Le challenge sahélien : quelles perspectives de paix durable?

   

             Le Sahel: une terre d’opportunités. Carte réalisée en mai 2018. © Nations Unies

Du Mali au Tchad en passant par le Niger, le récit des tensions sahéliennes est incessamment relayé par les médias. Cette vision dépréciative façonne une image réductrice : celle d’un espace incapable de résilience et sujet à des défis insurmontables. Au-delà des obstacles du terrorisme et des transitions politiques, il s’agit aujourd’hui de montrer que plusieurs initiatives sont en marche afin d’assurer le développement et la pérennité des sociétés du Sahel. 

Inclus dans le Sahara, le Sahel forme une articulation entre une Afrique du Nord arabo-berbère, orientée vers la Méditerranée, et l’Afrique subsaharienne dite « noire ». S’il se traduit par le terme « rivage » en arabe, c’est que cette terre, ancienne région du commerce caravanier, représente une issue : un carrefour conséquent de flux commerciaux, humains et culturels. L’univers sahélien regroupe plusieurs sociétés interdépendantes, des pêcheurs Bozo du Niger aux pasteurs Peul du Mali, sans oublier l’importante contribution des agriculteurs. Cette complémentarité est également superposée d’une intense diversité ethnique et linguistique. L’immensité du Sahel occidental s’étire sur 1500 kilomètres, de l’Atlantique à la boucle du Niger : il est irrigué par deux fleuves, le Sénégal à l’ouest et le Niger à l’est. Le Sahel central, des rives orientales du Niger jusqu’au lac Tchad représente la deuxième zone sahélienne, la dernière étant le Sahel oriental, du Soudan jusqu’à la Mer Rouge.  Ce sempiternel maillage étroit de sociétés explique qu’en dépit des frontières, les conséquences d’un évènement localisé se répercutent à l’ensemble de la région. Les pays de la zone occidentalo-centrale (le Sénégal, la Mauritanie, le Mali, le Niger, le Burkina Faso et le Tchad) seront privilégiés dans cet article. 

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Si l’on souhaite faire l’état des lieux des menaces dans les terres du Sahel, on s’intéresse le plus souvent à la question du terrorisme. 

Les forces en présence au Sahel. Carte réalisée en novembre 2019.©Alternatives Économiques. 

La sécurité au Sahel est indéniablement en régression, cependant les zones de tension ne sont pas réparties uniformément. Les deux principales zones sont celles du bassin du lac Tchad et le Liptako Gourma (zone à cheval sur le Mali, le Burkina, et le Niger). La létalité y a augmenté de façon exponentielle (on compte 700 victimes en 2016 contre 4000 victimes en 2019), parallèlement au nombre croissant des groupes armés (Al-Qaïda au Maghreb islamique, Groupe de soutien à l’islam et aux musulmans, etc). 

Présente dans la région depuis 2013, la France a déployé plus de 4500 militaires dans le cadre de l’opération Barkhane. Cette dernière réussit à neutraliser des cibles terroristes. Cependant l’État français est également accusé de faire le jeu des terroristes pour maintenir une présence dans cette région riche en matières premières (uranium, pétrole, or). De plus, la récurrence des discours anti-français émanant des élites du Sahel et de la population décrédibilise son action. Le renforcement militaire des positions françaises amplifierait ainsi l’incompréhension des populations concernées. 

L’un des phénomènes propres au Sahel est la variété des formes et des acteurs de la violence qui s’étend. Certaines milices communautaires au Mali sont entraînées dans un cercle de représailles réciproques, s’attaquant aux autres communautés voisines (cf le massacre de la communauté peule d’Ogossagou par des miliciens dogons en mars 2019). Les « djihadistes » des uns deviennent les protecteurs des autres, d’où l’incertitude constante sur le statut de victime ou d’assaillant. Le terrorisme s’hybride au contact des populations, car une majorité des djihadistes enrôlent des jeunes et les instrumentalisent pour divers types de trafics.

Les armées des pays du Sahel sont ainsi en difficulté et la défense française est régulièrement critiquée. On en conclut que les États y sont incapables d’assurer la sécurité ou la justice.  La dégradation de la situation sahélienne déborde peu à peu vers certains pays du golfe de Guinée, et cette terreur imprévisible n’est pas sans servir de prétexte à des dirigeants souhaitant asseoir leur pouvoir politique. 

Récemment, ce sont les réformes constitutionnelles d’Alpha Condé en Guinée, ou le coup d’État militaire du 18 août 2020 au Mali ayant mené au renversement du président Ibrahim Boubacar Keïta, qui menacent la pérennité démocratique. Cette érosion tangible annonce un automne animé pour la politique sahélienne, et à plus grande échelle celle de l’Afrique de l’Ouest. Le népotisme, la constante des trucages électoraux et le chômage poussent les populations à manifester en faveur d’un changement drastique. Face à la pauvreté des périphéries géographiques, l’essor démographique et plus récemment la pandémie de Covid-19, le défi est considérable pour les dirigeants des divers pays respectifs. La surdité de ces présidents africains les empêche d’assurer un avenir positif pour leurs citoyens. Malgré l’existence de la CEDEAO (Communauté économique des États d’Afrique de l’Ouest), cette organisation faisant figure d’autorité sur le continent s’apparente désormais à un syndicat de présidents ivres de pouvoir. Au-delà de son soutien borné à IBK, la CEDEAO n’a pas apporté de réponses concrètes à la crise sahélienne.

Lorsqu’on analyse son sommet virtuel extraordinaire du 27 juillet 2020, on remarque que la question des victimes de la répression des manifestations occupe une place minime, et que le cas de la corruption généralisée est simplement effacé. La classe dirigeante se montre donc réticente au progrès démocratique, qui faisait pourtant la fierté de la région (cf. les coups Yen a marre au Sénégal et le Balai citoyen au Burkina Faso).

La résilience et l’engagement ne sont toutefois pas impossibles pour le Sahel. Marqué par la longueur de sa saison sèche (environ huit mois), le territoire sahélien n’en est pas pour autant un désert physique et humain. C’est à l’occasion d’une conférence virtuelle, organisée le 12 août 2020 que le bureau africain de l’UNESCO a rassemblé plusieurs intervenants au sujet de la jeunesse face à la crise multidimensionnelle sahélienne. Il en ressort que « le Sahel n’a pas d’autres choix que de miser sur sa population » (Metsi Makheta). Avec 64,5% de sa population ayant moins de 25 ans, le Sahel est l’une des régions les plus jeunes du monde. Par conséquent, les investissements dans l’éducation et la formation professionnelle sont primordiaux pour instaurer un changement durable. L’enjeu est d’améliorer conjointement la protection sociale et les services sociaux de base.

Les autres thèmes jouant un rôle capital dans la stabilité future sont l’environnement et le recyclage, l’entrepreneuriat, et la création d’emplois. 

Plusieurs civils d’origine sahélienne ont intégré le fait qu’« une crise n’est pas une fatalité mais au contraire le moyen de trouver une opportunité pour innover » (Edmond Moukala). Et leurs initiatives sont nombreuses.

Parmi eux, M. Ibrahim Diawara préside l’Association « Maliens Tout Court ». Il intervient dans le domaine de la consolidation de la paix et la cohésion sociale au Mali, terre où se côtoient Dogons, Touaregs et Bambaras. La sauvegarde de la paix permettrait de résoudre le problème des terreurs interethniques.  En pilotant le projet « La Grande Muraille Verte » Inna Modja, artiste franco-malienne mais aussi ambassadrice des Nations Unies s’engage contre la désertification de la région entière, qui a des conséquences sur les ressources alimentaires des populations.  Son combat est semblable à celui d’Hindou Oumarou Ibrahim, militante peule tchadienne de 35 ans, dont la lutte concerne l’écologie et les droits des femmes. Elle explique que ces deux causes sont implicitement liées, car: « les femmes sont en première ligne du changement climatique. La sécurité alimentaire repose sur elles. Elles travaillent aux champs et doivent parfois parcourir des kilomètres pour trouver de leau ou des plantes médicinales». Elle réunit éleveurs et agriculteurs pour déminer les conflits liés à l’accès à la terre et à l’eau, tout en apprenant aux femmes à gérer leurs revenus. Ces dernières assument souvent une charge domestique démesurée lorsque leur partenaire migre pour trouver de nouvelles sources de revenus. Afin de parer au chômage au Burkina Faso, M. Dramane Sanogo a crée la Société Sinaly Ecolo Express, une jeune entreprise évoluant dans le domaine du recyclage. Il parvient ainsi à créer de l’emploi tout en améliorant les conditions de vie de ses concitoyens. En organisant une rencontre entre la jeunesse sahélienne et des acteurs porteurs d’initiatives durables, l’UNESCO a tenté d’éclairer les débouchés mutuels à leur portée.

On retiendra que ces actions sont en décalage avec la majorité des pratiques et décisions occidentales. Les mesures prévues lors d’un sommet mondial ne peuvent servir les intérêts du Sahel, à moins d’intégrer et d’écouter des acteurs de l’espace concerné. En témoigne Mme Ibrahim, qui pousse le paradoxe jusqu’aux unités employées:  « Quand la Banque mondiale fixe à 1,90 dollar par jour le seuil de pauvreté, cela ne me parle pas. Dans ma communauté, on est pauvre si on n’a pas accès à la terre, à l’eau, si notre vache ne donne pas assez de lait. Vous pouvez avoir 20 dollars en poche mais, sans accès à ces ressources, vous êtes pauvre. »

Le Sahel est une terre actuellement menacée. Elle n’est pas seulement victime de désastres mais aussi pourvoyeuse de solution. Le désir de sauvegarde du Sahel est partagé par des citoyens de nationalité diverses. Il révèle un sentiment d’appartenance à une mission primordiale: celle de construire et d’innover, non dans le rejet de l’altérité mais en communauté. L’unité sahélienne est possible, au-delà des représentations médiatiques qui font de ce territoire un espace régi par la terreur. Son potentiel de croissance rapide, et la motivation de sa population reste une source d’espoir solide. 

BIBLIOGRAPHIE

Sites internet:

ANTIL, Alain. Institut français des relations internationales « Au Sahel, les États n’assurent même plus la sécurité ou la justice. » [En ligne]. 06 octobre 2019. Disponible sur: https://www.ifri.org/fr/espace-media/lifri-medias/sahel-etats-nassurent-meme-plus-securite-justice

COUTEAU, Frédéric. RFI: Revue de presse Afrique. À la Une: la démocratie en crise en Afrique de l’Ouest [En ligne.] 02 septembre 2020. Disponible sur: https://www.rfi.fr/fr/podcasts/20200902-à-la-une-la-démocratie-en-crise-en-afrique-louest

DELVAUX, Éric. France Inter : le téléphone sonne. Opération Barkhane au Sahel : pour combien de temps encore ? [En ligne]. 10 août 2020. Disponible sur: https://www.franceinter.fr/emissions/le-telephone-sonne/le-telephone-sonne-10-aout-2020

KANE Coumba. Le Monde: Hindou Oumarou Ibrahim, voix des communautés rurales d’Afrique dans la bataille mondiale pour le climat. [En ligne]. 21 septembre 2019. Disponible sur: https://www.lemonde.fr/afrique/article/2019/09/21/hindou-oumarou-ibrahim-voix-des-communautes-rurales-d-afrique-dans-la-bataille-mondiale-pour-le-climat_6012518_3212.html

SANSO BARRY, Boubacar. Courrier International: Après le coup d’État au Mali, la fin de l’illusion démocratique ouest-africaine. [En ligne.] Disponible sur: https://www.courrierinternational.com/article/opinion-apres-le-coup-detat-au-mali-la-fin-de-lillusion-democratique-ouest-africaine

Livres:

FAUVELLE, François Xavier. L’Afrique ancienne. De l’Acacus au Zimbabwe. Édition Belin, 2018. Chapitre VI: royaumes courtiers du Sahel occidental. [p.172-201] Collection Mondes Anciens. 

photo Dalanda ex SG membre pôle rédaction
MOUKALA Dalanda, étudiante en L3 d’histoire et ex secrétaire générale à ESMA.

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