Point culture : le Cap-Vert

Comme vous l’aurez deviné, c’est le Cap-Vert que nous mettons à l’honneur en ce mois de mai. ESMA vous présente ce magnifique pays !

La morna, ou l’âme du Cap-Vert

“Sodade, sodade. Sodade dessa minha terra, São Nicolau. Sodade, sodade. Sodade dessa minha terra, São Nicolau.” Ces paroles chantées par Cesaria Evora en 1992 sont connues par tous les capverdiens et ont contribué à la montée sur la scène internationale de la morna. “Sodade” – titre de la chanson – exprime la nostalgie, et raconte la séparation de deux êtres qui s’aiment : l’un a quitté l’île de São Nicolau pour São Tomé tandis que l’autre est resté, pensant toujours à son/sa bien aimé.e. C’est souvent ce qu’exprime la morna : la nostalgie du pays après une émigration vers une vie meilleure. Alors, la musique, plutôt que l’écrit, peut mieux raconter l’histoire du pays. C’est ça la morna.  

L’art de la morna 

La morna est l’une des plus vieilles pratiques musicales et chorégraphiques trouvées sur l’archipel. Principalement développée au XIXe siècle, elle est considérée comme l’âme du Cap-Vert et joue jusqu’à aujourd’hui un rôle fondamental dans la vie sociale et culturelle des capverdiens. En effet, sa présence dans tous les grands événements (mariages, réunions de familles célébrations religieuses, festivals, etc.), permet sa transmission de génération en génération, et d’île en île. Nostalgie, amour perdu, tristesse et mélancolie sont les sentiments avant tout exprimés par ce genre qui transcende les Capverdiens dès le plus jeune âge.

Pour faire des mornas traditionnelles, certaines caractéristiques doivent être respectées. Tout d’abord, les chansons se chantent en créole ou en portugais. Ensuite, tout instrument ne peut pas être utilisé pour créer un véritable morceau. La violão, une guitare à dix cordes, est l’un des instruments les plus courants pour accompagner, ainsi que le cavaquinho, une petite guitare originaire du portugal à quatre cordes. Le piano, le violon, sont les autres instruments traditionnellement utilisés pour transmettre le côté mélancolique.

Apparition et théories

La genèse de cet art n’est pas certaine mais ce qui est sûr est que la morna serait née de la rencontre des influences africaines, européennes et sud-américaines sur l’île de Boavista, et que “Brada Maria” serait la plus vieille composition (anonyme) de morna, datant de 1870. Cette dernière raconte les mésaventures d’une jeune fille abandonnée par celui qu’elle aimait. Toutes les autres affirmations au sujet de ce genre musical sont, en fait, des suppositions.

En effet, le recueil sur les musiques Cap-Verdienne de la société géographique de Lisbonne et Madeira de Cabo Verde e Guiné n’ont jamais mentionné la morna. C’est pourquoi de nombreuses hypothèses existent sur son apparition et son expression.
Selon le compositeur Vasco Martins, la morna serait un produit dérivé du lundum, un genre qui aurait été introduit par des esclaves d’Angola migrant avec le colon brésilien vers Boavista. L’isolement des esclaves et l’arrivée des instruments à cordes sur l’île ont conduit à “une véritable dramatisation de l’esprit créateur du Cap-Verdien […] C’est cette situation qui a donné naissance à la morna”. Pour Moacyr Rodrigues et Isabel Lobo, le genre serait né au sein de la bourgeoisie locale, et l’instrument qui fit naître la morna serait le piano. Selon eux, elle “[partirait] d’une souffrance pour évoquer un plaisir”. Enfin, pour certains comme Jorge Monteiro (ou Jotamont), la morna serait née de la présence maghrébine à Boavista. 

C’est à partir de 1910 que les diverses tentatives pour expliquer ce qu’est la morna se développent avec l’écrivain José Bernardo Alfama qui la voit comme un art transmettant la chaleur, alors que le poète José Lopes da Silva préfère y trouver de la douleur. D’ailleurs, pour ce dernier le terme morna” proviendrait de l’anglais “to mourn” qui signifie se lamenter, ou du français “morne”. En revanche pour la plupart des capverdiens, morna trouverait son origine dans le féminin du mot “morno” qui veut dire “chaud” en portugais : cette théorie sur son étymologie ferait allusion au côté doux et plaintif de cet art.

Ainsi, la morna n’apporte pas qu’un unique sentiment chez son public. Pour beaucoup, elle évoque une profonde tristesse tandis qu’elle évoque l’espoir chez d’autres. Ce qui est certains pour tous les capverdiens, c’est que le sentiment laissé et transmis par cet art depuis plus d’un siècle est la nostalgie accompagnée d’une larme versée.

Popularisation

Originaire de l’île de Boavista certes, la morna est rapidement adoptée par tout l’archipel. Ce sont principalement les poètes Eugénio Tavares de Brava et B. Leza de São Vicente qui ont permis sa popularisation entre 1915 et 1940. Bien d’autres ont participé à son développement tels que Jotamont, Luis Rendall, ou encore Abilio Duarte, un guérillero pendant la guerre de la libération pour le compte du PAIGC qui composa “Camin’ de São Tomé”.

Son voyage vers l’Afrique et l’Europe s’est fait grâce au groupe Voz de Cabo Verde dans les années 1960 où la plupart des musiciens étaient originaires de Dakar. Avec l’influence internationale, le groupe apporta une nouvelle touche à la morna en y intégrant de nouveaux instruments tels que la contrebasse, la guitare électrique ou encore le Güiro, percussion cubaine. Néanmoins, c’est plus tard dans leur carrière que les membres du groupes sont revenus aux instruments traditionnels afin de recréer la morna du XIXe siècle. 

Malgré le nombre important de compositeurs et de compositions populaires au Cap-Vert, les plus célèbres interprètes sont Adriano Gonçalves dit Bana, Cesaria Evora, Ildo Loboet la morna la plus célèbre reste “Sodade” écrite par le poète Amandio Cabral et le clarinettiste Luis Morais dans les années 1950. Elle fut enregistrée pour la première fois dans les années 1970 et la version qui lui donna son succès mondial apparut dans les années 1990 avec Cesaria Evora qui jusqu’à aujourd’hui, est chantée et connue dans le monde entier. Alors, même après leurs disparitions, Bana et Cesaria Evora sont encore nommés le roi et la reine de la morna

De gauche à droite, Cesaria Evora (2003) et Bana (1992) 

C’est d’ailleurs “Sodade” qui fut chanté par les capverdiens sous les fenêtres de Cesaria Evora à Sao Vicente pour célébrer l’entrée de la morna dans le patrimoine culturel immatériel de l’UNESCO en Décembre 2019. “[…] Cette initiative démontre la force de notre patrimoine et de notre culture capverdienne” affirme Van Freer, responsable culturel de São Vicente. Aujourd’hui une nouvelle génération d’interprètes de mornas – qui utilisent des instruments un peu moins traditionnels – est née avec Maria Alice, Lucibela, ou encore Mayra Andrade.

“Vapor di Imigrason” de l’album Manga de Mayra Andrade (2019) 

 

Bibliographie

MONTEIRO, Vladimir , Les musiques du Cap-Vert, 1998

Franceinfo, La morna, musique nostalgique et douce du Cap-Vert, au patrimoine immatériel de l’Unesco, Francetvinfo, Janvier 2020
https://www.francetvinfo.fr/monde/afrique/cap-vert/cap-vert-la-morna-classee-a-l-unesco_3778997.html

SAKHO, Sarah, La morna, un genre musical unique au Cap-Vert, France 24, Mai 2018
https://www.france24.com/fr/video/20180512-morna-genre-musical-unique-cap-vert

UNESCO, Morna, Musical Practice of Cabo Verde, Décembre 2019
https://www.youtube.com/watch?time_continue=602&v=2e0wCkWeoVs&feature=emb_title

La Morna, la musique nostalgique et plaintive du Cap-vert, Lusitanie, Janvier 2012
http://lusitanie.info/2012/01/la-morna-la-musique-nostalgique-et-plaintive-du-cap-vert/ 

Cabo Verde à l’honneur : La Morna sur la liste représentative du patrimoine culturel immatériel de l’humanité, Décembre 2019
https://fr.unesco.org/news/cabo-verde-lhonneur-morna-liste-representative-du-patrimoine-culturel-immateriel-lhumanite

Tiffany
MAMBU Tiffany, Master 1 de MBFA et co-responsable du pôle communication à ESMA.

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