BIKUTSI, AUX ORIGINES D’UNE MUSIQUE FÉMINISTE

Le bikutsi est un genre musical camerounais et une danse issue de la tradition Ekang, c’est-à-dire de la culture des peuples Bulu, Beti et Fang, que l’on retrouve dans les régions forestières du centre, du sud et de l’est du Cameroun. 

L’ORIGINE DU BIKUTSI : L’AFFIRMATION DE REVENDICATIONS FÉMINISTES 

Les dates exactes d’apparition du bikutsi sont incertaines, mais d’après la tradition orale, il semblerait que ce genre musical soit né à la fin du 19e siècle. Le terme bikutsi signifie “frapper le sol” en langue ewondo, langue des Beti. C’est une référence directe à la manière dont le genre se dansait initialement. 

La culture Ekang étant traditionnellement patriarcale, les femmes n’avaient pas le droit de prendre la parole et de s’exprimer librement en public. Au fil du temps, les femmes se sont mises à contourner cet interdit en se retrouvant en fin de journée, que ce soit en rentrant du marché où elles avaient vendu leurs récoltes, ou bien en rentrant des champs où elles avaient travaillé la terre.  Elles se regroupaient alors en forme de cercle et se mettaient  à chanter et danser sur leur quotidien de femmes. Ainsi est donc né un rythme festif, qui a progressivement commencé à être accompagnés d’un orchestre d’instruments traditionnels tels que le mendjang (balafons) et les tam-tams lors de grandes occasions.

Le bikutsi est d’une certaine manière le symbole d’une aspiration des femmes à une plus grande liberté d’expression. En effet, par le biais de ce genre musical , les femmes disposaient enfin d’un exutoire leur permettant de manifester leurs joies, leurs peines, leurs inquiétudes, leurs frustrations, leurs souhaits, leurs désirs. En cela, le bikutsi peut être qualifié de musique féministe puisqu’il avait bien pour vocation de pallier une inégalité entre les hommes et les femmes. Il serait probablement exagéré de dire les femmes de l’époque portaient un projet qui se voulait féministe, mais de fait, leur démarche s’inscrivait dans un cadre de revendications que l’on peut a posteriori qualifier de féministes. 

Toutefois au fil des décennies, le style musical originairement féminin qu’était le bikutsi a été repris par des hommes et c’est seulement à ce moment-là que se manifeste le bikutsi moderne.

LE PARADOXE DU BIKUTSI À L’ÉPOQUE CONTEMPORAINE : UN COMBAT DÉSAVOUÉ ? 

Messi Martin – Crédits : Wikimedia

Progressivement les orchestres de mendjang vont être remplacés par la guitare et la batterie, le bikutsi traditionnel évolue. Le chanteur et guitariste Messi Martin est celui à qui on attribue la paternité du bikutsi moderne. On estime qu’il est le premier à avoir trouvé le moyen de reproduire les sonorités du balafon à la guitare. 

Natif de Yaoundé, capitale du Cameroun, la carrière de Messi Martin décolle dans la même ville à la fin des années 1960 et il sera par la suite à l’origine de plusieurs grandes chansons telles que Amu djé ou Elig Effa. Il est le précurseur du bikutsi moderne dont il pose les bases à travers son jeu de guitare et sa technique vocale. Bien qu’il soit un artisan majeur du bikutsi moderne, Messi Martin n’est  pas le seul à avoir contribué à la popularisation de cette musique. Parmi les autres illustres chanteurs de ce genre on peut notamment citer Elanga Maurice, Nkodo Sitony, Mama Ohandja, Zélé le bombardier, Ange Ebogo et Opick Zoro. Tous ces chanteurs ont en commun d’avoir pour sujet de prédilection les relations amoureuses, mais ils en parlent plutôt en portant un regard masculin sur ces relations. 

Mais comment évoquer le bikutsi sans mentionner le phénomène des Têtes Brûlées ? En effet, à la fin des années 1980, se forme dans la banlieue de Yaoundé, ce qui deviendra peut-être le groupe  le plus mythique de bikutsi, à savoir : Les Têtes Brûlées. Porté par leur leader, le guitariste Théodore Epeme alias Zanzibar, le groupe composé de 5 membres  s’impose rapidement en icône du bikutsi grâce au  futur classique Essingan.

Les Têtes Brûlées – Crédits : Wikimedia

Tout d’abord, les membres du groupe se démarquent par leurs tenues de scènes pour le moins assez extravagantes et excentriques. Leur style vestimentaire ne manque pas de rappeler leur influence musicale car le groupe reprend ouvertement des codes du rock, ce qui apporte une nouvelle couleur au genre. Mais ce qui caractérise la musique du groupe est avant tout la virtuosité dont ses musiciens capables de réaliser des solos de guitare absolument éclatants. 

Les Têtes Brûlées avaient un projet culturel qui était de propulser le bikutsi sur le devant de la scène musicale nationale sur laquelle régnait alors le makossa. De plus, ils avaient également l’ambition d’en faire une musique reconnue à l’international, ce qui se révélera plus ou moins réussi grâce à une tournée internationale.

On assiste dès lors à un paradoxe. En effet, comment expliquer que cette musique initialement féminine ait été popularisée par des hommes, qui tout naturellement en se l’appropriant l’ont détourné de sa vocation initiale ? 

LE RENOUVEAU DU BIKUTSI AU FEMININ 

Anne-Marie Nzié, “la voix d’or du Cameroun » a dès les années 1960 ouvert la voie à une représentation féminine dans la musique camerounaise, néanmoins il faut attendre le début des années 1990 pour voir le mouvement se concrétiser et prendre de l’ampleur avec la montée d’autres artistes pour ce qui est du bikutsi. En effet, au tournant des années 1990 va émerger toute une génération de chanteuses qui vont véritablement se réapproprier le bikutsi. La plus notable d’entre elles est sans contestations K-tino.

K-tino – Crédits : Wikimedia

K-tino, de son vrai nom Catherine Edoa Ngoa, est née en 1965 à Yaoundé. Issue de l’ethnie Ewondo, c’est dans cette langue, associée au français, qu’elle interprète ses chansons. Comme beaucoup d’artistes de l’époque, elle débute sa carrière en se produisant dans des cabarets, en l’occurrence à Yaoundé, avant de commencer à enregistrer ses chansons. 

K-tino est connue pour ses textes on ne peut plus crus et ses danses particulièrement suggestives aux fortes connotations sexuelles. Jugée trop obscène, la musique de K-tino a longtemps été censurée dans les médias au Cameroun, que ce soit à la télévision ou à la radio.  Sa manière décomplexée d’aborder des sujets aussi tabous que la sexualité féminine et la censure dont elle était victime lui ont valu d’être surnommée “la femme du peuple”. Le fait est que beaucoup, hommes comme femmes, contournaient la censure afin d’écouter sa musique et chacune de ses sorties musicales créaient l’engouement, tout cela témoignant  bien de l’impact qu’elle avait mais aussi de la réception positive de son message. 

K-tino est aujourd’hui considérée comme la reine du bikutsi, qui lui doit beaucoup, car son succès signe un renouveau du bikutsi. Renouveau qui paradoxalement le ramène à son essence initiale, c’est-à-dire permettre aux femmes de s’exprimer. Le bikutsi de K-tino ne fait pas l’unanimité. Sa musique peut déranger, choquer voire dégouter certains, mais son caractère provocant découle de l’origine fondamentalement subversive du bikutsi. 

K-tino considère des artistes telles que Chantal Ayissi et Rantanplan comme des pionnières du genre et cite également Elanga Maurice, Messi Martin ou Mama Ohandja comme des influences notables dans son art. La musique de K-tino a également eu une empreinte considérable sur toute une génération de chanteuses telles que Lady Ponce, Coco Argentée ou encore Mani Bella qui s’inscrivent dans son sillage.

VERS UN DÉCLIN DU BIKUTSI ? 

On observe aujourd’hui un certain déclin du bikutsi sur la scène musicale camerounaise qui tend vers des rythmes plus urbains comme le mbolè. Les jeunes semblent être moins sensibles à cette musique et les jeunes artistes font de moins en moins de bikutsi aussi. Cependant il est encore trop tôt pour dire que le bikutsi est mort car il reste à nos jours un style musical majeur au Cameroun.


Pauline Elle Eleih – L2 droit-philosophie à Paris 1 Panthéon-Sorbonne et membre active chez ESMA 



Sources :

BIBLIOGRAPHIE 

“Bikutsi” Wikipédia. Consulté le 27 avril 2022

https://fr.wikipedia.org/wiki/Bikutsi

“Cameroun : les chanteuses de bikutsi célèbrent la sexualité féminine” Franceinfo. Consulté le 27 avril 2022

https://www.francetvinfo.fr/monde/afrique/culture-africaine/cameroun-les-chanteuses-de-bikutsi-celebrent-la-sexualite-feminine_3794181.html

“Nouvelle scène bikutsi au Cameroun” par Sarah Sakho dans RFImusique. Consulté le 27 avril 2022

https://musique.rfi.fr/actu-musique/bikutsi/album/nouvelle-scene-bikutsi-cameroun

“Messi Martin” Wikipédia. Consulté le 27 avril 2022

https://fr.wikipedia.org/wiki/Messi_Martin

“Les têtes brûlées” Wikipédia.  Consulté le 27 avril 2022

https://fr.wikipedia.org/wiki/Les_T%C3%AAtes_br%C3%BBl%C3%A9es_(groupe)

“« Essingan » : histoire d’un tube, en souvenir du guitariste Zanzibar” par Binda Ngazolo dans PAM. Consulté le 27 avril 2022

« Essingan » : histoire d’un tube, en souvenir du guitariste Zanzibar

“Zanzibar Epeme Théodore et les têtes brûlées” par Marcel Dongmo dans Mondesfrancophones. https://mondesfrancophones.com/mondes-africains/zanzibar-epeme-theodore-et-les-tetes-brulees/

“Anne-Marie Nzié, Mama Cameroun” par Patrick Labesse dans RFImusique. Consulté le 27 avril 2022 https://musique.rfi.fr/actu-musique/musique-africaine/20160526-anne-marie-nzie-mort-cameroun

“Entre traditions et modernité : le Bikutsi conjugué au féminin” par D.E.S dans O-Kamerun. Consulté le 27 avril 2022 https://o-kamerun.com/2021/03/23/entre-traditions-et-modernite-le-bikutsi-conjugue-au-feminin/

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