Série de trois articles sur Mayotte : Point actualité

Mayotte au centre des défis politiques : entre insécurité, immigration et retard de développement

 

Introduction

Situé dans le canal du Mozambique, le territoire français de Mayotte est caractérisé par une double « appartenance » : d’une part, celle géographique, et dans une certaine mesure culturelle, à l’archipel des Comores ; d’autre part, celle statutaire et politique aux départements-régions ultramarins français depuis la départementalisation effective de 2011, suite au référendum de 2009. Sauf que Mayotte, en quelque sorte tiraillée entre ces deux identités, est en proie à des problèmes d’ordres sociaux et économiques majeurs. Ayant été rendue attractive par un rattrapage économique fulgurant du fait de son intégration au territoire français, qui a donné à son PIB une valeur 12 fois supérieure à celle du PIB moyen des autres îles des Comores, Mayotte connaît alors une explosion des flux migratoires en quelques années, venant justement en grande partie de ces îles voisines. À ces arrivées que les infrastructures de la société mahoraise ne peuvent soutenir, s’ajoutent de nombreuses autres questions : celle de prégnante l’insécurité, mais également celles de la pauvreté, de la précarité, et de l’insalubrité doivent faire l’objet d’une attention particulière. Autant de sujets qui rendent compte du retard de développement du territoire mahorais.

 

L’insécurité et l’immigration : deux questions préoccupant majoritairement les mahorais

Mayotte est certainement, après la Guyane, le territoire le plus insécuritaire de France. Le nombre de délits en tous genres est si alarmant que des habitants vont jusqu’à former des patrouilles officieuses pour défendre leurs concitoyens, l’effectif des forces de l’ordre étant insuffisant. Par exemple, selon un rapport du ministère de l’intérieur de 2015, Mayotte détient le triste record du nombre le plus élevé de cambriolages, chiffré à 23,5 pour 1000 logements, tandis que sur le territoire hexagonal, les cambriolages touchent en moyenne 5,5 logements sur 1000. Et quant au moyen de commettre ces cambriolages, le nombre d’infractions violentes est important. Les « coupeurs de route » sévissent également sur les axes routiers du territoire. La question sécuritaire est d’autant plus préoccupante qu’elle divise : puisqu’elle s’accompagne d’une question migratoire, les deux problèmes sont parfois amalgamés aux yeux d’une partie des habitants. Arrivée de migrants signifierait pour eux, mécaniquement, hausse de l’insécurité.

Sur la question migratoire, rappelons-le, Mayotte est l’un des territoires les plus attractifs pour les îles et pays alentours. Il accueille ainsi d’importants mouvements migratoires venant majoritairement des Comores, mais aussi du centre et de la côte Est de l’Afrique. Ces flux, dont la croissance exponentielle est corrélée au décollage du PIB de Mayotte depuis une quinzaine d’année (le taux de croissance frôlait les 10 % par an jusqu’en 2008), modifient profondément la structure démographique de ce territoire ultramarin, et multiplient alors les besoins de la population en infrastructures. En 2015, L’Insee estime que plus d’un adulte sur deux vivant à Mayotte n’y est pas né, et que la moitié des résidents de nationalité étrangère est en situation administrative irrégulière. Cette immigration s’accompagne d’un très fort taux de natalité qui, encore une fois, détient le record de France : en 2013, il s’élève à 30,5 pour mille, contre 12,3 pour mille dans l’Hexagone, faisant de Mayotte le plus jeune département de France, et où la moitié des habitants a moins de 18 ans.

58784867_555650978175620_3163180251714945024_n
Hommes originaires des Comores qui embarquent à bord d’un kwassa-kwassa

On pourrait postuler que, du fait de la proximité culturelle comorienne et de leur poids démographique, l’intégration des migrants comoriens à la société n’est pas censée poser problème. Pourtant, entre demande par une partie des habitants de la régularisation de cette frange de la population pour mieux la sortir du besoin, et la « crise des décasés » de 2016, durant laquelle une trentaine de migrants qui s’étaient réfugiés dans un campement dans le chef-lieu de Mayotte, Mamoudzou, se sont faits expulsés par des habitants, la situation des migrants à Mayotte est très incertaine. Selon des propos rapportés en avril 2019 par le journal Mayotte 1ère, le député du parti politique LR, Mansour Kamardine, souhaite des mesures drastiques pour « rendre le territoire étanche ».

 

Un contexte général de retard de développement

Les études statistiques manquent concernant Mayotte, ou elles sont sinon soit datées, soit partielles. Néanmoins, il est possible de s’en tenir à quelques chiffres pour éclairer la situation socio-économique du territoire, et en particulier comment il se positionne par rapport aux autres DROM (Départements-Régions d’Outre-Mer, anciennement DOM) et à la France hexagonale.

Bien que le PIB (Produit Intérieur Brut) soit un indicateur à tort fantasmé quant aux informations qu’il donne sur le développement d’un territoire, il peut dans une certaine mesure permettre de prendre conscience du retard de développement de Mayotte. Le rapport sénatorial de 2014, « Les niveaux de vie dans les Outre-mer : un rattrapage en panne ? » apprend que le PIB par habitant de Mayotte est le plus bas de tous les territoires français, et de loin. Il s’y élève à 6 725 €, contre 15 416 € pour la Guyane (2e PIB le bus bas) et contre 31 420 € en Hexagone. Cela fait du PIB par habitant de Mayotte une valeur près de 5 fois inférieure à celle hexagonale.

Poursuivons en termes d’IDH (Indicateur de Développement Humain dont la valeur est comprise entre 0 et 1) : un indicateur sûrement plus près de la réalité du développement du territoire puisqu’il renseigne plus directement sur le bien-être individuel et collectif. Il prend en compte l’espérance de vie, le niveau d’éducation, le PIB ici déjà évalué, et le pouvoir d’achat. On constate que l’IDH de Mayotte s’élève à 0, 637, contre 0, 740 pour la Guyane, et 0, 883 pour l’Hexagone. C’est à nouveau l’indice dont la valeur est la plus basse des territoires français.

Comment ces retards de développement se traduisent-ils dans la vie quotidienne des mahorais ? Pauvreté, précarité, manque d’accès aux infrastructures et manque d’éducation sont le lot d’une grande partie de la population. Par exemple, sur la question de la pauvreté et de la précarité, il faut savoir que les prestations sociales et des minimas sociaux n’ont pas la même structure que dans le reste des territoires français du fait d’une situation socio-économique spécifique à Mayotte. Nombre d’entre ces prestations et minimas sociaux étaient encore inexistants ou minorées en 2014, alors que dans toute société, quelque soit son degré de développement, une frange de la population a toujours à être soutenue par ce type d’aides pour lui assurer une vie digne et une intégration au marché du travail. Ces aides s’imposent d’autant plus que, selon le quotidien Le Monde, 84 % de la population de Mayotte vivrait sous le seuil de pauvreté. Ensuite, à propos de l’éducation, selon une enquête réalisée par le Ministère de l’Éducation en 2012, lorsque que 10% des jeunes de 18 ans dans la France entière étaient en difficulté de lecture, 75% l’étaient à Mayotte. Autre exemple significatif : selon France télévision, en début avril 2019, 1 ménage sur 3 n’a pas accès à l’eau courante, ajoutant au défi éducatif un enjeu sanitaire de taille, et ce malgré 25 millions d’euros investis par l’État en 2017 dans un plan eau.

Des efforts politiques à la hauteur des revendications ?

Les médias nationaux avaient donné une certaine visibilité aux manifestations à Mayotte de 2018. Elles se sont traduites au début de cette année-là par des opérations « îles mortes », édifiant des barrages qui paralysaient alors une partie du territoire. Les revendications portent essentiellement sur les questions sécuritaire et migratoire, mais aussi plus largement sur le retard de développement de Mayotte par rapport aux autres territoires français, et par là-même, sur le degré de considération de l’État. Mais il faut savoir que cela fait bien plus longtemps que les manifestations duraient, bien qu’elles avaient moins d’ampleur. On compte alors de grandes manifestations en 2011 et en 2016, et entre ces mouvements rassembleurs ponctuels, et jusqu’à aujourd’hui, des revendications continuellement formulées par les mahorais. On pouvait entendre en 2011 sur place principale du territoire, la Place de la République (faisant écho à celle de la capitale parisienne) : Mayotte, c’est « la France qui souffre ».

58377431_358165828139731_5548812105337012224_n
Grève sur la Place de la République, octobre 2011

Les personnalités politiques entendent-elles, et surtout écoutent-elles avec sérieux ces doléances ? Au-delà de la symbolique de la visite sur le territoire, quelles actions politiques ? Les membres du gouvernement sont plusieurs à s’être rendus sur le territoire ultramarin ces dernières années. C’etait Bernard Cazeneuve en 2014 (alors ministre de l’Intérieur sous François Hollande), George Pau-Langevin en 2016 (ministre des Outre-mer durant ce même mandat présidentiel), et Murielle Pénicaud en 2018 (actuelle ministre du Travail sous Emmanuel Macron). Ces membres du gouvernement proposaient des solutions, souvent spéficiques tant la situation mahoraise est singulière. Mais dans les faits, la réactivité politique est pour l’heure inférieure aux attentes.

En 2018, voici les mesures mises en place ou suggérées : une augmentation des effectifs des forces de l’ordre et un durcissement de la surveillance de l’immigration clandestine ont été réalisés, mais très timidement (en janvier 2019, cette augmentation se comptait à seulement quelques dizaines de policiers et de gendarmes supplémentaires) ; un plan de développement de 1,3 milliard d’euros avait été proposé, bien moindre que celui proposé à la Guyane qui elle aussi est en situation préoccupante (3 milliards d’euros promis en 2017 pour le développement de la Guyane) ; et les secteurs de la santé, de l’éducation et de la formation professionnelle sont dits être mis en priorité, mais sans grandes précisions. Cependant, une visite très récente de la ministre des Outre-mer Annick Girardin, du 21 au 23 avril, assure un renforcement des efforts : elle assure notamment que le nombre d’officiers supplémentaires s’élève désormais à 170, et que des écoles et un centre hospitalier seront construits ces prochaines années.

Conclusion

La population mahoraise se plaint d’un immobilisme politique puisqu’elle ne ressent pas encore d’améliorations concrètes de leurs conditions. Les plans de développement proposés en réaction aux manifestations de 2018 et les mesures encore récemment annoncées porteront peut-être leurs fruits d’ici quelques années. Mais pour répondre à l’impatience, c’est cette fois dernièrement le ministre de l’Intérieur Christophe Castaner qui s’est rendu sur le territoire, en avril 2019. Cette visite semble être un simple préambule à celle prochainement programmée du président Emmanuel Macron, en juin 2019, près de deux ans après la polémique autour de l’embarcation rudimentaire « kwassa-kwassa », qui amènerait « du comorien ».

Insécurité, migration, et plus globalement retard important de développement, sont autant du sujet pour lesquels les mahorais attendent du président, et à travers lui, de l’État, une réponse concrète, complète et à la hauteur des enjeux, et ce de pied ferme

 

Sources : 

https://www.lemonde.fr/politique/article/2019/04/23/immigration-clandestine-education-sante-quel-bilan-pour-mayotte-un-an-apres-le-mouvement-social_5453845_823448.html

 

https://mobile.francetvinfo.fr/sante/alimentation/mayotte-la-guerre-de-l-eau-potable_3271805.html#xtref=https://www.google.com/

 

https://m.la1ere.francetvinfo.fr/mayotte/grand-format-cours-eau-mayotte-danger-697068.html#xtref=https://www.google.com/&

 

https://m.la1ere.francetvinfo.fr/mayotte/recrudescence-cambriolages-mayotte-697354.html#xtref=https://www.google.com/&

 

https://m.la1ere.francetvinfo.fr/mayotte/visite-christophe-castaner-attentes-du-depute-lr-mansour-kamardine-700248.html#xtref=https://www.google.com/&

 

https://m.la1ere.francetvinfo.fr/mayotte/christohe-castaner-est-mayotte-700458.html#xtref=https://www.google.com/&

 

https://m.la1ere.francetvinfo.fr/mayotte/quelle-feuille-route-emmanuel-macron-mayotte-677507.html#xtref=https://www.google.com/&

 

Pour aller plus loin 

 

Le remarquable rapport sénatorial de 2014, « Les niveaux de vie dans les Outre-mer, un rattrapage en panne ? », qui faisait l’état des lieux des statistiques concernant la situation socio-économique des territoires ultramarins, et se proposait alors d’en faire l’étude approfondie : https://www.senat.fr/rap/r13-710/r13-7101.pdf

L’article exhaustif de janvier 2019 du média Le vent se lève, « Les gilets jaunes en Outre-mer : l’insurrection citoyenne à la Réunion, la résignation ailleurs » qui, à l’aûne de l’émergence ou non du mouvement des gilets jaunes dans les territoires ultramarins, traite de leur situation actuelle, des mouvements sociaux et de la considération de l’État : https://lvsl.fr/les-gilets-jaunes-en-outre-mer-linsurrection-citoyenne-a-la-reunion-la-resignation-ailleurs 

 

 

 

 

Répondre

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion /  Changer )

Photo Google

Vous commentez à l'aide de votre compte Google. Déconnexion /  Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion /  Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion /  Changer )

Connexion à %s

Propulsé par WordPress.com.

Retour en haut ↑

%d blogueurs aiment cette page :