Point Histoire : le Nigéria

Le Nigéria

Comme vous l’aurez deviné, c’est le Nigéria que nous mettons à l’honneur pour le mois de janvier. ESMA vous propose de découvrir une partie de l’Histoire de ce grand pays !

Funmilayo Ransome-Kuti, la « lionne de Lisabi »

Funmiyalo Ransome-Kuti, née Frances Abigail Olunfinmilayo et morte Funmilayo Anikulapo-Kuti, se range parmi les figures historiques du Nigéria. Sa lutte pour les droits des femmes et pour l’indépendance de son pays lui a valu le surnom de lionne de Lisabi. Ce dernier était un héros du peuple Egba, connu pour avoir résisté à une invasion.

Elle naît le 25 octobre 1900 à Abeokuta, ville du sud-ouest du Nigéria. Son père Daniel Olumeyuwa Thomas est cultivateur de palme et en vend les produits tandis que sa mère, Lucretia Phyllis Omoyeni Adeosolu est couturière.

Tel que l’illustre ces changements de nom d’usage au cours de sa vie, Funmiyalo Kuti revendique avec fierté son appartenance à l’ethnie yoruba, et plus précisément à la tribu Egba. 

Son parcours, dès le plus jeune âge, fera d’elle une pionnière à de nombreux niveaux. En 1914, elle est parmi les six premières filles à intégrer la Grammar School d’Abeokuta où elle restera pendant trois ans. Après ce passage, elle commence à enseigner avant de s’envoler vers l’Angleterre où elle termine ses études en 1922 au Wicham Hall College de Manchester. Elle y apprend la couture, le français, l’élocution et la musique et revient au Nigéria avec la ferme décision de se faire appeler par son nom yoruba Funmilayo, qui signifie « donne-moi du bonheur », délaissant ainsi ses prénoms chrétiens. Selon certains, ce séjour à l’étranger aurait été le catalyseur de sa dynamique d’ancrage de sa culture yoruba, comme une réponse à l’expérience qu’elle avait eu à vivre en Angleterre.

De retour dans son pays, elle recommence à enseigner. Elle épouse le révérend et enseignant Israël Oludotun Ransome-Kuti le 20 janvier 1925 avec qui elle aura quatre enfants, Dolupo, Olikoye, Olufela, connu plus tard sous le nom de Fela Kuti et chanteur célèbre du Nigéria, et Bekolari. En 1935, elle est la première femme à conduire une voiture au Nigéria.

Funmilayo Ransome-Kuti et Israel Oludotun Ransome-Kuti avec leurs enfants, Unknown author, Public domain, via Wikimedia Commons, https://commons.wikimedia.org/wiki/File:Family_Ransome_Kuti_c1940.jpg.

En 1944, elle fait son entrée dans le militantisme en créant le Club des dames d’Abeokuta avec Margaret Ekpo, une militante de l’Est du Nigéria. Elle est la présidente de cette association alors que Ekpo joue le rôle de secrétaire. Ce club, initialement destiné aux femmes de classe moyenne, chrétiennes et ayant reçu une éducation formelle occidentale, devient l’Union des femmes d’Abeokuta (AWU) pour s’ouvrir aux femmes analphabètes. Dans sa posture d’enseignante, Ransome-Kuti se focalise sur l’assistance aux femmes et sur leur mobilisation pour leur propre cause, les rassemblant dans des ateliers de formation. L’association compte au moins 20 000 membres en 1950. Bien que d’autres associations existaient avant 1946, cette dernière était parvenue à unir un certain nombre d’entre elles pour clarifier leur message.

Parmi les revendications phares de cette expérience associative figure la lutte contre le contrôle des prix et la taxation imposée aux femmes. A l’époque, les Anglais réquisitionnent  le riz vendus par les femmes, dont l’activité principale était le commerce, au prétexte qu’elles refusaient de le leur vendre. Une taxation avait été imposée par l’Alake d’Egba, Sir Ladapo Ademola II pour les femmes et Ransome-Kuti s’y oppose fermement en arguant qu’aucune taxation ne devait leur être imposée à défaut d’être représentées. Avant la mise en place du système colonial britannique de l’ « indirect rule » à Abeokuta, les femmes étaient représentées à travers l’Iyalode, qui siégeait au gouvernement local, et n’étaient pas soumises à une taxation. L’association organise des sit-in, des manifestations, des fermetures de marchés en novembre 1947 et oppose catégoriquement le refus de payer l’impôt. Ransome-Kuti entraîne les femmes à se protéger face aux bombes lacrymogènes. En réponse aux refus de permis opposés par les autorités d’Abeokuta à l’AWU, elles décident d’orchestrer des pics-nics ou festivals qui ressemblaient plutôt à des manifestations, au vu du nombre de femmes ralliées à la cause. En décembre 1947, les membres assiègent le palais de l’Alake qui finit par bannir leur leader du palais après avoir qualifié les femmes de l’AWU de « vipères » indomptables en février 1948. Ce n’est qu’en avril que la taxe est suspendue et en 1949, que l’Alake décide s’exile temporairement pour garder la paix à Abeokuta, avant de revenir en 1950. Les femmes obtiennent ainsi l’abolition de ces taux d’imposition par leur bravoure et leur unité, sous la direction de leaders à la stature de Finmulayo Ransome-Kuti.

Elle est ensuite membre de la direction du Conseil national du Nigéria et du Cameroun occidental (NCNC), en tant que trésorière et présidente de la branche occidentale. Consciente de la particularité des problématiques touchant directement les femmes, elle propose la création d’un Nigerian Women’s Union afin de poursuivre la lutte pour les droits politiques des femmes à l’échelle nationale. Elle essuie une défaite aux élections régionales de 1951 en tant que candidate de ce parti, du fait du système de vote censitaire exclut encore les femmes, son électorat de base.

Au début des années 50, elle est élue à la Maison des Chefs de l’ouest, devenant ainsi une des rares femmes occupant ce poste à l’époque à l’échelle du pays.

En 1954, les femmes obtiennent ce droit de vote à l’Est et à l’Ouest du Nigéria mais ce n’est qu’en 1979 pour que ce droit s’étende à tout le Nigéria.

Ransome-Kuti ne fait cependant pas l’unanimité, notamment dans le contexte de déchirement Est-Ouest de la Guerre froide. Les autorités nigérianes lui reprochent sa proximité avec le bloc communiste et craignent qu’elle ne communique des idées communistes à son audience. Elle rencontre Mao Zedong en 1956 alors qu’elle visite la Chine où elle enseigne sur les femmes et la culture nigérianes. Elle se définit comme une « socialiste africaine » tout en affirmant ne pas être rebutée par les idées communistes. En 1956, le renouvellement de son passeport lui est refusé et les Etats-Unis lui refusent un visa. Elle va jusqu’à organiser une conférence de presse pour affirmer publiquement qu’elle n’est pas communiste mais ce n’est qu’après l’indépendance du Nigéria qu’elle obtient enfin le renouvellement de son passeport.

Après l’indépendance du Nigéria, proclamée le 1er octobre 1960, elle change son nom de famille sous l’inspiration de son fils, un panafricain confirmé et connu jusqu’à nos jours pour sa critique du gouvernement du Nigéria, et se fait appeler Anikulapo-Kuti, un nom yoruba évoquant la bravoure d’un combattant. Mère et fils se sont mutuellement inspirés et étaient tous deux motivés par leur passion pour leur pays, qui ne pouvait être réduite au silence face aux injustices et à la corruption du pouvoir alors en place. Elle reçoit le Prix Lénine pour la paix en 1970 et est admise à l’Ordre du Niger en 1965.

En 1970, son fils Fela Kuti déclare son indépendance par rapport au gouvernement nigérian après son retour des Etats-Unis, dans leur maison de Lagos, où elle se trouvait. La république de Kalakuta, dont le nom dérive d’une caricature de la prison dans laquelle il avait été enfermé, Calcutta, voit ainsi le jour au grand dam du président de la République Nigériane, Olusegun Obasanjo. En 1976, Fela Kuti sort une chanson intitulée Zombie, dans laquelle il critique ouvertement le régime militaire en place, comparant les soldats à des zombies en pointant du doigt leur obéissance aveugle aux ordres du pouvoir. Lors d’un assaut militaire de la maison par les forces armées nigérianes le 18 février 1977, elle est défenestrée, traînée par les cheveux.

Elle meurt après huit semaines dans le coma, succombant ainsi à ses blessures le 13 avril 1978. Selon sa petite fille Yeni Lawson Kuti, des milliers de femmes, vendeuses du marché, qui étaient venues marcher et accompagner son cercueil jusqu’à l’école où s’était tenue la veillée funéraire. Plus qu’un témoignage d’affection, de respect et de reconnaissance, ces femmes représentent le succès de l’engagement acharné de Ransome-Kuti de son vivant pour leurs droits.

UNESCO 2014, CC BY-SA 3.0 <https://creativecommons.org/licenses/by-sa/3.0&gt;, via Wikimedia Commons.

Citée aujourd’hui parmi les figures féministes de son pays, elle a su se démarquer par sa détermination à construire un mouvement de convergence, d’unité qui transcenderait les barrières socio-économiques pour porter une seule voix féminine inébranlable.


Sources

“Union des femmes d’Abeokuta.” In Wikipédia, March 8, 2017. https://fr.wikipedia.org/w/index.php?title=Union_des_femmes_d%27Abeokuta&oldid=135221400.

“République de Kalakuta.” In Wikipédia, May 11, 2021. https://fr.wikipedia.org/w/index.php?title=République_de_Kalakuta&oldid=182812581.

« Fela Kuti ». In Wikipédia, 20 novembre 2021. https://fr.wikipedia.org/w/index.php?title=Fela_Kuti&oldid=188171605.

Penseesenblancscassees. « Funmilayo Ransome Kuti, pionnière des droits des femmes ». L’Histoire par les femmes (blog), 30 octobre 2017. https://histoireparlesfemmes.com/2017/10/30/funmilayo-ransome-kuti-pionniere-des-droits-des-femmes/.

RTBF Culture. « Funmilayo Ransome-Kuti, la voix des Nigérianes », 4 décembre 2020. https://www.rtbf.be/culture/article/detail_funmilayo-ransome-kuti-la-voix-des-nigeriennes?id=10644480.

Oke, Leke. « Democracy, Women’s Political Participation and the Policy Environment in Nigeria ». Developing Country Studies 5, no 10 (2015): 1, pg. 3.

« Ladapo Ademola ». In Wikipedia, 29 septembre 2021. https://en.wikipedia.org/w/index.php?title=Ladapo_Ademola&oldid=1047163538.

« Funmilayo Ransome-Kuti ». In Wikipedia, 21 décembre 2021. https://en.wikipedia.org/w/index.php?title=Funmilayo_Ransome-Kuti&oldid=1061420352.

By UNESCO – http://www.unesco.org/new/fileadmin/MULTIMEDIA/HQ/CI/CI/pdf/publications/frk_en.pdf, CC BY-SA 3.0, https://commons.wikimedia.org/w/index.php?curid=48279565.

UNESCO 2014, CC BY-SA 3.0 <https://creativecommons.org/licenses/by-sa/3.0&gt;, via Wikimedia Commons.


Ana AZOMA
M1 Droit des affaires – Université Paris 1 Panthéon-Sorbonne et coordinatrice de la rubrique Pays à l’honneur

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