Point historique : l’Égypte

Comme vous l’aurez deviné, c’est l’Égypte que nous mettons à l’honneur en ce mois de février. ESMA vous présente ce magnifique pays !

 

Le renouveau égyptien sous le règne de Méhémet-Ali

 

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Méhémet-Ali Pacha, portrait d’Auguste Couder (1840) (1)

Victor Hugo dit de lui dans la préface de ses Orientales : « La vieille barbarie asiatique n’est peut-être pas aussi dépourvue d’hommes supérieurs que notre civilisation le veut croire. Il faut se rappeler que c’est elle qui a produit le seul colosse que ce siècle puisse mettre en regard de Bonaparte, si toutefois Bonaparte peut avoir un pendant ; cet homme de génie, turc et tartare à la vérité, cet Ali pacha, qui est à Napoléon ce que le tigre est au lion, le vautour est à l’aigle. » Conquérant né, Méhémet-Ali (Muhammad Ali) se plait de cette comparaison avec l’empereur français ; il raconte ainsi être « né dans le même pays qu’Alexandre et la même année que Napoléon ».

Né en Macédoine ottomane (aujourd’hui située en Grèce) dans une famille bourgeoise d’origine albanaise, Méhémet gravit rapidement les échelons de l’appareil étatique ottoman, d’abord en tant que collecteur d’impôts, puis en tant que militaire gradé.  Il s’illustre en Égypte lors de l’expédition anglo-ottomane envoyée pour déloger l’occupation française menée par Napoléon Bonaparte. En 1801, le retrait des troupes françaises laisse un vide que les Ottomans, en concurrence avec les Mamelouks eux-mêmes affaiblis par la campagne puis l’occupation françaises (1798-1801), cherchent à combler. Par un subtil jeu d’alliances avec les autorités religieuses égyptiennes qui lui permettent de s’accorder les faveurs de la population, les Ottomans finissent par accepter que l’Albanais remplace le Wāli (vice-roi) Khursit Ahmet Pacha. L’Égypte est alors sous domination ottomane depuis 1517 lorsqu’il s’empare du pouvoir en 1805. Afin de sécuriser son nouveau pouvoir, il massacre les Mamelouks au Caire dans un guet-apens en 1811.

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Le massacre des Mamelouks au Caire en 1811, peinture de Horace Vernet (2)

Dès son accession au titre de vice-roi d’Égypte, Méhémet-Ali entreprend de très nombreuses réformes de l’État et de l’administration, de l’armée, ainsi que de l’éducation, entre autres. Le tout, bien sûr, est destiné à fournir à l’Égypte une armée moderne et performante, composée de généraux éduqués et de soldats entraînés, sur le modèle de l’armée française qui est encore la plus performante à l’époque.

De nouvelles structures économiques pour l’Égypte

Les premières réformes entreprises sont d’abord d’ordre fiscal et foncier. En 1814 est mis fin au système de taxation hérité des Ottomans, qui conférait à l’élite locale plus de pouvoir que le vice-roi n’était prêt à leur laisser. Il est remplacé par un système de collecte directe de l’impôt foncier qui augmente grandement les revenus étatiques. Lié à une révolution agraire qui donne à l’État la propriété de la quasi-totalité des terres, dont le revenu était autrefois réparti entre le sultan, les percepteurs et les gouverneurs des provinces, le nouveau système fait rentrer l’intégralité du revenu foncier dans les caisses de l’État. Le nouveau propriétaire assigne alors les parcelles, couplées à des objectifs de récolte, aux paysans payés à la journée. Unique acquéreur des denrées destinées à l’exportation, l’État disposera alors d’un monopole qui lui permettra de fixer le prix du blé, largement demandé par des Européens affamés par les guerres napoléoniennes, et plus tard du coton qui deviendra une ressource fondamentale pour le pays. 

En plus de son monopole agraire et commercial, Méhémet-Ali s’offre un monopole de l’industrie. Dans le cadre de la mise en place d’une grande industrie étatique, des fabriques de textile, de sucre, de papier, de verre, et surtout des usines d’armement, sont créées. Les importations sont lourdement taxées, ce qui confère aux Égyptiens un important excédent commercial particulièrement pratique dans leurs relations internationales. L’Égypte prend avec le Pacha le contrepied d’une Europe qui se libéralise à grande vitesse.

Parallèlement à la formation de ces monopoles d’État, le wāli d’Égypte entreprend une immense modernisation des infrastructures du pays, notamment celles ayant trait au Nil. Des digues sont édifiées et l’irrigation par bassins est remplacée par des canaux et machines. En 1821, Alexandrie est reliée au fleuve nourricier, ce qui lui permet d’être irriguée en eau potable tout en augmentant les surfaces cultivables et le transport de marchandises. Dans le domaine des communications non fluviales, une première ligne télégraphique est inaugurée entre Alexandrie et Le Caire la même année.

Une architecture religieuse au service du nouvel État 

C’est sous le règne des Alaouites (Ali et ses descendants) que se forme la relation entre État et religion en Égypte. Les structures religieuses égyptiennes sont en effet prises en charge par l’État : les chefs locaux sont nommés par le Pacha qui limite leur autorité, les tribunaux qui appliquent la charia sont reformés. Méhémet-Ali divise l’autorité religieuse en trois offices auxquels sont nommés des activistes religieux qui avaient participé à son accession au pouvoir. En outre, la supervision gouvernementale octroyait à l’État le contrôle des revenus religieux.

Les oulémas, des notables égyptiens de la classe cléricale, participèrent aux réformes du Pacha. Partant du constat que les Musulmans avaient perdu l’excellence dans l’étude de la philosophie et des sciences au profit des Européens, ils militèrent pour l’introduction de ces matières dans les cursus éducatifs égyptiens.

Dans son territoire égyptien et plus tard en Syrie, le wāli proclame l’égalité des cultes et des religions. A la fin du XIXème siècle, cette pacifique cohabitation fera de l’Égypte l’un des centres du « modernisme » islamique, un mouvement prônant des valeurs telles que le constitutionnalisme, le nationalisme, le renouveau culturel, la recherche scientifique, une éducation moderne, mais aussi les droits des femmes.

Un système éducatif repensé

Rapidement, le système éducatif est lui aussi entièrement repensé sur le modèle européen : de nouvelles méthodes et matières sont introduites afin de correspondre à la modernité occidentale. La plupart d’entre elles sont destinées à l’effort de guerre. Une première nouvelle école est ouverte en 1815, elle forme des officiers à l’ingénierie militaire. 

Le souverain crée également des écoles de médecine militaire, dont certaines sont, dès 1832, spécialement dédiées à l’instruction de femmes médecins, sous l’impulsion du Français Antoine Clot dit « Clot Bey ». Avec le temps, ces hakimas seront envoyées dans l’ensemble du pays pour s’assurer de la santé des femmes et enfants. Grâce à ce système, qui comprenait nécessairement l’apprentissage écrit et oral de l’arabe pendant les deux premières années de formation afin de pouvoir communiquer avec les patients, les enfants ainsi que les prostituées bénéficiaient de vaccins gratuits, permettant de faire reculer la variole et les maladies vénériennes dans l’ensemble de l’Égypte. Le recours aux hakimas en tant que sage-femmes permit aussi d’établir des statistiques sur les naissances en Égypte, un recensement particulièrement utile pour la conscription. 

Outre les études médicales, Méhémet-Ali fait également ouvrir des écoles vétérinaires, des écoles de langues vivantes, des écoles d’agriculture. En 1826, il envoie des officiers de son armée en apprentissage à Paris afin de les former à l’administration et la diplomatie, l’ingénierie (hydraulique, mécanique, artillerie, métallurgie, fabrication d’armes, construction de navires), mais aussi à l’imprimerie, la gravure et la lithographie, à la médecine, la chirurgie, l’anatomie, la chimie, la physiologie et l’hygiène, ou encore à l’histoire naturelle et l’agriculture. Globalement, le wāli souhaitait former une classe de cadres compétents plutôt que de recourir à l’éducation de masse.

Une occidentalisation de l’armée au service de l’entreprise conquérante du Pacha

Avec son armée albanaise, le Pacha mène de 1811 à 1818 la campagne d’Arabie contre le pouvoir wahhabite afin de libérer les Villes Saintes. Alors que la campagne avait été lancée sur demande du sultan ottoman, dont l’autorité était rejetée par les Saoudiens, Méhémet prend le contrôle de la province puis étend son pouvoir au Yémen. De 1820 à 1822, il entreprend ensuite la conquête des territoires aujourd’hui situés au nord du Soudan, en recherche d’or, d’ivoire et de pierres précieuses, mais aussi d’esclaves qu’il tentera par la suite d’intégrer à son armée modernisée. En 1821, l’armée prend le contrôle de ce qui est aujourd’hui la Nubie, et la ville de Khartoum est fondée en 1822. 

A partir de 1822, le vice-roi forme une nouvelle armée composée de conscrits récoltés parmi les paysans et nomades d’Égypte qu’il forme à la française ; il la nomme nizām-i jedīd. C’est la première fois depuis le temps des Ptolémée (IVème au Ier siècles av. J.-C.) que la défense de l’Égypte est assurée par des Égyptiens. Épaulée par une marine naissante équipée de navires français et italiens, cette nouvelle armée s’illustre en Grèce (1824-1828) et s’empare des provinces syriennes ainsi que du sud de la Turquie en 1831-1832. L’Égypte redevient un véritable empire, dix fois plus grand que la France qui n’est alors plus qu’un royaume.

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L’Égypte durant la dynastie alaouite (3)

Méhémet-Ali, souverain d’Égypte ou colon ottoman ?

Ses descendants s’attacheront à le faire entrer, lui et sa dynastie, dans la postérité égyptienne, le présentant comme le père de l’Égypte moderne dont le seul souci était la grandeur de son pays. Continuant son entreprise, la dynastie des Alaouites n’aura d’ailleurs de cesse de chercher à affirmer l’autonomie de l’Égypte vis-à-vis du pouvoir ottoman –ce qui n’était pas pour déplaire aux Français et Britanniques. En secret, il demande l’indépendance de sa province aux Occidentaux : « Les puissances européennes ont bien consenti à la séparation de l’Amérique avec l’Angleterre, de la Belgique avec la Hollande, de la Grèce avec la Turquie. Quand deux peuples ne peuvent vivre ensemble, il faut les séparer. Pourquoi me refuserait-on ce que l’on a fait pour tant d’autres ? »

Pourtant, le Pacha est on ne peut plus ottoman, tant par sa culture, sa manière de s’habiller, le style architectural qu’il introduit dans ses palais égyptiens, que par son adhésion aux normes de gouvernement ottomanes. D’ailleurs, il ne parle que le turc. A la manière d’un sultan, il dispose de son harem de femmes et d’eunuques, se montre impitoyable avec ses sujets et collaborateurs, et continue de faire appliquer le droit ottoman, bien qu’adapté aux spécificités locales.

Dans son Égypte transformée, les minorités et les étrangers sont en sécurité. Ces derniers, Européens pour la plupart, sont de plus en plus nombreux à migrer en Égypte pour y trouver des emplois de commerçants ou artisans qualifiés. Ils laisseront d’ailleurs leur trace dans le paysage culturel et culinaire des graves villes. Privilégiés, ils bénéficient d’un régime juridique spécifique, les capitulations, qui les soustrait au juge égyptien. Au niveau de l’administration, étrangers et minorités occupent d’ailleurs des postes clefs : les Turcs dirigent l’armée, les Arméniens sont aux relations extérieures, les coptes gèrent les finances, les oulémas (les notables religieux) gèrent localement les activités religieuses. 

Les fellahs, paysans égyptiens qui représentent pourtant l’immense majorité de la population, servent quant à eux de main-d’œuvre bon marché et peu qualifiée et de chair à canon. Ils constituent la base démographique dans laquelle viennent puiser les gouverneurs locaux, à coups de fouet, les contingents militaires nécessaires aux entreprises de conquête du vice-roi. Il faudra attendre les années 1870 pour que les Égyptiens dominent enfin la fonction publique égyptienne, tout en demeurant aux positions militaires inférieures. Cette frustration participera d’ailleurs à la révolution nationaliste urabie entre 1879 et 1882.

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Le Palais de Méhémet-Ali Pacha au Caire, 1818 (4)

Si sa personnalité fait aujourd’hui l’objet de débat, il ne fait pas de doute parmi les historiens que les entreprises de Méhémet-Ali ont contribué à faire de l’Égypte un pays moderne doté d’infrastructures performantes et d’une puissante armée, lui redonnant pour quelques temps un prestige impérial disparu depuis deux millénaires. Si l’Égypte ne parvient pas à l’indépendance au cours de son règne, le wāliparvient toutefois à y établir une dynastie héréditaire et à lui conférer une très large autonomie administrative ainsi qu’un statut spécial. L’Albanais a réussi à faire de la province ottomane une puissance économique et militaire avec laquelle les Européens doivent compter.

Bibliographie :

Cuno, K. (2010). Egypt to c. 1919. In F. Robinson (Ed.), The New Cambridge History of Islam (The New Cambridge History of Islam, pp. 79-106). 

Solé, Robert. « 2. Méhémet Ali. Un État, un empire », Ils ont fait l’Égypte moderne, sous la direction de Solé Robert. Éditions Perrin, 2017, pp. 39-60.

 

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Louise Le Gatt, Étudiante en M2 Relations internationales et Vice-présidente d’ESMA

 

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