Fela Kuti et l’afrobeat

« Si la musique raconte, montre comment devenir joyeux, alors elle devient une arme très puissante »

Fela Kuti

Et non, il n’y a pas d’erreur ! Il s’agit bien de “l’Afrobeat” sans aucun “s” à la fin. 

En effet, alors que l’Afrobeats englobe plutôt des chansons aux rythmes africains mélangés à du Hip-Hop ou RnB émergeant dans les années 2000 (qu’on appelle parfois “Afro-pop” et “Afro-fusion”), l’Afrobeat quant à lui désigne un genre musical des années 70 bien spécifique à lui.D’un côté, nous avons Wizkid, Yemi Alade, P-Square, Davido, Tiwa Savage et bien d’autres encore qui on fait bouger la terre entière sur le dancefloor, tandis que de l’autre nous avons le seul et unique Fela Kuti, celui qui a fait bouger la terre avant ! 

Fela Kuti, plus précisément Fela Anikulapo ( signifiant «  Celui qui porte la mort dans sa poche ») Kuti, est né en 1938 à Abeokuta au Nigéria. Il a grandi dans une famille Yoruba politiquement engagée. Une des figures incontournables de cette famille est bien Funmilayo Ransome-Kuti, surnommée “la mère du droit des femmes”, qui fut une grande activiste pour le féminisme africain à la tête de la Fédération des Femmes Nigérianes.De ce fait, Fela Kuti baigne déjà dans le militantisme et donc dans la lutte pour obtenir davantage de droits au Nigeria. Il forme son premier groupe de musique, d’abord nommé Koola Lobitos puis le nom changera pour Africa 70, à Londres où il part étudier la médecine à l’origine. Puis il s’en va au Ghana, terre de Nkrumah, après que la guerre du Biafra éclate en 1967

Alors, c’est quoi l’afrobeat ?

Parce qu’il faut bien le définir, non ? 

L’originalité de l’Afrobeat

Fela Kuti (source photo : culturebene.com)

L’afrobeat est une fusion de plusieurs styles musicaux, autant originaires d’Afrique que de la diaspora notamment Afro-Américaine. Il s’agit en effet d’une combinaison de Highlife du Ghana, de sonorités de la musique Yoruba du Nigéria, de percussions africaines, de Jazz et de Soul-Funk des Afro-Americains. 

D’une part, ce qui est particulier avec l’afrobeat de Fela Kuti est qu’on y trouve un jeu d’appels et de réponses entre Kuti lui-même et les choristes. Par exemple, extrait de Zombie :

« Attention (Zombie), quick march

Slow march (Zombie), left turn

Right turn (Zombie), about turn

Double up (Zombie), salute

Open your hat (Zombie), stand at ease

Fall in (Zombie), fall out

Fall down (Zombie), get ready »

On peut facilement faire le parallèle avec le chant gospel. Peut-être y a-t-il une inspiration ? Lui seul le sait !

D’autre part, les chansons de Fela Kuti laissent beaucoup de place aux instruments, comme dans Zombie, Water No Get Enemy ou encore Shakara, on peut entendre au moins pendant 2-3 minutes les musiciens jouer de leurs instruments sans aucun chant, à la manière du Sebene dans une Rumba congolaise (sauf que cette fois, c’est dès le début).

L’ascension de l’afrobeat

Fela Kuti a d’abord un premier public à Londres avec un afrobeat influencé principalement par le Jazz, puis au Nigeria avec des chants essentiellement en Pidgin nigérian (aussi appelé « Broken English », c’est comme un créole basé sur l’anglais parlé au Nigeria mais il n’est pas reconnu). Sa carrière ne décolle pas tout de suite, mais il fait tout de même une tournée aux États-Unis qui va permettre à sa musique de s’étendre de plus en plus dans le monde.

Encore aujourd’hui,  on peut retrouver de nombreuses vidéos Fela Kuti performant sur scène, il a notamment pu faire des concerts dans de grandes villes comme à Berlin en 1978, et même au Zénith de Paris ! C’était en 1984 :

Extrait d’un concert de Fela Kuti au Zénith de Paris en 1984

L’afrobeat, un genre musical engagé

Une musique pour danser, mais aussi pour résister !

Des prises de position politique par l’Afrobeat 

Les albums « Zombie » (1977) et « Black President » (1981) traitent des questions sociales et politiques au Nigéria, ils dénoncent notamment la corruption, la dictature, les violences policières ou encore la misère, la continuité de la colonisation à travers le gouvernement corrompu.En effet, la chanson Zombie de l’album du même nom par exemple compare les soldats à des zombies dénués de volonté. On leur dit quoi faire et ils s’exécutent ! Autre exemple, dans la chanson Sorrow Tears and Blood de l’album « Black President », Fela Kuti chante :

 » Police don’t go away

Army don’t disappear

They leave sorrow, tears and blood » ( « ils laissent de la tristesse, des larmes du sang »)

Par ailleurs, Fela Kuti se présente en tant que président et sera d’ailleurs surnommé « Black President » comme son album. Ainsi, il fonde son parti politique qu’il nomme « Movement Of the People » (MOP) signifiant « le Mouvement du Peuple ». Et pour aller plus loin, il fonde aussi la « République libre de Kataluka » et la déclare comme étant un territoire indépendant du Nigeria, comme une provocation au gouvernement.

D’autre part, il construit « l’Afrika Shrine », la salle de musique incontournable au Nigeria, servant de lieu de contestation et de revendication.

Avec son nouveau groupe Egypt 80’s, on constate que l’Afrobeat devient genre musical typiquement panafricain, avec une mise en lumière sur l’afrocentrisme (courant de pensées plaçant l’Afrique à l’origine de tout, une forme d’ethnocentrisme) comme en témoigne sa chanson Africa, center of the world.

L’afrobeat trop dérangeant pour certains

Il est clair qu’il est difficile d’être un artiste engagé politiquement, surtout lorsqu’on s’attaque au gouvernement, à la dictature nigériane. En attaquant directement le pouvoir par sa musique, Fela Kuti et ses proches sont devenus la cible de persécutions et représailles. Il a été de nombreuses fois emprisonné, notamment pendant 1 an sous la junte militaire de Muhammadu Buhari en 1984 puis relâché grâce à une mobilisation internationale.

Mais ce qui affecta grandement la famille Kuti, c’est bien quand Funmilayo Ransome-Kuti sera assassinée par défenestration en 1978, les soldats venant saccager l’habitude de Fela Kuti.

Enfin, c’est sous la junte militaire de Sani Abacha que Fela Kuti décède le 2 août 1997, affaibli.

La survie de l’afrobeat

Je pense qu’une musique ne disparaît jamais complètement, elle se transmet et se transforme ! 

Héritage à travers les descendants 

L’Afrika Shrine devient « New Afrika Shrine », et est tenu par ses descendants de nos jours et est encore un endroit très attractif.

Ce sont les enfants de Fela Kuti qui permettent à l’Afrobeat de continuer à vivre. En effet, Femi, Seun, Yeni, et même Made qui est le fils de Femi, (et d’autres encore) sont tous-tes des artistes hors pairs qui ont su perpétuer l’héritage musical, politique et philosophique de leur famille. Femi et Seun Kuti en étant musiciens saxophonistes, Yeni Kuti en étant chanteuse et danseuse, et Made Kuti en étant musicien et chanteur, l’Afrobeat fait encore danser et réfléchir de nombreuses personnes sur Terre.

Héritage à travers les autres artistes 

L’afrobeat continue de faire battre des cœurs grâce à des artistes qui ne sont pas forcément les enfants de Fela Kuti bien sûr ! Par exemple, Tony Allen, décédé en 2020, a été un pionnier de l’afrobeat, au même titre que Fela Kuti. Manu Dibango, aussi décédé en 2020, faisait de nombreux hommages à Fela Kuti avec son saxophone.

De surcroît, l’afrobeats est dans la lignée de l’afrobeat. Bien qu’il s’agit de deux genres différents, l’un est un dérivé de l’autre. L’afrobeats reste un mélange de rythmes africains avec d’autres genres musicaux certes plus « modernes » (comme du RnB ou Hip-Hop à la place du Jazz) mais qui nous fait danser tout autant.   

Enfin, on souligne le clin d’œil qu’a fait Wizkid à l’afrobeat dans sa chanson Jaiye Jaiye par son featuring avec… Femi Kuti au saxophone ! Comme quoi, l’Afrobeat n’est pas mort, même après le décès de Fela Kuti 20 ans plus tôt !


Nimeo Okana, Étudiante en L1 Droit à l’Université Paris 1 Panthéon-Sorbonne et Secrétaire Générale d’ESMA



Sources :

« 21. Festivals culturels et chants de libération » dans Africa Unite ! De Amzat Boukari-Yaraba, 2017

Les Turbulentes de Géraldine Faladé, 2020 (source pour les infos sur Funmilayo Ransome-Kuti, la mère de Fela Kuti)

Revue en ligne : dans Ligne 2005/1 (n°16) « La Figure et le concret. Fela Anikupalo Kuti  et le secteur informel en Afrique » Rodolphe Respaud

« Les Origines de l’afrobeat » dans Hommes & Migrations , de François Bensignor, 2009

Revue :  » Corps, ville, violence. « Why blackman dey carry shit »  » de Ntone Edjabe , traduit en français par Dominique Malaquais , dans Politique Africaine 2005/4 (n°100)

France Culture – “Fela Kuti : l’Afrobeat est mon arme”. Consulté le 3 mars 2022. https://www.radiofrance.fr/franceculture/fela-kuti-l-afrobeat-est-mon-arme-6824321 

Jeuneafrique – “ce jour-là : le 2 août 1997… Fela Kuti, le roi de l’Afrobeat, s’en va sur l’autre rive”. Consulté le 23 avril 2022. https://www.jeuneafrique.com/345423/culture/jour-2-aout-1997-fela-kuti-roi-de-lafrobeat-sen-va-lautre-rive/

France 24 – “De Fela à Made, dans la famille Kuti, l’Afrobeat et le militantisme en héritage”. Consulté le 23 avril 2022. https://www.france24.com/fr/info-en-continu/20220401-de-fela-%C3%A0-made-dans-la-famille-kuti-l-afrobeat-et-le-militantisme-en-h%C3%A9ritage

Musique RFI – “Femi Kuti”. Consulté le 23 avril 2022. https://musique.rfi.fr/artiste/femi-kutiMouv – “Afrobeats : nos 10 artistes préférés du moment “ https://www.mouv.fr/musique/afrobeats-nos-10-artistes-preferes-du-moment#

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