Point Histoire : La Sierra Leone

La Sierra Leone

Comme vous l’aurez deviné, c’est la Sierra Leone que nous mettons à l’honneur en ce mois janvier. Aujourd’hui, ESMA vous propose de revenir sur un héros de la Sierra Leone : Joseph Cinqué !

Joseph Cinqué, leader de la mutinerie de La Amistad

Joseph Cinqué est un symbole qui dépasse les frontières de la Sierra Leone. Il est considéré comme un héros qui a marqué l’histoire du pays. Cinqué est à l’origine du soulèvement, connu sous le nom de “la nuit sans Lune”, au bord du négrier espagnol Amistad. Par la suite, lui ainsi que ses 53 compagnons ont dû faire face à un procès pour mutinerie et assassinats, et sont finalement acquittés de ces allégations. 

Joseph Cinqué, un justicier malgré lui 

Cinqué est né approximativement en 1814 en Sierra Leone. Issu du peuple Mendé, il était riziculteur et père de trois enfants. Sa vie bascule en 1839, lorsqu’il est capturé et vendu en tant qu’esclave. Cinqué est détenu un moment dans le fort négrier de Lomboko, l’établissement se trouvait dans l’actuelle Sierra Leone et appartenait à l’esclavagiste espagnol Pedro Blanco. Ce dernier exportait par milliers ses esclaves vers les Amériques. Cinqué a finalement été vendu à José Ruiz et Pedro Montez avec 110 captifs. Il est alors amené à la Havane où son transport vers des plantations de sucre va être assuré par le bateau La Amistad.

Portrait de Sengbe Pieh,
peint par Nathaniel Jocelyn, 1840

La Amistad, théâtre du massacre  

Peinture contemporaine de la goélette Amistad sur laquelle une cinquantaine d’esclaves africains se sont révoltés en 1839 au large de la côte est américaine. (Source: Wikipédia)

Initialement La Amistad n’était destiné qu’à transporter des marchandises, notamment le sucre. Pour effectuer le transport de Cinqué et de ses compagnons, l’armateur avait maquillé les documents, lui permettant ainsi de légaliser le transport d’esclaves en jouant sur l’identité de deux navires, La Amistad et le Tecora. Le fait que le bateau ne soit habilité qu’au transport de marchandise oblige les esclavagistes à répartir les captifs sur celui -ci. Ils sont placés à deux endroits différents. Un premier groupe se trouve dans la cale du bateau et un autre sur le pont. Cette disposition donne aux mutins une plus grande liberté de mouvement, qui est nécessaire pour se défaire de leurs chaînes. C’est dans la cale du bateau que ces hommes se défont silencieusement de leurs chaînes, avec pour objectif, de retrouver la liberté dont ils ont été amputés.

La nuit sans lune 

Death of Capt. Ferrer, the Captain of the Amistad, July, 1839, gravure sur bois de John Warner Barber.

La nuit du 1er juillet 1839 correspond à un épisode de l’histoire qui peut paraître invraisemblable. Aux premières heures de la fameuse nuit sans lune, les 53 esclaves ont réussi à prendre le contrôle du bateau qui les transportait vers des plantations cubaines de Porto Principe (Camagüey). Dirigée par Joseph Cinqué, la mutinerie victorieuse se solde par la mort du capitaine et du cuisinier du navire, mais aussi d’un captif dans le combat.

Cinqué est le premier à se libérer et défait ensuite les chaînes de ses compagnons. Il joue un véritable rôle de leader, il impulse lui-même la révolte en motivant les troupes à l’aide d’un discours poignant et ordonne la redirection du bateau vers la Sierra Leone. L’objectif ultime de ces hommes est de retrouver leur liberté en retournant sur le continent africain.

Bien que le bateau soit sous contrôle en quelques heures, les mutins ne parviennent pas à retourner en Afrique. En effet, ils avaient fait prisonnier Ruiz et Montez, les marchands qui les avaient achetés et ont exigé qu’ils dirigent le bateau vers la Sierra Leone. Les “propriétaires légitimes” des insurgés dirigèrent le bateau dans la direction opposée. Après deux longs mois, le bateau fut repêché par la marine des États-Unis près de Culloden Point (île de Long Island). La Amistad, ainsi que l’équipage entier, sont acheminés jusqu’à New London (Connecticut) où un long procès débute.

Procès

Le procès est  connu sous le nom d’United States v. L’Amistad. Une médiatisation importante autour de ce procès a eu lieu avec une vision héroïque des captifs chez les abolitionnistes américains, particulièrement pour Cinqué avec sa figure de leader.  Il apparaît notamment dans le journal new – yorkais The Sun ou encore le périodique American and Foreign Anti-Slavery Reporter. Des représentations de la mutinerie furent jouées dans de nombreux théâtres et plusieurs curieux iront jusqu’à payer pour rendre visite aux mutins dans leur cellule.

Dans un premier temps, la barrière de la langue joue en défaveur des accusés, ils ont alors recours à des interprètes afin de raconter leur version des faits. Mais, dans un second temps, les accusés apprirent la langue pour participer à leur défense. Du côté des esclavagistes, trois Cubains survécurent et participent au procès. 

Pour mieux comprendre l’affaire, il faut préciser certains éléments contextuels. Depuis 1808, le Royaume-Uni et les États-Unis avaient interdit le commerce international d’esclaves. Le propriétaire du bateau avait alors indiqué, de façon frauduleuse, que les captifs étaient nés esclaves à Cuba et qu’ils étaient déplacés pour être vendus au sein du marché intérieur espagnol dans le but de contourner l’interdiction américaine. La jurisprudence de l’arrêt Antelope concernant le statut et le devenir des esclaves à bord fut défendue par les partisans d’un renvoi aux Espagnols.

L’affaire a finalement été portée devant la Cour suprême des États-Unis qui fait face à des problèmes internationaux. Les abolitionnistes américains ont unanimement soutenu les accusés. Elle a reconnu que Cinqué et ses compagnons se sont légitimement défendus face à leur réduction en esclavage.  « … Il est un droit fondamental de tous les êtres humains dans les cas extrêmes, résister à l’oppression et appliquer la force contre l’injustice extrême. » La bataille juridique se conclut en 1841, par une victoire pour les mutins. La Cour suprême finit par reconnaître leur statut de personnes libres car asservies illégalement. 

Décision de la Cour Suprême
rédigée par Joseph Story
sur l’affaire La Amistad

Une campagne soutenue par des abolitionnistes américains a permis de collecter des fonds pour le retour de 35 des survivants en Sierra Leone. Cinqué et les autres Mendé ont retrouvé leur terre natale en 1842 accompagnés de cinq missionnaires et enseignants dans le but d’une mission chrétienne. Cette décision est retenue comme annonciatrice de la guerre civile qui a fait rage aux Etats-Unis à partir de 1861. En effet, le jugement positif de cette affaire va fortifier le mouvement abolitionniste américain.
La mutinerie de La Amistad inspira également directement la rébellion du navire la Créole en 1841, une autre mutinerie victorieuse, réalisée par des esclaves à l’encontre de leurs maîtres sur un bateau. 

Cinqué est reconnu comme un héros avec un courage extraordinaire au Sierra Leone et même au-delà. Il est d’ailleurs représenté sur les billets de 5 000 leones. 


Fatima Slimani

L2 Science politique à l’Université Paris-I Panthéon-Sorbonne.
Coordinatrice de la rubrique “Pays à l’honneur” de l’association des Étudiants de la Sorbonne pour les Mondes Africains.

Bibliographie

Marcus Rediker, La rébellion Amistad: Une odyssée de l’Atlantique de l’esclavage et de la liberté, Penguin, 2012

Marie-Jeanne Rossignol, « Marcus REDIKER, Les révoltés de l’Amistad. Une odyssée atlantique (1839-1842) », Revue d’histoire du XIXe siècle [En ligne], 52 | 2016, mis en ligne le 01 juin 2016, consulté le 02 janvier 2021. URL : http://journals.openedition.org.ezpaarse.univ-paris1.fr/rh19/5041 ; DOI : https://doi-org.ezpaarse.univ-paris1.fr/10.4000/rh19.5041b

Arthur Abraham, Sengbe Pieh: Un héros Neglected?. Journal de la Société historique de la Sierra Leone, vol. 2, n. 2, 1978, pp. 22-30

Longley, Robert. « Events and Legacy of the Amistad Case of 1840. » ThoughtCo. https://www.thoughtco.com/amistad-case-4135407 (accessed January 19, 2021).

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