Journal d’ESMA n°3 – Les inégalités dans le système éducatif sud-africain

Analyse des inégalités du système scolaire en Afrique du Sud 

« Education is the most powerful weapon which you can use to change the world »   « L’éducation est l’arme la plus puissante qu’on puisse utiliser pour changer le monde »

~ Nelson Mandela

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À travers ces mots, l’ancien président sud africain a cherché à montrer que l’éducation, au delà de participer au développement des facultés intellectuelles, physiques et morales de l’Homme, peut servir à reconstruire la nation sud-africaine et à réconcilier son peuple, après quarante trois ans d’apartheid. Selon lui, l’éducation doit permettre aux enfants de prendre conscience et d’exploiter leurs ressemblances et leurs objectifs communs, tout en considérant leur diversité comme une force.

Cependant le système éducatif a-t-il réellement réussi à poser les bases de la société plus juste et égalitaire voulue par Nelson Mandela ? Selon Nic Spaull, professeur à l’université de Stellenbosch (dans la province du Cap oriental, en Afrique du Sud), le système éducatif sud africain reste l’un des plus inégalitaires au monde. En effet, non seulement les inégalités persistent depuis 1994, mais elles ont même augmenté. Le système éducatif a certes été réformé pour mettre fin aux politiques de ségrégation de l’apartheid, mais ses bases restent toujours les mêmes. Aux inégalités raciales se sont simplement substituées les inégalités économiques, qui se recroisent souvent.

Quelles inégalités le système d’apartheid a-t-il engendrées dans l’enseignement en Afrique du Sud ? Comment ces inégalités ont-elles affectées le système scolaire actuel ? Quels autres facteurs participent aujourd’hui à la reproduction de ces inégalités ?

Des inégalités anciennes renforcées par le régime d’apartheid

Ségrégation du système éducatif

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Fort Hare College, Université en Afrique du Sud

Depuis 1658 et la création de la première école pour esclaves, le principe de séparation des écoles par groupes raciaux prévaut en Afrique du Sud. L’éducation est dès lors utilisée pour maintenir la population noire dans une position de subalterne, dans le cadre d’une division raciale du travail.

Au XIXe siècle, deux modèles éducatifs cohabitent en Afrique du Sud : le modèle hollandais, qui prévaut dans les zones rurales, et qui est réservé exclusivement aux enfants blancs et le modèle anglais, qui vise à l’assimilation progressive des élites noirs sud-africaines et domine principalement dans la région du Cap. Jusqu’en 1936, au Cap, le droit de vote est attribué en fonction de critères économiques et non ethniques. Ainsi, dès 1890, l’élite noire de la colonie du Cap est formée dans les missions, notamment la future université de Fort Hare, et constitue les premières associations politiques modernes d’Afrique, comme le South African Native Congress (1898).

En 1948, deux partis s’opposent aux élections : le National Party du Dr Malan, qui prône l’apartheid, c’est-à-dire un système de ségrégation rigide instauré par l’Etat, et l’United Party de Jan Smuts, qui défend l’ordre racial traditionnel, autrement dit l’Etat aide les communautés à organiser elles-mêmes la ségrégation, et qui vise à l’assimilation graduelle des Noirs à la culture occidentale. Les nationalistes remportent l’élection avec 40% des voix. De nombreuses mesures sont donc prises, dans les années cinquante, pour séparer physiquement les Blancs et les Noirs.

Le Bantu Education Act, voté en 1953, étend le système d’apartheid au secteur de l’éducation. Cette loi a pour objectif d’ôter le contrôle de l’éducation des Noirs aux Églises pour le confier à l’Etat et de mettre en adéquation les finalités de l’éducation avec la philosophie de l’Etat d’apartheid :

L’enseignement doit former et instruire les gens en fonction des débouchés qui pourront s’offrir à eux, étant donné le milieu dans lequel ils vivent […]. De bonnes relations entre les races ne peuvent exister quand l’éducation donnée est contrôlée par des gens qui font naître chez l’indigène des espérances fallacieuses. L’éducation indigène devrait être conduite en sorte qu’elle s’accorde à la politique de l’État. Les relations raciales ne peuvent s’améliorer si l’éducation des indigènes aboutit à former des gens qui se sentent frustrés”

– Déclaration du ministre des Affaires indigènes au Parlement, 1953

Le contenu des programmes scolaires est strictement contrôlé par l’Etat, qui impose aux élèves noirs des cours spécifiques, censés former des cadres politiques et administratifs ancrés dans leur propre culture. Ainsi, dans les écoles primaires et secondaires, on trouve des enseignements portant sur “l’étude du milieu traditionnel africain”, et de vertus comme “la loyauté envers les employeurs”, “le moyen d’obtenir un travail”, “l’importance de la ponctualité, de la propreté, de l’honnêteté, de la politesse, de la modestie”, etc…  

Cette loi est complétée en 1959 par l’Extension University Act, qui interdit aux étudiants noirs l’accès aux universités qui ne leur sont pas réservées, sauf en cas de permission écrite du ministre des Affaires indigènes. Auparavant, quelques universités dites “ouvertes” accueillaient de rares étudiants africains. C’est le cas par exemple des universités du Cap et du Witwatersrand, fréquentées à elles deux par 139 étudiants noirs en 1958-1959.

Disparité des dépenses

A partir de 1922, et pendant une cinquantaine d’années, le montant des fonds publics destinés à l’éducation est calculé en fonction des impôts payés par chaque catégorie de la population. Ainsi, le ministère de l’éducation dépense en moyenne 3£ pour un enfant noir, 5£ pour un enfant métis et 20£ pour un enfant blanc. Dès le début du XXème siècle, le système éducatif contribue donc à reproduire les inégalités sociales et raciales.

Après la mise en place du système d’apartheid, ces inégalités s’alourdissent encore. D’après une étude de l’UNESCO, en 1965 la dépense par habitant dans l’éducation est évaluée à 1,88 rand pour les Africains, 13,37 rands pour les Métis et 32,88 rands pour les Blancs. Comme le nombre d’élèves scolarisés est croissant et que les dépenses augmentent peu, les dépenses par élèves diminuent tout au long des années 50 et 60. Ainsi, on passe de 17.08 rands par élève africain en 1953-1954 à 12.46 rands en 1960-1961.

Entre 1980 et 1992, malgré une hausse importante des crédits accordés à l’éducation, l’écart des dépenses entre Blancs et Noirs ne diminue pas. L’objectif affiché d’égalisation des dépenses par tête est utopique. L’accroissement du budget est en fait lié à l’augmentation du nombre d’élèves et à la demande croissante d’accès à une éducation secondaire. Il est cependant inefficace en ce qui concerne l’amélioration des conditions d’enseignement.

Les problèmes de financement  des écoles africaines influencent le recrutement des enseignants. Ainsi, les professeurs sont moins nombreux et moins éduqués dans les écoles réservées aux Noirs. En 1963, le rapport entre le nombre d’élèves et celui des enseignants était le suivant : 1 enseignant pour 58 élèves en moyenne, contre 1 enseignant pour 23 élèves dans les écoles réservées aux Blancs. Les maîtres sont aussi insuffisamment qualifiés : en 1982, seuls 23,1% des maîtres africains sont titulaires soit  du diplôme de fin d’études secondaires, soit du diplôme d’une “école normale”. Beaucoup d’entre eux n’ont pas dépassé le premier cycle secondaire.

Ces écarts des dépenses allouées, qui s’ajoutent aux différences dans les programmes renseignés et qui jouent sur la qualité de l’enseignement fourni, provoquent de grandes inégalités des élèves face au matric, l’équivalent du baccalauréat : en 1994, le taux de réussite pour les Noirs était de 48,5%, contre 97,3% pour les Blancs.

La persistance des inégalités dans le système éducatif post-apartheid

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Ecole primaire à Bomvini, Province du Cap, Afrique du Sud

La transition post-apartheid

En 1991, le régime d’apartheid est officiellement abrogé. Les élections démocratiques de 1994 marquent une rupture politique radicale et le nouveau gouvernement se pose comme objectifs la réconciliation et la réduction des inégalités au sein de la population. L’éducation est alors considérée comme un élément indispensable du processus de démocratisation, et est intégrée au Programme de Reconstruction et de Développement (RDP). En 1995, le White Paper on Education and Training fixe les valeurs et principes au fondement de la nouvelle politique éducative, qui sont relativement similaires à ceux des démocraties libérales occidentales : éducation comme droit fondamental, réduction des inégalités, égalité des chances d’accès, etc…

Les autorités publiques travaillent à mettre en place une politique éducative unifiée, avec la création en 1994 d’un Département national d’éducation (quand le système d’apartheid comptait 19 départements d’éducation). L’éducation n’échappe pas au processus global de décentralisation, puisque les School Governing Bodies (SGB), sont chargés, à partir de 1996, d’une partie de l’organisation et de la gestion des écoles. Composés de professeurs, de parents d’élèves, d’élèves et de représentants des diverses communautés, ils peuvent notamment choisir le montant des frais d’inscription demandés aux élèves ou les langues d’enseignement dans l’école.

L’Etat investit également dans l’amélioration des conditions matérielles d’enseignement et dans un rattrapage salarial pour les enseignants sous qualifiés ayant eux-mêmes connu une éducation de qualité médiocre sous l’apartheid.

Quelques chiffres actuels sur le système éducatif sud-africain

  • Les dépenses en éducation représentent 6,4% du PIB du pays (contre 4,8% en moyenne dans les pays européens)
  • En 2016, 83,6% des élèves de 5 à 14 ans sont scolarisés
  • 27% des élèves qui ont été à l’école pendant au moins six ans ne savent pas lire.
  • Moins de la moitié des enfants entrés dans le système scolaire atteignent la dernière année du secondaire (Grade 12, équivalent de la Terminale) et seulement 4% obtiennent leur diplôme
  • Seuls 3,1% des Noirs âgés de plus de 20 ans ont un diplôme d’université, contre 18,3% des Indiens et des Blancs
  • En 2007, 79% des professeurs de mathématiques n’obtiennent pas la moyenne à des tests destinés à des élèves de 11-12 ans
  • Une école sur trois possède une bibliothèque, et une sur cinq un laboratoire scientifique

Les ressources financières, gages d’accès à un enseignement de qualité?

Cependant, les inégalités persistent, et l’origine sociale des individus reste le principal déterminant de leur parcours scolaire. Malgré les tentatives de l’État de dé-racialiser le système éducatif, les réalités sociales, économiques et démographiques font toujours obstacle à la pleine intégration raciale au sein des écoles. Les anciennes écoles blanches, indiennes et même métis sont en nombre limité dans le pays et la majorité des élèves noirs reste confinée dans les écoles des townships ou des anciens homelands où la diversité raciale est inexistante.

Ces inégalités raciales recoupent souvent les inégalités économiques, entre des familles pouvant envoyer leurs enfants dans des écoles où les frais de scolarité sont élevés, et dans lesquelles l’enseignement est souvent de meilleure qualité, et les familles défavorisées, dont les enfants sont envoyés dans des écoles ayant très peu de moyens.

En Afrique du Sud, l’école est obligatoire de 7 à 15 ans, mais n’est pas gratuite. Les écoles reçoivent une aide de l’Etat, en particulier pour payer les salaires des instituteurs, mais elles peuvent malgré tout demander des frais supplémentaires aux familles. Comme on l’a vu, ce sont les School Governing Bodies qui décident du montant des frais de scolarité, ainsi que des éventuels critères d’exemption, partielles ou complètes, pour des parents qui ne pourraient pas payer.

En 2005, à la suite de revendication de certains parents d’élèves, le gouvernement adopte une loi d’exemption de frais pour les ménages les plus pauvres. Les écoles sont classés en 5 catégories, des plus pauvres (1) aux plus riches (5), en fonction notamment de la richesse des quartiers dans lesquelles elles se situent. Aujourd’hui, les écoles de catégories 1, 2 et 3 n’ont plus le droit de demander des frais de scolarité aux familles. Ainsi, environ 70% des écoles sont financées exclusivement par l’Etat et les subventions des autorités provinciales.

Les frais de scolarité ne sont donc aujourd’hui plus une entrave à l’accès à l’école des plus défavorisés. Cependant le budget de l’école reste en grande partie dépendant de leur existence ou non. Cela influe sur les infrastructures, le nombre et les qualifications des enseignants, créant de fait des inégalités entre les enfants qui fréquentent les écoles demandant des frais de scolarité et ceux qui ne le peuvent pas.

La précarité du système scolaire destiné aux plus défavorisés

Ces inégalités budgétaires entre les écoles se retrouvent donc dans leurs infrastructures. Nombre d’écoles ne possèdent pas de bibliothèque ou de laboratoire scientifique. Beaucoup ont également du mal à acquérir les manuels scolaires officiels. Dans les zones rurales, certaines écoles ne possèdent que quelques salles de classe vétustes, et pas de latrines pour les enfants.

Les ressources financières des écoles influent aussi sur le recrutement des professeurs. Malgré un système de bourses instauré en 2005 pour attirer de jeunes enseignants, le pays dispose toujours d’un nombre insuffisant de professeurs, notamment dans certaines matières comme les mathématiques ou les sciences physiques. Les salaires ont été ré-équilibrés entre hommes et femmes mais ont peu augmenté ces dernières années, ce qui explique le faible attrait du secteur. Le recrutement est encore plus difficile dans les zones rurales car peu de professeurs acceptent de venir enseigner dans des zones reculées.

A cela s’ajoute le manque de qualifications de beaucoup d’enseignants. En effet, eux-mêmes élèves sous le régime de l’apartheid, ils sont nombreux à avoir reçu une formation de mauvaise qualité. Une étude a ainsi montré qu’en 2007, 79% des professeurs de mathématiques n’obtennaient pas la moyenne à des tests destinés à des élèves de 11-12 ans. En 2016, pour la troisième année consécutive, l’Afrique du Sud arrive dernière au classement du Forum économique mondial jugeant de la qualité de l’enseignement des mathématiques et des sciences physiques, sur un total de 139 pays.

D’autres arguments ont été avancés, expliquant la mauvaise qualité d’une partie de l’enseignement et les inégalités qui en découlent, tels que le manque de redevabilité des professeurs, le lien très fort unissant le principal syndicat d’enseignant (South African Democratic Teachers Union, SADTU) et l’ANC (le parti au pouvoir depuis 1994), ou encore la corruption au sein du corps enseignant.

Selon Frans Cronje, directeur du Centre for Risk Analysis (CRA), ces déficiences dans le système éducatif sud africain seraient le premier obstacle au développement socio-économique du pays. En effet, le système éducatif actuel est un vecteur de reproduction des inégalités, ainsi que des taux de chômage et de la pauvreté que connaît le pays. Les effets des politiques éducatives de l’apartheid sont toujours visibles dans le système scolaire actuel, et malgré les tentatives des gouvernements successifs pour réduire ces inégalités, elles persistent et ont même tendance à s’accentuer.

Ce n’est plus l’accès à l’éducation qui est marqueur des inégalités sociales dans l’Afrique du Sud aujourd’hui, mais plutôt l’accès à une éducation de qualité.

Pour aller plus loin : Vivre à présent, Nadine Gordimer

Nadine_Gordimer_-_Vivre_à_présentElle est avocate, il est professeur de chimie à l’université. Il est blanc, elle est noire. Mariés sous le régime d’apartheid à une époque où les mariages interraciaux sont illégaux, Jabu et Steeve tentent de reconstruire leur vie dans l’Afrique du Sud post-apartheid.

À travers ce portrait de la société sud-africaine des années 90 et 2000, Nadine Gordimer, prix Nobel de littérature en 1991, illustre le désenchantement d’une partie de la population face à l’incapacité des gouvernements successifs à créer la nation dont elle rêve. Inégalités sociales, scandales politiques, corruption et violences rongent la toute nouvelle démocratie de la nation arc-en-ciel.

Par l’intermédiaire de Steve, on est témoin des faiblesses du système scolaire sud africain. Les étudiants noirs ont du mal à se remettre au niveau de leurs homologues blancs et sont encore victimes de discriminations, les professeurs sont trop peu nombreux et mal payés …

Sources

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Rédactrice : Magali Christophe, étudiante en Etudes du développement à l’IEDES (Paris 1), Membre active ESMA
  • Bamberg Ingrid, « Éducation et démocratisation en Afrique du Sud : le nouveau système éducatif unique et décentralisé face à la reproduction des inégalités », Autrepart (n’17), 2001
  • Carpentier Claude, « l’’école en Afrique du Sud : entre apartheid et mondialisation », Revue Tiers Monde, 1999
  • Chisholm Linda, “Apartheid Education Legacies and new Directions in Post-Apartheid South Africa”, Storia delle donne (n’8), 2012
  • Derens Jacqueline, L’école gratuite : un enjeu majeur pour l’Afrique du Sud, blogs.mediapart.fr, 2016
  • Goguel A.M., « la crise du système éducatif sud-africain », Politique Africaine (n’25), 1987
  • Maisonnave Hélène, Decaluwé Bernard, « Politique éducative et marché du travail en Afrique du Sud. Une analyse en EGC », Recherches économiques de Louvain (n’76), 2010
  • Morris Michael, South Africa’s deficient education system, news24.com, 2018
  • South Africa has one of the world’s worst education systems, the Economist, 2017
  • UNESCO, l’Apartheid – ses effets sur l’éducation, la science, la culture et l’information, 1968

 

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