Point culture : Le Libéria

Le Libéria

Comme vous l’aurez deviné, c’est le Liberia qui est mis à l’honneur ! ESMA vous propose de découvrir le renouveau du cinéma libérien après Ebola.

Le renouveau du cinéma après Ebola : quelle place dans la société libérienne ?

« Lollywood is the business that Ebola built. » (traduction : “Lollywood est l’industrie qu’Ebola a construit”). C’est le paradoxe tragique que met en relief le journaliste Thomas Page dans un article pour CNN en 2017. L’expression « Lollywood » est née au début des années 2000 pour désigner l’industrie cinématographique libérienne, à l’image du fameux « Nollywood » au Nigéria. Si le cinéma libérien n’est toujours pas parvenu à concurrencer les puissances montantes nigérianes et ghanéennes en la matière, il a connu une ascension directement liée à l’épidémie d’Ebola.

Cette épidémie principalement localisée en Afrique de l’Ouest, qui a démarré en 2013, trouve ses trois principaux foyers d’infection en Guinée, au Libéria et en Sierra Leone. Entre 2014 et 2016, le Libéria, qui compte 4 800 morts liés à Ebola, est le pays le plus touché. La fermeture des frontières pendant plusieurs mois de 2014 à 2015, jusqu’à la maîtrise relative de la progression de l’épidémie, signifie l’arrêt des importations de DVD étrangers, notamment en provenance du Nigéria. Cela n’est pas sans conséquence sur l’industrie cinématographique libérienne qui peinait à décoller sur le plan local.

En effet, jusqu’alors, les productions manquaient de moyens et rares étaient les programmes à trouver un écho significatif, à l’image de la première série télévisée, intitulée Malawala Balawala (« je n’y crois pas, mais vous devriez le croire »), datant de 1988 et racontant l’histoire d’un forgeron aux prises avec un génie. Cette série fut diffusée jusqu’en Côte d’Ivoire et en Guinée. La compagnie 2Rich Productions, une des premières compagnies du Libéria, a quant à elle ouvert en 1998. 

Quatre affiches de films produits par 2Rich Productions.
Source : https://www.facebook.com/2RichFilmProductions/ 

Cependant, la plupart des professionnels du cinéma étaient attirés par une carrière au Nigéria ou au Ghana. A cela se sont ajoutées les deux guerres civiles : 1989-1996/97 et 1999-2003, qui ont participé à la fuite des  acteurs ainsi que des réalisateurs et ont rendu les conditions de tournage très difficiles.

Le renouveau du cinéma, parallèlement à la crise épidémique, figure alors dans un contexte qui réunit plusieurs conditions. La société libérienne est traumatisée par le climat de violence et de psychose qui s’installe. La peur de la contamination régit tous les aspects de la vie quotidienne et les habitants restent souvent chez eux, loin des divertissements habituels. Ce climat pousse parfois à une méfiance vis-à-vis du pouvoir politique en place et à des émeutes, comme celle de Monrovia en août 2014. Ainsi, le cinéma, par le biais des DVD locaux, apparaît comme un exutoire.        

La vente de DVD locaux, au prix individuel se situant aux alentours de 100 dollars libériens (1 dollar USD), est multipliée par dix au moment de l’épidémie. Les quantités produites augmentent et les genres cinématographiques se diversifient. Parmi eux, les comédies se situent largement en tête. Elles représentent un excellent moyen de divertissement. Un autre aspect de cette période cinématographique est de partager la culture libérienne. Outre les sujets de société qui sont abordés, des films sont tournés en Krio, le créole local. D’autres sont tournés en anglais pour mieux pouvoir être exportés en Afrique. Dans le même temps, certaines comédies dramatiques permettent également de mettre des images et des mots sur les traumatismes vécus par la population, qui peut s’identifier aux histoires racontées. Par exemple, le film Ebola vs HIV, tourné au moment de l’épidémie, raconte l’histoire d’une famille libérienne dont la mère qui pense avoir Ebola a en réalité contracté le VIH. La famille prend alors la fuite et les mesures d’hygiène ainsi que la peur ambiante sont tournées en dérision.

Ainsi, les équipes de tournage ont bravé les conditions de tournage éprouvantes pour aboutir à la production de films et séries. A titre d’exemple, lors du tournage du film comique « Killer Bean and Falcao », centré sur les aventures rocambolesques du personnage Killer Bean, en 2014 à Monrovia, le producteur Richard Dwumoh raconte dans une interview comment il a fallu gérer la panique qu’a provoqué une actrice ayant eu les symptômes d’Ebola dans l’équipe. Cela n’a pas empêché le film d’être vendu à près de 30 000 exemplaires.

Ce gain d’intérêt pour le cinéma libérien a profité aux travailleurs du milieu, qui se sont professionnalisés, en particulier dans les compagnies de production comme 2Rich Productions. De même, en 2017, Monro TV “www.monrotv.com”, la première chaîne internet uniquement consacrée au « Lollywood », est née. La carrière d’une jeune génération de metteurs en scène libériens s’est vue boostée. Le metteur en scène Abdul-Karim Sheriff et son film Bloodline, qui se plonge aux côtés des trafiquants de drogue, avec son budget de presque 5 000 dollars américains, inspiré des codes des films américains, est un exemple du relatif tremplin que représente le cinéma libérien.

Scène du film Bloodline d’Abdul-Karim Sheriff
Source : https://edition.cnn.com/interactive/2017/08/world/ebola-lollywood-liberia-film/

Une partie des professionnels libériens du cinéma est revenue du Nigéria ou du Ghana où elle avait fui la guerre civile, ramenant une expertise nouvelle.

Si le cinéma libérien a connu un renouveau ces dernières années, les circonstances extérieures ayant changé, notamment avec la réouverture des frontières, le terme « Lollywood » est aujourd’hui à questionner car il fait face à de nombreux défis. En effet, les problèmes de financement, le manque de place dans les cinémas locaux qui n’ont pas réellement eu l’occasion de se développer depuis les années 1990, la concurrence africaine, ajoutés aux importants problèmes de piraterie, font que le cinéma libérien demeure à un rang subalterne sur la scène internationale. La signature d’un contrat d’exclusivité de la société nigériane Film One pour la distribution des films Disney en Afrique de l’Ouest anglophone en septembre 2020 efface un peu plus le cinéma libérien. Éventuellement pourra-t-il compter prochainement sur des plateformes comme Netflix pour parvenir à se diffuser plus largement.


NDIAYE Chloé  
L3 Histoire – Science Politique, membre active chez ESMA

Bibliographie

BEAURAIN François, « Comment Ebola a relancé le cinéma au Liberia », dans « Septième art : quand l’Afrique fait son cinéma », Jeune Afrique, 17/05/2017, Consulté le 19/01/2021, (en ligne), Disponible sur : https://www.jeuneafrique.com/mag/437766/culture/ebola-a-relance-cinema-liberia/

BEAURAIN François, « Liberia : quand le cinéma s’empare d’Ebola », dans « Septième art : quand l’Afrique fait son cinéma », Jeune Afrique, 17/05/2017, Consulté le 19/01/2021, (en ligne), Disponible sur : https://www.jeuneafrique.com/mag/437758/culture/liberia-cinema-sempare-debola/

PAGE Thomas, « Ebolawood : Liberia’s golden age of film », CNN. 08/2017. Consulté le 19/01/2021 (en ligne). Disponible sur : https://edition.cnn.com/interactive/2017/08/world/ebola-lollywood-liberia-film/

« Liberia : les effets d’Ebola plus meurtriers que le virus ? », BBC News, 21/02/2018, Consulté le 19/01/2021, (en ligne), Disponible sur : https://www.bbc.com/afrique/region-43149570

« Disney s’implante à Nollywood », Rédaction Africanews, 30/09/2020, Consulté le 19/01/2021, (en ligne). Disponible sur : https://fr.africanews.com/2020/09/29/le-nigerian-film-one-en-distributeur-des-films-disney-en-afrique-de-l-ouest/


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