Journal d’ESMA n°3 – Les enfants Fantômes

Des êtres humains condamnés à vivre en marge de l’école et de la société.

Si tu demandais à Tristeza, à Alfredo ou un des autres ce qu’ils désirent plus que tout dans la vie, quelle serait leur réponse, à ton avis?
Au bout d’un moment, Nelio répondit : Il y en aurait plusieurs. Je n’en suis pas aussi sûr que toi, dit Cosmos. Y a -t-il quelque chose qui l’emporterait sur tout le reste? Une maman, un ventre plein, des vêtements, des voitures, de l’argent?
Nelio continua à réfléchir en silence.
Une carte d’identité, finit-il par dire. Un papier avec une photographie qui prouve que tu es celui que tu es et personne d’autre.
Je savais que tu trouverais, dit Cosmos. Voilà ce dont on rêve. une carte d’identité. Mais pas pour savoir qui nous sommes. Nous le savons très bien. Mais pour avoir un papier qui nous donne le droit d’être ce que nous sommes.

Henning Mankell, romancier et dramaturge suédois raconte, dans Comedia Infantil, la vie de ces enfants des rues, à travers les yeux de ce garçon Nelio, si jeune mais pourtant si sage.

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Le quartier de Cynthia, à Kolda en Casamance, où plus de 500 enfants sont sans identité.
Source : RFI / Charlie Dupiot

Cet extrait nous permet de toucher du doigt un des phénomènes des plus graves mais pourtant des plus méconnus qui touche le monde entier et particulièrement l’Afrique. 230 millions dans le monde … soit trois fois la population entière de l’Allemagne, ou bien encore presque toute la population des Etats-Unis. C’est, en réalité, le nombre d’enfants de moins de cinq ans qui n’ont pas été enregistrés à la naissance. Ces enfants souffrent de tous les abus et exactions possibles. Nous allons nous intéresser principalement à la situation dans laquelle l’Afrique de l’Ouest et Centrale est plongée et où l’UNICEF dénombre environ 45 millions d’enfants fantômes.

Quelles sont, donc, les conséquences d’un recensement plus que incomplet sur l’éducation pourtant reconnue comme un droit fondamental à tous les individus ?

Chiffres et définitions du phénomène d’enfants sans identités officielles

Les enfants sans identité commencent leur vie sans être déclarés aux services de l’état civil. Sans ce papier, ils n’existent pas officiellement, ce qui les pousse à vivre à la marge. L’identité est, en effet, la reconnaissance de qui nous sommes pour nous-même et pour les autres. Elle est officiellement reconnue à travers nos papiers d’identité qui manquent cruellement à 37% d’enfants africains. L’Afrique subsaharienne est particulièrement touchée par ce phénomène puisqu’un enfant sur deux n’a pas d’état civil. Dominique Tchimbakala, journaliste et présentatrice, a enquêté au Sénégal, au Mali et au Burkina Faso sur ces millions de jeunes sans existence légale. Dans chacun de ces pays, le taux d’enfants fantômes varie entre 20% et 30% ce qui correspond à environ 45 millions d’enfants en tout sur la zone Afrique de l’Ouest. Cette situation, déjà effrayante ne saurait s’améliorer si rien ne change. En effet Mirkla Mattila, responsable de la protection de l’enfance auprès de l’UNICEF en Afrique de l’Ouest et Centrale affirme qu’ « Avec la croissance démographique et si aucun progrès significatif n’est réalisé d’ici à 2030, il devrait y avoir près de 60 millions d’enfants sans existence légale ».

Des causes multiples décelées à ce phénomène

Premièrement, l’ignorance des familles. En effet, les parents sont très souvent mal informés, et se retrouvent perdus face aux démarches administratives dont ils ne comprennent parfois pas l’importance. Lorsque les parents sont eux-mêmes sans état civil, le phénomène est exacerbé. La lutte contre les idées reçues est, dès lors, essentielle. Par exemple, de nombreuses croyances dispensent qu’il faut que les deux parents soient présents lors de la déclaration à l’état civil et notamment le père. Or, dans quasiment tous ces pays, un seul des deux parent est nécessaire pour demander un acte de naissance.

Deuxièmement, lorsque le système d’état civil est désuet, une corrélation apparaît avec le nombre d’enfants fantômes présents. Le manque de proximité des centres administratifs est aussi un élément crucial. En effet, dans certaines régions du Burkina Faso, il n’existe qu’un centre pour 62 villages, soit 57 000 habitants. Dans cette région, déserte de services d’états civils, le taux d’enregistrement est largement inférieur à 40%. Les zones rurales représentent des enjeux particulièrement importants du fait des coûts induits par les multiples déplacements des familles causés par de longues et complexes procédures qui les poussent, bien souvent, à abandonner.

Ainsi, ces êtres humains sans identité, sont donc privés des droits fondamentaux qu’on admet pourtant à toute personne. N’existant qu’aux yeux de leurs proches, ces enfants ne peuvent se construire une vie stable dans laquelle ils peuvent se projeter. En effet, ils sont condamnés à vivre au jour le jour. Bien que l’éducation regroupe de nombreux éléments par lesquels les êtres humains développent des facultés, l’école reste un des moyens essentiels pour la “Formation de quelqu’un dans tel ou tel domaine d’activité ; [permettant d’acquérir l’] ensemble des connaissances intellectuelles, culturelles, morales acquises dans ce domaine par quelqu’un, par un groupe.” (1)

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Conséquences d’une telle situation sur la progression scolaire de ces enfants condamnés à vivre à la marge des sociétés

Il apparaît que dans de nombreux pays d’Afrique, un examen est nécessaire pour passer de la classe de CM2 à la classe de 6ème. Malheureusement, ce certificat de fin d’études élémentaires, leur permettant par conséquent d’évoluer dans leur scolarité, est sanctionné par la capacité ou non des enfants à fournir une pièce d’identité. Dans l’enquête réalisée par Dominique Tchimbakala, une école sénégalaise est un espoir pour tout le pays. Un professeur, Mamadou Diédhou, se bat au quotidien pour permettre à ces enfants d’avoir un accès à l’éducation à travers l’école. Il explique que, dans son école, où près de 900 élèves se côtoient, plus de la moitié n’ont pas d’état civil. Les parents, souvent dépassés par la complexité des dossiers pour demander l’état civil de leur enfant une fois le délai légal dépassé, trouvent une aide juridique considérable auprès de ce professeur. Quant à tous les enfants qui n’ont pas la chance de le connaître, ils sont contraints de quitter l’école. Awa Sadio, une jeune femme interviewée par Dominique Tchimbakala, a dû abandonner l’école car son père ne l’avait pas déclarée. Souffrant de cette situation, elle déclare que l’une des pires sensations pour elle, est de ne même pas connaître son âge. Après avoir redoublé deux fois la classe de CM2, elle a commencé à travailler pour quelques francs CFA par mois comme bonne ; exclue et exploitée. En effet, quitter l’école enfant conduit à certaines dérives, et il faut ajouter à cela que l’enfant n’a aucune identité officielle et il se trouve dès lors dans une situation d’extrême danger.

De plus, l’existence d’enfants non recensés dans les études démographiques à l’échelle macro-économique nuit aux anticipations des services publics à répondre aux besoins des habitants. Cela a causé des manques cruciaux d’infrastructures. En effet, au nord du Burkina Faso, un entrepreneur, a pallié aux manques d’infrastructures scolaires en faisant construire une école. Avant cela, les enfants, trop éloignés des écoles des autres villages étaient bien souvent déscolarisés. Depuis que l’école a vu le jour, une centaine d’élèves a retrouvé une vie normale pour des enfants de cinq ans. Comment est-il possible que l’Etat n’ait pas réalisé à quel point cette partie du pays manquait d’infrastructures ? Selon, l’entrepreneur, sur 100 enfants, seulement 4 ou 5 avaient un acte de naissance en arrivant dans la nouvelle école. Nous voyons, dès lors, l’impact terrible que peuvent avoir des erreurs dans le calcul démographique, notamment sur les tentatives de réduction des disparités par des mises en place de politiques de développement public. À l’échelle supra-nationale, ces erreurs conduisent souvent à des distributions d’aides au développement erronées ou du moins inégalement réparties . L’éducation est donc compromise par le non-recensement de millions d’enfants.

Par ailleurs, comme nous l’avons vu précédemment, les dysfonctionnements de l’état civil ont des conséquences sur les enfants nuisant à leur accès à l’école, comme nous le découvrons dans le documentaire mené par Dominique Tchimbakala. Il révèle que dans la petite mairie d’une commune, les documents administratifs ne sont pas classés, pas protégés. « Il y a des archives qui se perdent et donc des identités qui se perdent » déplore, impuissant, Saint-Vincent-de-Paul Ouedraogo, agent de l’état civil, en tenant dans sa main un amas de papiers officiels. « Ça peut jouer sur les enfants ».

Or les enfants d’aujourd’hui sont les citoyens de demain, ils sont l’espoir pour ces pays, mais près de la moitié n’existe pas réellement. C’est pourquoi il est indispensable que les pays, au delà de prendre conscience de l’importance de ce phénomène mettent en place des solutions pour venir en aide à tous ces enfants

Solutions envisageables et envisagées pour y remédier

Comment dès lors remédier à cette situation pour permettre aux enfants de récupérer leur droit à l’éducation à travers l’école ? Mamadou Diédhou, professeur en Casamance dans le sud du Sénégal, où quasiment un enfant sur deux n’a pas été recensé à la naissance, essaie de trouver des solutions pour ces élèves. Avec des associations locales, il organise des campagnes de sensibilisation, allant de village en village, et entrant au hasard dans des maisons où il interroge les familles afin de connaître la situation légale des enfants. Cela lui permet ainsi de se présenter comme une alternative aux services de l’état en matière d’aide juridique et de vérifier que les familles aient bien conscience de l’importance de ce petit papier qu’est l’acte de naissance. Très proche de ses élèves et des parents, il organise, par ailleurs, des réunions au sein de l’école pour expliquer les enjeux, répondre aux questions des parents et récupérer les dossiers qu’il transmettra par la suite au juge. Toujours au Sénégal, le comité départemental de la protection de l’enfance s’organise de plus en plus pour lutter contre ce phénomène, notamment à travers des forums sur les places centrales des villages, l’intervention de représentants de l’UNICEF, ou encore la délégation de nouvelles responsabilités aux notables, aux chefs de villages et aux chefs religieux, pour transmettre l’idée de la nécessité d’enregistrer ses enfants. Au Mali par exemple, (où un tiers des enfants n’a pas d’état civil) une immense partie de la population, n’a pas accès à la classe de CP où une pièce d’identité est demandée. De plus en plus d’écoles coraniques pallient à cette injustice qualifiée “d’inacceptable” selon le marabout d’une d’entre elle qui les accueille. Ainsi, sur l’ensemble des élèves âgés de 6 à 14 ans, un tiers n’a pas d’acte de naissance. Malheureusement, cela n’empêche pas que ces enfants soient exploités. Ils étudient en effet le matin mais partent mendier pour le marabout l’après midi.

En outre, selon Mirkka Mattila “il n’y a aucun Etat qui ne connaît pas l’importance” du phénomène des enfants fantômes. C’est d’ailleurs pourquoi de vastes travaux de modernisation et de numérisation des services d’état civil ont notamment été lancés en 2013 au Sénégal où en 2015, le gouvernement révélait encore l’existence de près de 53 000 enfants fantômes. Ce programme est prévu en partenariat avec l’UNICEF qui a livré de nombreux cartons remplis d’ordinateurs près à être envoyés dans les centres d’état civil du pays. Malgré les stratégies mises en place, le manque d’efficacité dans les installations n’a pas permis de réduire, pour l’instant, le nombre d’enfants fantômes qui a même augmenté de 7% dans certaines régions du pays mais cette prise de conscience permet de faire naître un espoir pour tous ces enfants qui par la force des choses, n’ont pas accès à une éducation complète.

Finalement, des innovations voient le jour dans certains pays Africains comme celle appliquée à la maternité du centre médical Schiphra de Ouagadougou. Adama Sawadogo, ingénieur, a réussi à mettre en place un projet grâce à une application mobile qui permet désormais de centraliser les informations relatives à la formation de l’état civil directement à la maternité sur cette application. Les informations, directement envoyées aux services d’état civil permettent d’éviter les allers-retours parfois complexes et, de ce fait, il ne reste plus qu’à récupérer l’extrait d’état civil.

Nous avons donc pu voir que dans de nombreux pays africains, une partie de la population, dénuée d’état civil, n’existe pas réellement. C’est ainsi, que ces millions d’êtres humains se voient refuser leur droit à l’éducation pourtant reconnus par de nombreuses conventions internationales comme la Convention internationale des droits de l’enfant, ratifiée par 193 Etats, dispose à l’article 28 paragraphe 1 “Les États parties reconnaissent le droit de l’enfant à l’éducation, et en particulier, en vue d’assurer l’exercice de ce droit progressivement et sur la base de l’égalité des chances”. Ces 196 Etats ont donc encore de nombreux progrès à faire en vue de permettre à ces 230 millions d’enfants de bénéficier de ce droit indispensable et d’accéder à l’école pour favoriser leur développement personnel.

 

Marie
Rédactrice : Marie Desplains, étudiante en Droit et Philosophie, membre active ESMA.

Sources 

LCP, les enfants fantômes, un défi pour l’Afrique, 02/07/2018
http://www.lcp.fr/collection/les-enfants-fantomes-un-defi-pour-lafrique/289225?fbclid=IwAR1a8Kp0pQFWJ0kJZPhYsGkWxgyQleWh-hVpLwV82A4NNUMgEvMeraTUQUs
Amnesty International : les dossiers de la commission des droits de l’enfants
http://ai405.free.fr/ressources/dossiers_pdf/dossier%20n%B018%20enfants%20invisibles.pdf
RFI, les “enfants fantômes”, un défis pour l’Afrique
http://www.rfi.fr/afrique/20180629-enfants-fantomes-etat-civil-documentaire
« ENFANTS FANTÔMES » : SANS IDENTITÉ, EN PROIE À TOUS LES DANGERS
HTTPS://WWW.UNICEF.FR/ARTICLE/ENFANTS-FANTOMES-SANS-IDENTITE-EN-PROIE-TOUS-LES-DANGERS

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