« Quel bilan des élections et de l’expérience démocratique en Afrique ? »

Rencontre avec Pierre Jacquemot

“Quel bilan des élections qui se sont tenues sur le continent africain ?” 

Une thèse dominante dans les pays anglo-saxons avance que les élections conduisent à la démocratie. Toute une littérature de sciences politiques tente de conforter cette thèse, en particulier en ce qui concerne l’Afrique. M. Jacquemot a voulu mettre cette thèse à l’épreuve, et a abouti à plusieurs constats.

Il faut rappeler qu’on vote en Afrique, dans tous les pays sauf l’Erythrée, depuis une trentaine d’années dans un contexte pluraliste. Il y a un continuum des élections sur le continent africain. Ces élections sont nées autour des conférences nationales. Avant, la majorité des pays africains étaient gouvernés par un parti dominant et les élections ont permis de mettre à l’écart certains dirigeants peu recommandables comme Bokassa (Centrafrique) ou Mobutu (Zaïre). 

Il y a eu une appropriation des processus électoraux extérieurs au continent africain qui a débouché sur des systèmes hybrides. Des commissions étrangères interviennent dans les élections, ce qui montre que la majorité électorale n’est pas atteinte puisqu’il y a besoin d’une intervention extérieure.

“Quels moyens peuvent garantir la sincérité du scrutin et améliorer la maîtrise du déroulement des élections ? Quel est le rôle des dirigeants politiques ?”

Selon Pierre Jacquemot, beaucoup de difficultés se présentent au niveau de l’enrôlement des électeurs. Par exemple, lors de la dernière élection en Guinée, deux millions d’électeurs se sont « baladés » : ils ont été inscrits sur les listes électorales puis ont été retirés. Sur un total de sept millions d’électeurs, cela n’est pas un nombre négligeable. En République Démocratique du Congo, le dernier recensement de la population remontant à 1984, une partie de la population ne dispose pas d’un état civil permettant de voter. On a ainsi un problème d’inscription des électeurs et d’établissement des registres électoraux.

Le jour de l’élection se pose un certain nombre de problèmes, notamment au niveau du matériel électoral qui peut manquer. Dans certains pays, il n’y pas d’installation. Dans un pays comme la République Démocratique du Congo qui a une importante superficie, il est compliqué d’installer des bureaux de vote sur tout le territoire. Se pose également le problème de l’insécurité, comme on a pu le voir au Burkina Faso, avec de possibles affrontements. Parfois, les dispositifs ne sont pas installés pour des raisons politiques.

De plus, il y a souvent une différence importante entre les résultats de la commission électorale « indépendante » du pays et ceux des observateurs nationaux ou étrangers. Lors de l’élection de décembre 2018 en République Démocratique du Congo, quarante mille observateurs ont été déployés sur les quarante mille lieux d’élections. A alors été constatée une divergence de trois millions de votes entre les résultats de la commission officielle et ceux de la Cenco (conférence épiscopale nationale du Congo), qui donnaient des résultats différents de l’élection.

Source Reuters

La maîtrise du déroulement des élections pose problème même trente ans après l’instauration du multipartisme dans les pays concernés.

“Quel est l’enjeu de la représentation nationale quand on sait que les différences ethniques se ressentent énormément et que l’appartenance à une ethnie n’est pas négligeable ?”

Pierre Jacquemot n’est pas de ceux qui veulent exagérer le phénomène ethnique, des dimensions complémentaires interviennent. Dans la conception occidentale, la modernité démocratique réside dans la possibilité d’alternance. Or, en Afrique, l’alternance est un phénomène très rare. Il y a une alternance régulière au Ghana depuis 2000 mais cela reste un phénomène exceptionnel, on peut aussi citer le cas du Sénégal et récemment ceux du Malawi et de Sao Tomé.

Celui qui tient le pouvoir tente de le garder, ce qui conduit à la création de sorte de « dynasties » politiques. La famille Bongo est au pouvoir depuis cinquante-trois ans au Gabon. Paul Biya est au pouvoir depuis 38 ans au Cameroun. Teodoro Obiang Nguema Mbasogo est président de la République de Guinée équatoriale depuis 1989. Il est ainsi rare que l’alternance sorte des urnes.

Les élections sont ainsi des périodes de violence exacerbée dans certains pays du continent, notamment si on les compare à ce qui se passe en Europe. Cela n’est pas sans impact sur la participation électorale : les populations craignent les violences et ne se déplacent pas pour voter, ce qui provoque un large phénomène d’abstention.

Quel constat faites-vous de la démocratie en Afrique ? Comment classez-vous les pays selon leur degré de démocratie ? Sur quels critères ?

M. Jacquemot a utilisé de nombreux indicateurs établis par des bureaux d’études tels que des think tank majoritairement anglo-saxons ou encore par la Banque mondiale. Tous ces acteurs proposent des classifications de pays et donnent des notes sur les pratiques démocratiques et électorales. Economiste de formation, M. Jacquemot est familier des analyses mathématiques et de la synthèse.

Il dégage ainsi quatre situations typiques que l’on peut rencontrer en Afrique en matière de démocratie : 

Ø  Les pays « vertueux »

Ces pays sont mûrs à la fois du point de vue électoral et du point de vue démocratique au regard des critères renvoyant à la qualité du processus démocratique, du respect des institutions et de la démocratie ainsi que des libertés fondamentales ou encore du fonctionnement indépendant de la justice.

M. Jacquemot cite en exemple de ces pays vertueux Maurice, le Cap-Vert, le Sénégal ou encore le Ghana. 

Ø  Les pays « non-vertueux »

Ce sont les pays à l’autre extrême, que M. Jacquemot qualifie de « proto-démocratie », dans lesquels peuvent se dérouler des élections mais dans des conditions épouvantables avec généralement un seul candidat, son potentiel opposant étant en prison ou à l’étranger.

Il cite le Burundi, la Centrafrique, le Soudan du Sud ou encore la Libye. 

Ø  Les « démocratures » électorales

Dans ces pays, tous les ingrédients de la démocratie sont présents mais sont incarnés par un homme ou un clan au pouvoir qui n’a pas envie de le céder.

M. Jacquemot cite l’Ouganda, l’Angola, l’Egypte, le Zimbabwe ou encore l’Algérie. 

Ø  Les démocraties « molles » ou « anocraties »

Ce sont des pays dans lesquels il y a des élections mais rien ne fonctionne véritablement par manque de compétence ou par absence de respect minimum des règles du jeu du fonctionnement de la démocratie. La presse n’est pas libre, les dirigeants sont élus au sein d’un cercle restreint, l’opposition n’a pas de place dans le dispositif politique.

M. Jacquemot cite le Kenya et la Tanzanie, dans lesquels on observe un « vagabondage politique » : en fonction des opportunités, tel ou tel homme politique va passer d’un parti à un autre, alors que les slogans et drapeaux sont bien différents. Cela va entraîner une forte instabilité politique.

On a ainsi une gamme de situations très larges entre les démocraties « vertueuses » et celles qui ne le sont pas. Cette palette très large ne permet pas d’adhérer à la thèse selon laquelle, ipso facto, les élections conduisent à la démocratie. Il y a même des cas de reculs, comme en témoigne le cas du Bénin où l’opposition n’a pas pu se présenter aux dernières élections. 

On fait ainsi face à des situations très contrastées, sans progrès significatif de la démocratie dans les trente dernières années en Afrique.

Il y a une idée selon laquelle la démocratie telle qu’on la conçoit n’est pas un modèle adéquat pour les pays africains puisqu’elle a été importée de l’Occident et reproduite par des systèmes politiques africains complètement différents, quel est votre avis ?

Pour Pierre Jacquemot, la démocratie a une valeur universelle. C’est sa conviction d’occidental ayant travaillé pendant cinquante ans sur l’Afrique. Tous les pays peuvent et doivent bénéficier des mérites de la démocratie qui reste le moins mauvais système, ou le pire après les autres.

Cependant, le processus électoral a été importé tel quel depuis les sociétés occidentales. En effet, on vote en Afrique depuis la période coloniale. Ce phénomène apparaît aujourd’hui comme étant à bout de souffle : dans beaucoup de pays africains, on fait face à une gérontocratie. L’écart entre l’âge médian des administrés et celui de leurs gouvernants est de quarante-trois ans en Afrique, contre trente-deux en Amérique latine et seize en Europe. L’Afrique est majoritairement gouvernée par des « vieux » qui se reproduisent, même si à cet égard, les Etats-Unis n’ont pas non plus démontré cette année une volonté de renouveler l’élite politique dans la figure du président.

S’ajoute à cela ce que M. Jacquemot qualifie de « fatigue du vote ». Dans certains pays africains, lorsqu’il y a un changement possible, la participation est très forte comme cela a été le cas en Gambie, après vingt-cinq ans de dictature. Mais, une fois le changement installé, l’abstention est très forte. En Afrique, le taux moyen d’abstention est de 50% et  il est particulièrement élevé chez les jeunes et chez les femmes. Ces dernières apparaissent comme réalistes, ne voulant pas se laisser « berner » par les discours électoraux. Au Nigéria, la dernière élection a eu lieu alors que la population avait connu une forte augmentation et pourtant, le nombre de votants a diminué. Il faut évidemment prendre en compte les raisons sécuritaires. Avec la présence de Boko Haram dans le nord du pays, seul un tiers des électeurs se sont rendus aux urnes.

Le système de la démocratie élective est un système qui, dans le contexte africain, apparaît ainsi à bout de souffle : pas d’alternance possible, pérennisation de l’installation de « vieux », hausse de l’abstention pour une population qui pense que la démocratie se trouve ailleurs que dans le bureau de vote.

“Quelles sont les limites d’un modèle démocratique universel et comment est-il possible de revoir les systèmes politiques pour allier la tradition au modèle démocratique ? Comment penser une « démocratie africaine » ?”

Pierre Jacquemot évoque son expérience personnelle quand il était ambassadeur au Ghanaet ses rencontres avec le chef de la communauté Ashanti. Ce dernier a un poids politique considérable sur sa communauté mais aussi sur les communauté voisines et cousines, pouvant aller jusqu’à la Côte d’Ivoire. Installé à la mort du roi sur un tabouret, il est choisi par la Reine mère, une femme reconnue pour sa grande sagesse et qui a le pouvoir d’identifier la personnalité qui a les meilleures qualités pour incarner l’intérêt général. L’Asantehene, par le biais d’une hiérarchie de chef et de sous-chefs, est capable d’incarner l’intérêt général et peut être démis de ses fonctions s’il ne remplit pas ses obligations. Son pouvoir est très imp ortant sur les questions familiales et foncières.

Selon des procédures qui peuvent paraître « étranges » d’un point de vue occidental, un contrôle démocratique se fait ainsi sur sa personne. Pour M. Jacquemot, c’est un modèle démocratique africain qui n’a rien à envier aux grands penseurs de la démocratie occidentale. Il y a des modalités de fonctionnement démocratique au sens où des gouvernants obéissent à la demande de la population, incarnent l’intérêt général et s’y soumettent au point même de perdre leur poste.

C’est un autre modèle que le modèle électif qui peut être appliqué dans un contexte africain.

“On sait que le système démocratique est intrinsèquement lié à la protection des droits de l’Homme, si les avancées ne sont pas négligeables sur ce point de vue en Afrique, il semblerait qu’on soit encore loin du niveau de protection atteint en Occident. Pensez-vous qu’une protection renforcée pourra améliorer les systèmes démocratiques ? Comment y arriver ?”

Pour Pierre Jacquemot, la question des droits humains est fondamentale. On a longtemps cru que c’était une affaire de pays occidentaux et que ce concept avait été imposé de l’extérieur par des chefs d’Etat comme François Mitterrand. 

Manifestants anti-Ouattara Source : Sipa Press

En Afrique, le combat des droits humains est davantage le résultat d’un combat des militants intérieurs aux pays plutôt que d’une volonté extérieure. Il faut faire justice et saluer la mémoire de nombreux militants africains des droits humains, qui se battent toujours. Les avancées sur la situation des femmes, des enfants, la question des réfugiés relèvent davantage du pouvoir de pression des militants des droits humains africains que d’injonctions venant de l’extérieur, comme c’est le cas pour les occidentaux qui reculent lorsque leurs intérêts économiques sont en jeu. Sur le continent africain, les injonctions externes ne marchent quasiment jamais.

A l’ère du numérique et alors que des jeunes se mobilisent de plus en plus via les réseaux sociaux, comment estimez-vous leur rôle à jouer ?

On a longtemps considéré que les jeunes étaient des sortes de « trublions », qu’ils étaient des « excités ». Un certain nombre de leaders exprimait des envies de voir leur société se transformer radicalement, en faveur de l’alternance, contre l’autoritarisme, pour les libertés fondamentales.

On a longtemps considéré que ces jeunes, vus négativement, ne comptaient pas trop. Ce n’est plus le cas.

De nombreux mouvements sociaux ont atteint des niveaux de maturité et de performance irréversibles. Plus la démocratie électorale/classique s’effondre, plus une nouvelle forme de démocratie incarnée par ces mouvements sociaux s’affirme. Ils bénéficient de la digitalisation et des réseaux sociaux, dans ce qu’ils ont de bon et de mauvais.

Globalement, on assiste à une démocratie par le bas qui s’organise au niveau des quartiers, comme c’est le cas à Nairobi, Kinshasa, Dakar ou encore Ouagadougou (pépinières). Ils se substituent à l’État pour résoudre les problèmes du quotidien comme en témoigne la gestion de la crise sanitaire, par exemple. « Dès qu’il y a un espace de liberté, une démocratie du quotidien s’installe ». On a une résolution de problèmes contre lesquels l’Etat ne fait rien.

En mettant bout à bout toutes ces expériences, on constate qu’il y a une profusion démocratique très intéressante. Parmi ces groupes, certains se tournent vers l’État pour noter ses capacités comme au Burkina Faso ou au Sénégal. C’est un dispositif qui amène les autorités élues à rendre des comptes. Cela s’observe notamment en Afrique de l’Ouest, mais il y a une répression violente de ces groupes en Afrique centrale.

Il y a une Afrique du bas qui exprime des besoins de démocratie. Grâce aux réseaux sociaux, elle trouve des moyens de se réunir, de s’organiser et de se formaliser. Il va ainsi falloir trouver des leaders parmi les membres de ces différentes associations, et faire en sorte qu’ils évitent de tomber dans les pièges de la démocratie électorale africaine.

Conclusion

La démocratie est à inventer complètement en Afrique d’après ce constat d’une démocratie élective à bout de souffle.

Les femmes ont un rôle considérable. Les vingt ans de croissance que l’Afrique a connus sont liés à l’amélioration de la condition des femmes, ce qui permet une mutation profonde des sociétés africaines.

Il y a un véritable challenge pour les Africains  afin d’inventer, construire un système beaucoup soutenable, satisfaisant et respectueux des droits humains. Il faut inventer un autre modèle qui se distingue du modèle importé et qui soit le résultat d’une volonté africaine. Il faut construire un modèle plus souverain et soutenable, respectueux des droits humains, qui se distingue du modèle importé.

Bibliographie et contact

De l’élection à la démocratie en Afrique (1960-2020), Fondation Jean Jaurès

pierre.jacquemot@gmail.com

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