14-18 (à l’époque un engagement au travail se faisait à l’orale ce qui permettait de contourner la loi), ce statut n’a été abrogé qu’en 1938. Malgré son abolition, la loi est restée longtemps en vigueur. Je me suis mariée en 1961 et j’ai eu des enfants en 1962 et en 1964, pendant longtemps j’étais juridiquement dépendante de mon mari qui avait pour lui seul l’autorité parentale. Qu’est-ce qu’une femme sinon un ventre selon le code napoléonien? Ce même code qu’on a réussi à imposer en Afrique par la colonisation est toujours en vigueur dans certains pays africains. Que de combats pour arriver à l’égalité des genres sur le plan juridique, ce qui est loin d’être la réalité. Outre l’inégalité des salaires, une femme meurt tous les trois jours sous les coups de son compagnon en France. Peut-être qu’un jour, je l’espère, les Français arriveront à humaniser les femmes françaises.

Ayant entendu ça, ces femmes ont eu une réaction formidable en me répondant: «Si vous avez réussi à gagner tous ces combats ici, alors on gagnera le nôtre». Je pense qu’il faut beaucoup de courage pour dire ça. Et depuis, je suis devenue la première présidente de SOS Africaines en Danger.  

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Comment avez- vous pris connaissance de la pratique de l’excision ?

J’en suis pas fière, car j’ai pris connaissance de cette pratique à 75 ans, après une vie à combattre la torture à l’ACAT, je suis une enfant de la guerre d’Algérie, c’est vous dire que la torture a bousillé ma jeunesse. J’étais vice-présidente de Parcours d’Exil qui est un centre de soins pour les individus ayant subi la torture. Le docteur Dutertre recevait tellement de femmes peuls ayant subis l’excision qu’il m’en a parlé. Un jeune journaliste, Louis Guinamard, m’a raconté avoir découvert que les filles Coptes sont excisées et il est tombé des nues quand il a appris que mêmes des chrétiennes sont excisées alors que Jésus n’a jamais ordonné cette pratique. Puis on a retrouvé une momie excisée en Egypte qui date de 6000 ans donc cela fait 6000 ans que l’homme torture la femme. C’est pareil pour les pays africains, on le fait par tradition sans réfléchir à ses méfaits.

Pouvez-vous nous expliquer en quoi consiste l’excision ?

L’excision est encore pire qu’on le croit, il concerne 200 millions de femmes dans le monde, c’est une opération qui est faite dans des conditions abominables et contre le gré des femmes. L’excision, politiquement, a pour objet de rendre les rapports sexuels douloureux pour les femmes donc ça évite l’adultère et l’honneur de la famille s’en trouve sauvegardé. Cet honneur de la famille, qui ne s’applique qu’à la femme et dont on nous rabâche les oreilles, ça commence à bien faire ! La polygamie et le mariage forcé encouragent la pratique de l’excision, et ils forment deux fléaux indissociables. L’excision, c’est aussi souffrir atrocement toute sa vie pendant les règles, uriner douloureusement quand on ne meurt pas d’hémorragie au moment de l’excision, car les exciseuses n’ont rien pour arrêter une hémorragie et les femmes meurent de l’opération. Quand elles survivent, elles risquent encore de mourir plus tard en couche et les exciseuses ne sont pas conscientes des dommages qu’elles peuvent occasionner aux corps des femmes car elles n’ont aucune notion en médecine. C’est notamment ce que j’ai appris avec le docteur Foldès qui est un urologue français qui a mis au point une chirurgie réparatrice pour l’excision pour les femmes qui accouchent dans des conditions infernales quand elles y survivent. Les jeunes réfugiées dont je m’occupe, et que j’aime tant et que j’admire énormément pour leur courage, quand elles me racontent leurs accouchements elles me disent que l’accouchement prend tellement de temps qu’elles préféraient mourir que de continuer à subir cette souffrance inhumaine.

C’est aussi la domination de l’homme sur la femme mais il faut dire que ce sont les femmes qui excisent car elles sont sous le contrôle des hommes. Une de mes adhérentes n’a pas été excisée car sa mère a perdu une fille à cause de ce type de pratique, elle ne voulait pas en perdre une seconde. Il se trouve que le père était commerçant et il était en voyage d’affaire quand sa femme avait accouché. À son retour il n’a pas demandé si leur fille était excisée. C’est tellement tabou qu’il ne prononce pas un mot car pour lui ça tombe sous le sens, tellement les femmes sont aux ordres des hommes. Quand il a donné en mariage sa fille à un vieux polygame, ce dernier était revenu le lendemain fou de rage car la fille n’était pas excisée. Le père organise donc l’excision et il se trouve que l’exciseuse n’était pas disponible le samedi et le dimanche et cela devait se faire le lundi. La mère vendait du bétail, ce qui permettait d’acheter un billet d’avion à sa fille qui a pu échapper à cette horreur. La mère après cela a dû subir les représailles d’une telle insolence ! Donc on n’en parle pas, les femmes savent qu’elles doivent exciser leurs filles sous peine de représailles et les exciseuses n’ont pas conscience de tout le mal qu’elles font. On le fait parce qu’on l’a toujours fait. Dans les sociétés musulmanes, les imams qui prêchent l’excision sont ceux- là même qui ne lisent jamais le Coran car ils sont analphabètes. Mes adhérentes me répètent souvent que si « Allah nous a donné un clitoris c’est pour s’en servir et Allah n’a pas pu se tromper dans sa création ».

L’excision concerne aussi les femmes en France, mais on n’arrive pas à coincer les fous de l’excision car pensez bien qu’ils ne clament pas qu’ils sont en train d’exciser leurs filles. Donc actuellement on n’a pas d’affaire d’assises alors qu’on sait qu’il existe plein d’excisions en France.

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En quoi consiste la chirurgie réparatrice et comment les femmes vivent-elles après l’avoir subi ?

L’excision étant une mutilation génitale qui consiste, entre autres, à enlever une partie du clitoris (ablation du capuchon clitoridien), la chirurgie réparatrice consiste à agir dessus. Cet organe a pour propriété d’être très nerveux et a être aussi long que le pénis chez l’homme. La réparation consiste à faire remonter une partie de ce muscle à la surface pour remplacer la partie amputée. Les femmes hésitent à se faire réparer car vous savez, quand vous avez été torturé, vous hésitez à confier votre corps de nouveau à un chirurgien, qui plus est est un homme (je m’en souviens ah ah). Mais une fois la réparation faite, les femmes ressuscitent et elles peuvent enfin connaître l’orgasme. Mais les femmes hésitent à y recourir car elles sont  victimes de certaines représentations sociales. Certaines femmes en France qui se font réparer se font quitter par leurs conjoints, car ces derniers les considèrent comme impures voire comme des putains. Dans la mesure où la sexualité était pour elles synonyme de viol et de souffrance, la chirurgie réparatrice leur octroie enfin une vie sexuelle normale et enfin elles peuvent avoir une relation normale avec un homme où les sentiments ont leur place.

Comment peut-on éradiquer ce type de mutilation génitale ?

Le cadre juridique de droit existe mais la loi est constamment violée, par exemple en Mauritanie, la loi interdit la pratique de l’esclavage mais la loi est violée par l’État et par les esclavagistes. La plupart des pays recevant de l’aide de l’Union Européenne sont tenus de faire figurer l’interdiction du mariage pour mineurs et de l’excision dans leur constitution ce qui ne les empêche pas d’avoir des manquements en terme d’application. Une adhérente voulait porter plainte pour une excision et contre son mari car il la violait toutes les nuits, la police l’a renvoyée en appelant la famille et en disant « Venez reprendre votre folle». Cette histoire s’est passée en Côte d’Ivoire, un pays que l’on pourrait croire en avance sur la lutte contre ce genre de pratiques.

Cependant les militants et militantes africaines, bien plus ouverts d’esprit, comprennent la nécessité d’éradiquer cela en sensibilisant jeunes comme vieux contre les méfaits de ces pratiques. D’ailleurs les diasporas sont en retard par rapport à ce qui se fait en Afrique car elles perdent le contact avec le terrain, les mentalités en Afrique avancent tout de même grâce aux militants et militantes africains. Les nouvelles générations comprennent qu’il y a des pratiques qu’il faut abolir. Le changement des mentalités précède le changement ou l’application du droit à proprement dit.

Pour lutter contre la reproduction de ce genre de pratique, il faut insister sur une meilleure éducation sexuelle. Quand j’entends certains hommes me dire qu’ils ne voient pas la différence entre un rapport sexuel avec une femme excisée et une femme qui ne l’est pas, je me dis les pauvres ils ne connaîtront jamais l’amour. En France ce n’est pas bien différent, quand je suis invitée à intervenir dans des collèges ou des lycées et que je vois les cours d’éducation sexuelle essentiellement centrés sur la reproduction humaine, je ne m’empêche pas de critiquer. Selon l’enseignement officiel, quand vous me regardez vous pouvez dire que je suis un mammifère. Ceci étant dit si je pouvais me définir en un seul mot : je suis une avocate et cela n’a rien avoir avec un mammifère. J’étais mariée avec un homme avec qui j’ai eu deux enfants, et que j’ai aimé intensément et cela n’a rien avoir avec la simple notion de reproduction. Par ailleurs, je vous souhaite quand vous aurez l’âge d’avoir une vie sexuelle d’avoir un maximum d’orgasmes, d’ailleurs ce mot que jamais on ne prononce, c’est aberrant ! Du coup concernant l’éducation sexuelle des jeunes, on leur apprend un peu, je l’espère, la contraception mais comme on ne leur apprend pas l’amour, je ne sais pas ce qu’ils vont réussir à comprendre. La reproduction selon le programme officiel est une aberration. Mais je pense quand même que la France est en avance sur les autres pays européens puisqu’on a criminalisé l’excision. Ce n’est pas seulement une mutilation sexuelle qui pourrait relever de la correctionnelle mais c’est un crime qui peut amener à une comparution en cours d’assises car on empêche les femmes d’avoir la liberté de disposer de leurs corps et d’avoir une vie sexuelle. En ce qui concerne les peines, en tant qu’avocate je dois dire qu’il est extrêmement rare de donner une peine maximale et on n’a pas vu depuis un bon moment d’affaires d’assises parce que l’on n’arrive pas à les attraper. On compte parmi la diaspora 60 000 femmes, filles excisées, c’est vous dire que le phénomène est endémique et je pense que la polygamie en est en grande partie responsable.

Par ailleurs la pratique de l’excision doit être comprise dans un ensemble de pratiques dont l’abolition est préalable à la fin totale de l’excision : le mariage forcé et la polygamie. J’ai visité beaucoup de prisons de femmes en Afrique de l’Ouest et les raisons qui reviennent souvent en ce qui concerne l’incarcération des femmes sont les infanticides et les bagarres entre co-épouses. Quand j’étais reçu à l’ambassade du Bénin, j’ai félicité l’État béninois d’avoir éradiqué l’excision. Mais en interrogeant une cinéaste béninoise sur le mariage forcé, je suis tombée des nues car elle m’a répliqué : « une petite fille ne peut pas avoir deux fois ses règles chez son père ». Une fois reformulé, cela donne : à peine entrée dans la puberté, une fille est donnée en mariage. Dès lors, les petites filles deviennent des esclaves sexuelles et des esclaves ménagères. Elles sont battues par leurs pères si elles osent refuser le mariage et elles sont battues par leurs maris si elles osent refuser un rapport sexuel ou accomplir une tâche ménagère. Il reste donc beaucoup à faire. Bourguiba a aboli la polygamie en Tunisie et la société tunisienne s’en est tout de suite mieux portée, et c’est de ce genre de vision politique que nous avons besoin pour abolir le mariage forcé et toutes les aberrations sous-jacentes.

Quelles sont les moyens mis en oeuvre par SOS Africaines en Danger pour lutter contre cette pratique ?

Nos missions sont axées sur deux points précis : la prévention et la réparation. En terme de prévention, notre collectif Excision parlons-en, qui est formé de plein d’associations et qui a été créé en 2013 en même temps que SOS Africaines en danger, a pour objet de faire de la prévention au niveau des médecins pour comprendre ce qu’est une excision et son mode opératoire. Ces derniers procèdent à un contrôle, effectué auprès des petites filles, ce qui leur permet généralement d’y échapper avant qu’il ne soit trop tard. Mais cette mesure a une efficacité limitée car les parents accros à l’excision attendent que ces filles aient entre 12 et 18 ans pour retourner au pays pour les faire exciser, quand ils ne le font pas directement sur le territoire français. Par ailleurs, depuis les 28 secondes qui m’ont fait connaître sur le plan médiatique, je suis souvent appelée à intervenir dans des collèges et lycées. Je suis notamment intervenue au collège Camille Claudel à Rouen, devant des classes de 3éme donc des enfants de 15 ans, trois enseignants m’ont fait l’honneur de venir me chercher à la gare. Une enseignante de français qui a donné comme sujet de brevet l’excision m’as remis alors une copie des meilleures copies. Je l’ai aussitôt lu devant mes adhérentes qui furent émues. C’est de là que ma trésorière accompagnée d’un ami cinéaste, ont décidé de faire la route en voiture jusqu’au collège pour filmer certains élèves. Une vidéo qu’on montre dans un collège au Sénégal où un enseignant à décider de faire la même chose. Cela nous a donné l’idée de créer un concours: « Concours Panafricain Soazig / Gagnick». Ce concours consiste à faire une composition littéraire sur l’excision entre autres et après sélection nous remettons trois prix : le prix du meilleur devoir d’une fille, le prix du meilleur devoir d’un garçon et le prix du meilleur enseignant. Ce dernier prix est ajouté pour susciter de  l’intérêt chez les enseignants.

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Nous lançons aussi un projet ambitieux en Afrique par et pour les Africains et les Africaines. Nous avons le projet de racheter une dizaine de school bus (bus scolaires) américains pour les aménager et les faire circuler dans dix pays africains (Afrique de l’Ouest). Ces bus seront aménagés par des membres de SOS Africaines en danger en partenariat avec l’entreprise publique des transports en commun de Dakar, la Dakar Dem Dikk. Le véhicule sera équipé d’un relais satellite qui permet d’avoir une connection Wifi et de la diffuser sur un espace restreint. Le bus est divisé en quatres parties qui auront pour objet la prévention et le soutien médical nécessaire. La première partie sera un espace consacré à des intervenants qui feront de la prévention, la seconde partie sera un mini-espace de consultation, la troisième partie sera consacrée au numérique, pour diffuser des vidéos de prévention et donner un accès internet avec des ordinateurs, enfin la dernière est réservée pour des animations. Pour financer ce projet, on a lancé un appel au dons sur https://www.gofundme.com/daniellemerian et nous avons à l’heure actuelle récolté près de 24 000 euros.

Nous aidons donc les victimes de l’excision grâce à un accompagnement médical et humain, on apprend aux femmes à avoir une vie normale, on leur apprend qu’elles ne sont pas des objets sexuels à disposition et qu’elles ont le droit au bonheur. »

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Sources :

http://www.who.int/reproductivehealth/topics/fgm/overview/fr/

http://www.who.int/mediacentre/factsheets/fs241/fr/

http://www.who.int/reproductivehealth/topics/fgm/prevalence/fr/

https://www.unicef.fr/dossier/excision-et-mutilations-genitales-feminines

https://www.unicef.org/french/protection/57929_69881.html

https://www.unicef.fr/contenu/espace-medias/nouveau-rapport-statistique-sur-les-mutilations-genitales-feminines

http://www.lemonde.fr/afrique/article/2016/03/28/l-excision-bientot-interdite-en-somalie_4891261_3212.html

https://www.unicef.org/media/files/FGMC_2016_brochure_final_UNICEF_SPREAD.pdf

http://www.jeuneafrique.com/177400/politique/apr-s-10-ans-de-lutte-contre-l-excision-o-en-est-l-afrique/

Article rédigé par :

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Mathieu Longlade
Étudiant en Licence Histoire/Science politique,
à l’Université Panthéon-Sorbonne, Paris 1.

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Akli Aouaa,
Étudiant en Licence Histoire,
à l’Université Panthéon-Sorbonne, Paris 1.

 

Relu et corrigé par :

Fethi
Zeïnab Kaffa,
Étudiante en Master d’Audit,
à l’Université Panthéon-Sorbonne, Paris 1.

 

 

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