Point historique : le Cap-Vert

Comme vous l’aurez deviné, c’est le Cap-Vert que nous mettons à l’honneur en ce mois de mai. ESMA vous présente ce magnifique pays !

Amilcar Cabral – Destin d’un penseur révolutionnaire panafricain 

 

« S’il y eut, dans les luttes de libération de l’Afrique, un intellectuel capable de combiner la profondeur et le brio des choses de l’esprit avec l’engagement concret des combats sur le terrain et la vision stratégique à l’échelle panafricaine et globale, c’est bien Amilcar Cabral. » C’est par ces mots que l’historien congolais Elikia M’bokolo présente Amilcar Cabral. Nous vous proposons d’aller à la découverte d’un des pères de l’indépendance en Afrique. 

Amilcar_Cabral
Source :  unknown

Une jeunesse entre la Guinée-Bissau et le Cap-Vert

Amilcar Cabral est né le 12 septembre 1924 à Bafatá, en Guinée-Bissau. Sa mère, Eva Pinel Evora, est d’origine guinéenne et son père est Juvenal Cabral. La famille quitte la Guinée-Bissau pour aller s’installer dans le pays d’origine paternel- le Cap-Vert, en 1932. La Guinée-Bissau et le Cap-Vert sont alors sous domination portugaise. 

Le jeune Cabral débute ses études à Praia, capitale du Cap-Vert, puis passe son baccalauréat à San Vicente. À la suite de l’obtention de ce diplôme, Cabral interrompt ses études et travaille comme aspirant dans une imprimerie de Praia. Cependant, il recommencera ses études en 1945 à l’université de Lisbonne, dans laquelle il mènera de brillantes études en agronomie. Ce choix de spécialisation n’est pas anodin à cette période puisque le Cap-Vert est en pleine période de famine qui sera désastreuse pour la population capverdienne avec un bilan de 45.000 morts entre 1941 et 1948. 

Jusqu’à l’ouverture de puits artésiens permettant le jaillissement automatique des eaux, l’agriculture au Cap-Vert dépendait exclusivement des pluies. Le climat n’étant pas maîtrisable par l’homme, l’alimentation de la population de l’archipel s’en retrouvait tout autant hors de contrôle. La famine de 1941 à 1948 a tué près de 20 pourcent de la population dans une indifférence générale de la communauté internationale. Cet épisode traumatisant pour toute la population capverdienne a motivé le jeune Cabral à entreprendre des études dans le domaine agronomique. 

Durant ses études à Lisbonne, Amilcar Cabral travaille sur une thèse portant sur l’érosion du sol dans la région portugaise de l’Alentejo. Il avait antérieurement étudié l’érosion des sols au Cap-Vert qu’il considère comme l’une des causes des famines dans cette région. En 1952, Cabral obtient son diplôme et retourne en Guinée-Bissau où il travaille au Bureau provincial des services agricoles et des forêts. Déjà à cette époque, il commence à réfléchir à la possibilité de s’affranchir du système colonial ; il publie par exemple un article dans la revue Présence africaine en 1953 dans lequel il s’exprime sur le rôle de l’étudiant africain dans l’opposition au système colonial. 

La colonisation portugaise en Afrique 

Pour saisir le dessein indépendantiste qui devint peu à peu révolutionnaire d’Amilcar Cabral, il est nécessaire de le lier à l’histoire de la colonisation portugaise. 

Le Portugal est la première puissance européenne à s’établir sur le continent africain dès le XVe siècle. Il y bâtira un empire colonial qui sera d’ailleurs le dernier à s’écrouler. 

À l’origine, le Portugal s’installe en Afrique sans faire de ce territoire une priorité, puisque leur possession du Brésil leur permet d’être suffisamment riche pour être une grande puissance économique et avoir une place centrale dans la politique mondiale. 

Le 5 septembre 1822, les libéraux brésiliens proclament l’indépendance du territoire à la suite de tensions politiques et de velléités révolutionnaires du peuple brésilien. Cette indépendance ne sera toutefois reconnue par le Portugal qu’en 1825. Cette dépossession du Brésil est brutale pour le Portugal qui avait fait de ce territoire leur vice-royaume. En effet, les finances impériales reposaient majoritairement sur le territoire brésilien. Afin de pallier ce manque financier, les portugais affichent la détermination de “créer un nouveau Brésil en Afrique”.  

De même que la totalité de l’Afrique, le Cap-Vert n’intéresse à l’origine que très peu les portugais alors hypnotisés par le Brésil. Postérieurement à la séparation avec le Brésil, le Portugal s’intéresse à l’Afrique mais l’indifférence pour le territoire capverdien subsiste. La population n’y est pas réellement considérée et les problèmes de famines, nombreuses entre 1920 et 1948, sont ignorés par le Portugal. Le mécontentement est de plus en plus partagé de la population locale mais le Portugal demeure sourd à leurs revendications. Cette indifférence dure, jusqu’aux guérillas organisées par le Partido africano da independência da Guiné e Cabo Verde fondé en 1956. 

Le PAIGC – la fondation d’un parti pour l’indépendance de la Guinée Bissau et du Cap-Vert 

Le Partido africano da independência da Guiné e Cabo Verde (Parti africain pour l’indépendance de la Guinée et du Cap-Vert) est fondé en septembre 1956 par Cabral et cinq autres militants : Aristides Pereira (futur premier président du Cap-Vert indépendant), Abilio Duarte, Luis Cabral, Fernando Fortes et Elisée Turpin. Le PAIGC est à l’origine un mouvement indépendantiste pacifique qui a pour objectif de mener au retrait progressif des forces portugaises des terres guinéennes et capverdiennes. Cependant le 3 août 1959 marque un tournant : le massacre de Pidjiguiti. 

3 août 1959 : un tournant dans l’opposition au système colonial

Pidjiguiti est un port de l’actuelle Guinée-Bissau. Des dockers travaillant dans ce port réclament en 1959 une augmentation de leur salaire et une amélioration de leurs conditions de travail. Cette grève est organisée par les dockers et soutenue par le PAIGC. Apeurées par les alliances entre les syndicats de dockers et le PAIGC, les autorités coloniales tirent sur les grévistes et tuent au moins cinquante personnes. Aujourd’hui cette date est retenue comme celle du massacre de Pidjiguiti. Ce drame modifie considérablement la ligne politique du PAIGC qui considère dorénavant les armes nécessaires pour se défaire de ces autorités coloniales. Amilcar Cabral prononcera ceci lors d’un enregistrement radiophonique : “Nos actions armées ne sont pas des actes de guerre, elles sont le seul moyen que les colonialistes nous ont laissé pour revendiquer le droit fondamental de notre peuple.” Cette déclaration prouve que Cabral abandonne toute possibilité d’influer sur la politique portugaise, il s’agit désormais de s’en extraire de gré ou de force. À Bissau et dans la clandestinité, Cabral et d’autres militants préparent secrètement le passage à la lutte armée. Les objectifs du PAIGC sont désormais clairement affirmés : l’indépendance sans condition de la Guinée et du Cap-Vert ainsi que la recherche d’une unité culturelle, économique, politique et sociale de tous les groupes ethniques. En 1963, la guérilla est officiellement lancée. Celle-ci se lance surtout en Guinée-Bissau et non au Cap-Vert où ni le terrain ni la population ne sont propices à la lutte armée. Au mois de février 1964, après une année durant laquelle le PAIGC inflige de lourdes pertes aux forces portugaises, une grande partie du territoire est libérée. Un congrès est alors organisé pour clarifier les objectifs et méthodes de lutte. 

Face aux luttes armées, le Portugal n’essaie pas de régler la base des problèmes mais tente d’une part d’amoindrir les revendications et d’autre part de diviser les groupes de lutte. Cela s’organise par exemple au travers de constructions de routes, mais il n’y a toujours aucune démarche vers un secteur essentiel : l’agriculture. La tentative de division des groupes de lutte repose sur une cultivation de l’animosité entre Cap-Verdiens et Guinéens. Les portugais répètent que les Cap-Verdiens sont des portugais à part entière au contraire des Guinéens qui sont Africains. Cela repose également sur la volonté d’insuffler un complexe de supériorité chez les Cap-Verdiens pour qu’ils ne se sentent pas ou plus solidaires des velléités indépendantistes guinéennes. 

Ces tentatives de divisions culturelles n’auront pas de conséquences directes sur les objectifs d’indépendance des deux pays. Le 24 septembre 1973, la Guinée Bissau acquiert son indépendance et le Cap-Vert la rejoint peu après le 5 juillet 1975. 

Il n’empêche que ce parti ne restera pas uni car une scission a lieu en 1980 avec la formation d’un parti exclusivement capverdien : Partido Africano da Independência de Cabo Verde (le Parti africain pour l’indépendance du Cap-Vert). Les tensions ne sont pas indépendantes des tentatives portugaises de divisions puisque la scission résulte d’une accusation de militants guinéens qui considèrent que les militants capverdiens occupent une trop grande place dans le parti. Après l’indépendance du Cap-Vert, le Parti africain pour l’indépendance du Cap-Vert dirige seul le parti sous un système communiste unique jusqu’à 1990. 

Amilcar Cabral – Un destin brisé, une mémoire honorée 

Amilcar Cabral ne connaîtra jamais les résultats de ses entreprises pour l’indépendance des deux pays puisqu’il est assassiné en janvier 1973 à Conakry. Les circonstances de cet assassinat demeurent encore aujourd’hui un mystère entier. Cela peut être attribué à la police portugaise mais existent aussi des hypothèses selon lesquelles cet assassinat fait suite à d’internes dissensions avec les militants guinéens. 

Aujourd’hui, Cabral fait figure de héros dans l’histoire des indépendances en Afrique et se singularise d’autant plus par la dimension panafricaine de sa réflexion. Dans toute l’Afrique, de nombreux établissements scolaires portent son nom notamment en Guinée, au Burkina Faso, au Sénégal ou encore au Congo. 

L’aéroport de Sal, une île du Cap-Vert, est baptisé du nom d’Amilcar Cabral. La réalisation de ses ambitions n’aura donc pas pu lui être directement témoignée mais la mémoire de ses actions pour l’indépendance reste vive, et ce dans toute l’Afrique. 

Bibliographie

 

BARRY Françoise, « CABRAL Amilcar (1924-1973) » Encyclopædia Universalis [en ligne], . URL https://www.universalis.fr/encyclopedie/amilcar-cabral/

BOUKARI-YABARA, Africa Unite! Une histoire du panafricanisme, 2017, ed. La découverte 

BISMUT Roger, CLIMACO Cristina, DRAIN Michel, FRANÇA José-Augusto, LABAN Michel, MORAÏS-BARBOSA Jorge, PRADO COELHO Eduardo, « PORTUGAL », Encyclopædia Universalis [en ligne], . URL : http://www.universalis.fr/encyclopedie/portugal/

CAPO CHICHI Sandro, “Amilcar Cabral, père de la Guinée Bissau et du Cap-Vert”, NOFI, 13 décembre 2014 https://www.nofi.media/2014/12/biographie-amilcar-cabral/7516

DE ANDRADE Mario, Amilcar Cabral : profil d’un révolutionnaire africain, Présence Africaine 2012/1-2 (N° 185-186), pages 81 à 94

FOKA Alain , RFI, Archives d’Afrique, Amilcar Cabral, la lutte pour l’indépendance (1&2) http://www.rfi.fr/fr/emission/20190202-amilcar-cabral-lutte-independance-12

M’BOKOLO Elikia, “Guinée Bissau : Il y a 45 ans l’assassinat d’Amilcar Cabral.” Jeune Afrique, 6 février 2018 https://www.jeuneafrique.com/mag/526934/politique/guinee-bissau-il-y-a-quarante-cinq-ans-lassassinat-damilcar-cabral/

PELISSIER René, « CAP VERT (CABO VERDE) », Encyclopædia Universalis [en ligne], . URL https://www.universalis.fr/encyclopedie/cap-vert/

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MBENGUE Ndiémé, L3 Histoire à l’Université Paris-I Panthéon-Sorbonne. Coordinatrice de la rubrique “Pays à l’honneur” de l’association des Étudiants de la Sorbonne pour les Mondes Africains.

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