Cosmogonie et spiritualité Kongo : de la naissance à la chute d’un Royaume

 

Cosmogonie et spiritualité Kongo : de la naissance à la chute d’un Royaume

 

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Source : http://lencrenoir.com/la-falsification-historique-de-la-date-de-la-fondation-de-mkanza-kongo/

Fondé à la fin du XIVème siècle, le royaume Kongo ou selon ses autochtones, Kongo Dia Ntotila (signifiant dans la langue du royaume, le Kikongo « appartenant au roi ») est un ancien pays prospère d’Afrique Centrale. Le territoire du royaume recouvre le nord de l’actuel Angola, le sud de la république du Congo, et le sud-ouest de la République démocratique du Congo. Connu pour son commerce florissant mais également pour son organisation administrative et ses grands monarques, il connaît un prestige incomparable aux contrées voisines. Ainsi, Camoëns dans son oeuvre les Lusiades, dira qu’il s’agit du « plus grand des royaumes » reconnu sur les côtes occidentales de l’Afrique. Léo Frobenius quant à lui décrira ces gouvernants et sa population comme « civilisés jusqu’à la moelle des os ».

Les navires portugais sous le commandement de Diego Cao arrivent à l’embouchure du fleuve Congo en 1482. Le peuple Kongo et les portugais entretiennent initialement des relations pacifiques, commerciales et diplomatiques. C’est sous cette impulsion par exemple que le roi Nzinga a Nkuwu se convertit au christianisme devenant ainsi Joao 1er et fait baptiser son fils Nzinga Mvemba, nommé désormais Alphonso 1er. Cette conversion à cette nouvelle religion marque un tournant historique et bouleverse la vie du royaume. En effet, la spiritualité a une place prépondérante dans cette société. C’est en cela que l’adoption du catholicisme par le Roi Joao Ier deviendra source de conflits, et conduira à l’affaiblissement du royaume. 

La cosmogonie représente l’ensemble des mythologies expliquant la naissance du monde et de l’humanité. Elle est à différencier de la cosmologie, qui est la science de la structure, de l’origine et de l’évolution de l’univers. En analysant les croyances et la cosmogonie Kongo, nous revenons sur ce qui est au fondement même du pouvoir politique chez ce peuple d’Afrique centrale. Nous tâcherons d’expliquer de manière synthétique dans cet article, l’ensemble des mythes importants de la tradition Kongo, en commençant par les mythes de la création, puis par les légendes afférentes à la fondation du royaume. Enfin, nous verrons comment le bouleversement engendré par l’apport d’une religion nouvelle va amorcer une phase de déclin progressif du royaume. 

Quelle est l’influence de la cosmogonie et de la religion dans la fondation et la chute du Royaume Kongo?  

Le mythe des origines : de la création à la construction territoriale d’un royaume 

L’apparition mythologique de l’Homme selon les Kongo

Lorsque l’on demande aux Kongo quelle est l’origine du monde, ils répondent de façon instinctive : « Dieu prépara du fufu, prit les hommes comme viande ». Le fufu est une pâte à base de farine de manioc dont la préparation est longue et fastidieuse en ce qu’elle exige beaucoup de patience. Ainsi, la création du monde chez les Kongos est perçue comme un processus long et étendu dans le temps.

Tandis que Dieu prépare le fufu, il s’affaire à trouver de la viande (et donc veut créer l’homme). Mais comme il doit attendre la multiplication du genre humain, le fufu commence à se refroidir, à produire de l’eau et à se fendre: c’est ainsi que les plaines, les rivières et les montagnes voient le jour. Ce fufu finalement devenu avarié devient du fumier et ce même fumier va nourrir la terre qui va faire pousser les plantes. C’est la création des écosystèmes.  

Mais selon cette même cosmogonie, comment est né le premier homme alors?

Les Kongo, nous l’enseignent à travers l’histoire de Mahungu. Le mot mahungu dérive du verbe wunga (souffler, comme la tempête). Ce nom lui correspond parfaitement car tout comme le vent, il symbolise deux forces : lorsque le vent souffle lentement, il est créateur car il est signe de paix, de tranquillité et de fraîcheur. Toutefois, lorsqu’il souffle violemment, il devient destructeur, anéantissant tout sur son passage. Mahungu est donc la symbiose entre ces deux forces; il est création comme il est destruction. Il n’éprouve jamais les besoins inhérents à la vie de l’homme. Sa faiblesse le prédispose aux erreurs tandis que sa force l’élève en sagesse, en intelligence et ainsi à une certaine pureté. Mais Mahungu représente aussi la complémentarité en ce qu’il est homme et femme; il porte en lui deux créatures, faisant de lui un être complet. Cette vision est structurante dans la conception que se font les Kongo du monde: une idée qui pourrait illustrer cela est notamment l’importance accordée à cette complémentarité dans la langue Kikongo. Ainsi, nombreux membres droits du corps humain sont désignés avec des mots relatifs au masculin tandis que les membres du côté gauche sont désignés avec des mots relatifs au féminin. 

L’histoire de Mahungu est celle d’une créature en joie; créature qui ne connaît ni souffrance ni jalousie, ni haine car vit dans le bonheur complet. Dans les alentours où il vit, réside un arbre appelé « Muti-mpungu », arbre de Dieu. Poussé par l’esprit faible, Mahungu contourne cet arbre pour tenter d’en découvrir quelque chose: malheureusement dans son élan, il se scinde en deux. L’homme et la femme sont créés. Lûmbu, l’homme, et Mazita la femme, chercheront des solutions pour devenir de nouveau qu’un: Lûmbu regrettant les caractéristiques féminines qu’il avait, tout comme Mazita regrettant les caractères masculins qui lui manquent désormais. Ils essayent tant bien que mal de retrouver leur forme originelle mais manque de réponse satisfaisante, ils aboutissent à une solution qui les arrange tous deux: le mariage, autrement dit l’union des deux sexes.

Kongo Dia Ntotila ou la manifestation étatique d’une spiritualité particulière 

La tradition orale dit : “du Kongo nous venons”. 

Pour autant, comment est né le royaume et de quelle façon a-t-il été conçu ? Lorsque les Kongo disent que “Du kongo nous venons”, il est important de préciser, qu’il ne s’agit pas là du Kongo que nous avons étudié jusqu’à lors. En réalité, nombreux ont été les royaumes portant le nom de “Kongo” dans l’histoire, et le premier de tous ces royaumes est le Kongo Dia Tuku, dirigé par un Roi que l’on appelle le Nekongo. Toutefois, il n’existe pas à ce jour de preuve attestant de son existence véritable. Il faut également préciser que NeKongo est la traduction littérale de “la personne kongo”. En ce sens, il est aisé de comprendre que le roi qui établit le premier royaume, est selon le mythe fondateur, l’ancêtre commun des kongos de Ntotila. C’est à la suite d’une grande migration, prenant sa source dans le premier royaume, que le roi, suivi des chefs de clans va quitter la capitale du royaume, Mbanza Kongo dia Ntete, pour s’établir à l’Ouest de celui-ci, dans la région de Mpemba. Les raisons de ces migrations divergent selon les sources orales: certaines mentionnent des querelles avec d’autres clans, et d’autres mentionnent une période de disette et de famine causée par la surpopulation. Cette grande migration réalisée sous forme de spirale, nous rappelle le kodia, coquillage typique de la région. Elle prendra notamment par la suite une symbolique particulière dans la cosmogonie kongo. 

 

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Source : FUKIAU kia Bunseki, Kimwande :  le Mukongo et le monde qui l’entourait: cosmogonie kongo, Office National de la Recherche et de Développement, Kinshasa, 1969.

La sagesse politique, l’art du dialogue, le respect de la hiérarchie se trouvent contenus dans le Kodia. En effet, on dit du premier roi qu’il fit d’abord le tour de son pays, avant d’y entrer et de s’établir sur le trône. L’idée de “contourner” est donc inhérente à la genèse des Kongos, d’autant plus qu’elle va perdurer dans la construction de Kongo dia Ntotila.

Les fondateurs du Ntotila ont conçu leur pays comme un grand cercle ayant quatre secteurs et pourvu d’un noyau. Ces secteurs dans le sens des aiguilles d’une montre sous les suivants: la façade maritime (l’Atlantique à l’Ouest), Kongo Dya-Mpangala au sud, Kongo Dya Mulaza à l’est et enfin Kongo Dya Mpanza au nord. Ces secteurs sont également considérés comme des entités administratives. Le noyau quant à lui a un statut particulier en tant que province-capitale où réside le roi. Appelé Mbanza Kongo c’est à dire chef-lieu, on le dénomme également Zita-Dya-Nza, traduction littérale de “noeud du monde”. Cette dernière information est intéressante en ce qu’on retrouve une nouvelle fois mais de façon implicite, la symbolique autour du Kodia. C’est dans un pays conçu comme un cercle, que dans le noyau, le roi gouverne. Toute l’imagerie autour de l’action de “contourner” prend sens.

Cependant, la construction du royaume n’est pas la seule chose qui trouve une explication dans les croyances de ce peuple. Ainsi, les Kongo iront jusqu’à expliquer mythologiquement la création du fleuve Nzadi, qui traverse leur pays (devenu aujourd’hui fleuve Congo). La légende raconte en effet, que le fleuve était à l’origine qu’une simple rivière et qu’il s’est élargi sous l’impulsion de Nzondo, créature fabuleuse et omnipotente au don d’ubiquité: doté d’un seul oeil, d’une oreille, d’un bras, d’un sein et d’une unique jambe, on dit qu’il marchait extrêmement vite et qu’il était capable de faire le tour du monde en un instant. C’est à lui que les Kongos doivent notamment le déluge, qui à la suite d’inondations, fera d’une simple rivière, un gigantesque fleuve.

À travers ces différentes histoires, on comprend donc que le royaume Kongo trouve sa forme, son organisation territoriale dans ses croyances ancestrales, et que lorsque celles-ci n’influencent pas la création du royaume directement, elles tendent néanmoins à expliquer la survenance d’éléments naturels constituants dudit pays (à travers le fleuve Nzadi en outre).

Une organisation politique indissociable de la religion

La coexistence assumée d’un pouvoir royal et d’un pouvoir spirituel

La spiritualité et la politique royale en effet sont intrinsèquement liées en ce que la première est une influence pour la seconde. 

Après l’effondrement de Kongo Dia Tuku, les Kongo se dispersent et fondent d’autres royaumes: Kakongo, Kongo dia Buende ou encore l’État de Vungu. C’est de ce dernier que vient Lukeni, qui établit son royaume à Mbanza Kongo dia Ntotila.

On raconte qu’il est le fils cadet de Nimi a Nzinga, homme de pouvoir et Lukeni Iwa Nsanza dont il tient son prénom. Il souhaite établir sa propre fortune, avec ses compagnons: en récoltant des taxes sur le passage du fleuve Nzida, il rencontre sa tante. Celle-ci refuse de payer, s’en suit une altercation dans laquelle elle trouve la mort. Il s’enfuit et trouve refuge dans les terres de Mpangala qui deviendront ensuite Mbanza Kongo dia Ntotila. 

Néanmoins, à son arrivée, le territoire est déjà occupé par les Ambundu qui sont sous l’autorité de plusieurs chefs, dont un chef spirituel, Nsaku Ne Vunda. Les sources divergent sur l’identité précise de cette civilisation pré-bantu (les Ambundu): certaines estiment qu’il s’agirait de pygmées ou encore des peuples San, d’autres suggèrent qu’il s’agirait simplement d’êtres humanoïdes légendaires. Nous considérons ici pour être fidèle à la tradition, qu’il s’agit d’un peuple quelconque nonobstant les attributs particuliers que l’on peut lui prêter.

Lukeni souhaite prendre contrôle du pays. Après avoir soumis les premiers occupants du royaume, il achève sa conquête de la région du Mpangala. Néanmoins, il se heurte aux limites du sacré. Dans une économie basée essentiellement sur le travail agricole, le pionnier de la civilisation Kongo est perçu comme un étranger qui s’est établi sur une terre qui n’est pas la sienne. Il n’a donc pas la faveur des ancêtres qui sont entre autres responsables de la moisson, de la fertilité des sols et de l’abondance du gibier. C’est alors que Nsaku ne Vunda, le chef spirituel des Ambundu, qui joue le rôle d’intermédiaire entre le monde des vivants et celui des ancêtres instaure une alliance : chaque dirigeant souhaitant être reconnu légitimement comme Roi devra obligatoirement prendre pour épouse, une fille du clan Nsaku. Un adage Kongo dirait que « Pour tout Roi qui doit régner Nsaku ne Vunda doit être présent. S’il n’est pas là, son autorité ne peut être reconnue. ». 

Ainsi, Lukeni devient le Mwene Kongo. Mwene désigne celui qui pourvoit aux besoins du peuple. Il est également Ntinu, c’est à dire chef militaire et donc celui qui a à sa charge la défense nationale. À travers cette histoire, on voit donc que la spiritualité et la politique sont indissociables pour être Roi car elles sont au fondement même de la naissance du royaume. 

Le Mwene est élu par les principaux chefs de clan. Pour autant, cette élection a ses spécificités car il n’est pas permis à tous d’occuper cette fonction: celle-ci est premièrement censitaire mais elle est également sacerdotale c’est à dire propre aux prêtres. C’est dans ce contexte particulier qu’on peut alors parler de “royauté sacrée” ou encore de “royauté divine” car seuls peuvent devenir roi les prêtres ou autrement dit, les initiés à la spiritualité du clan Nsaku (devenu la spiritualité Kongo).

De plus, l’élection du Mwene est matrilinéaire: en effet, parce que Lukeni a dû s’allier au clan Nsaku par l’intermédiaire du mariage, symboliquement c’est la lignée féminine qui crée l’appartenance à la royauté et fonde donc l’accès au pouvoir.

Cela permet de mieux comprendre que les fonctions de Reine-Mère ou d’Épouse-Royale ne sont pas simplement honorifique, à l’instar de nombreuses sociétés. Bien que les Mwene soient des hommes, ce pouvoir ne peut être acquis par tous. En réalité, ce qui va déterminer la possibilité de candidater pour le pouvoir est la naissance et donc la filiation à la mère. Seul est héritier au trône le prince, et seul est considéré comme prince le fils qui naît de la Reine. Cette information est cruciale car on comprend ainsi qu’il ne peut exister d’enfants illégitimes du Roi ayant la possibilité de se présenter en tant que successeur.

 L’encadrement des futures élites du royaume à travers les écoles initiatiques 

Au vu de l’importance accordée à la cosmogonie Kongo dans la gouvernance du royaume, il semble alors inconcevable de distinguer la politique de la religion. Il s’agira d’étudier dans cette partie l’importance de ces croyances dans la formation des élites, destinées à diriger les différents pans de la société. 

Ces élites sont notamment formées dans des écoles initiatiques qui sont au nombre de quatre : on parle alors de l’école Lemba, Kinkimba, Buelo ou encore de l’école Kimpasi.  Lemba et Kimpasi sont celles qui dominent car ce sont les plus répandues: la première a une influence très importante dans le nord du Royaume tandis que la seconde domine au Sud. Les personnes qui sortent de ces académies sont destinées à devenir des dirigeants: gouvernants, juges ou encore guérisseurs. L’école Lemba sera la plus intéressante à traiter en ce qu’elle représente l’une des plus anciennes académies côtoyées par les Kongos et donc celle qui se veut être porteuse de la tradition. On dira notamment que Lemba avait comme intention précise, de protéger le savoir du pays, sa civilisation et sa culture face à l’expansion occidentale.

Que peut-on alors dire de l’initiation à Lemba ? Premièrement, seul les hommes peuvent y être initiés. Toutefois, ce n’est pas n’importe quel homme qui peut l’être et dans ce sens, celui souhaitant être initié doit présenter certaines caractéristiques : il doit notamment être vaillant et éloquent. La plupart des initiés étaient issus des clans nobles donc il fallait d’une certaine manière être riche pour accéder à l’apprentissage : néanmoins, loin d’être un critère prépondérant, l’école se disait ouverte et donc pouvait accueillir toute personne étant capable de payer ce qui était exigé.

Deuxièmement, pour être admis dans l’académie, il fallait remplir certaines conditions. Dans un premier temps, il était attendu du futur initié qu’il ait un bracelet Lemba. Celui-ci pouvait être hérité d’un prêtre Lemba dans la mesure où lors de son décès, le clan choisissait qui allait lui succéder. La mort du prêtre cependant n’était pas une obligation pour hériter du bracelet car, comme vu précédemment, peut entrer à Lemba, la personne capable de payer ce qu’on lui demande de fournir.

Ensuite, était également admissible celui qui était malade. En effet, beaucoup étaient conduits à Lemba en raison de leur faible condition de santé. Il était ainsi espéré qu’en guérissant, celui qui était autrefois malade, pourrait à l’avenir guérir les personnes souffrant des mêmes maux. Enfin, pouvait être initié celui qui avait un contact fortuit avec l’école. Personne à l’exception des candidats et des prêtres ne pouvait initialement entrer dans l’enceinte de Lemba. Pour autant, lorsque quelqu’un par mégarde se perdait et s’y retrouvait, il était obligé de payer une amende car avait commis un acte illégal. A défaut de pouvoir le faire, il devait alors devenir élève.

Le but de l’initiation est d’apprendre l’endurance, la vigilance, le droit, l’art de guérir et le travail. Ainsi, dans l’enceinte de Lemba on retrouve une croix à laquelle l’initié doit prêter serment. Cette croix a une signification particulière: en effet dans la cosmogonie Kongo, le dirigeant est perçu comme celui qui, pour mieux conduire les hommes doit faire le tour du monde, connaître le fonctionnement exact de celui-ci au risque que le monde le renverse. Ce contournement est symbolisé par un mouvement de rotation continue, semblable au mouvement du soleil dans le ciel et à la conception de la vie que se fait l’autochtone. En outre, la vie de l’Homme est vue comme une continuité : le lever du soleil est le commencement de la vie de tout, tandis que son coucher représente la mort et le commencement (renaissance) de la nouvelle vie à Mpemba (autrement dit le monde des morts, des ancêtres). Les morts ne s’éteignent donc jamais réellement. En prêtant serment, l’initié s’affirme donc comme quelqu’un qui contourne un chemin c’est à dire qu’il n’est nullement étranger dans ce monde car il y était, et il y reviendra. 

 

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Source :FUKIAU kia Bunseki, Kimwande :  le Mukongo et le monde qui l’entourait: cosmogonie kongo, Office National de la Recherche et de Développement, Kinshasa, 1969.
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Source :FUKIAU kia Bunseki, Kimwande :  le Mukongo et le monde qui l’entourait: cosmogonie kongo, Office National de la Recherche et de Développement, Kinshasa, 1969.

 

L’apprentissage est composé de 6 phases. La première consiste en une bénédiction des prêtres à l’égard du candidat: c’est à travers cette cérémonie qu’il est jugé digne d’entamer le reste de son apprentissage. Les autres phases ne viennent que confirmer et apprendre à celui-ci les vertus pour être digne de gouverner telles que la reconnaissance, le savoir faire, le courage etc. A titre d’illustration, la quatrième phase également appelée tungu est une étape de persévérance et surtout d’endurance, qualité indispensable pour diriger. Dans ce sens, suivant le rituel Tungu, est cueillie la feuille de koko, plante située dans la forêt tropicale du bassin du Congo pour en faire du mfumbwa, plat traditionnel. Ce plat doit être préparé dans le secret, sans sel, en y mettant une seule anguille. A côté de cela, est préparé un autre mets, composé de poulet ou d’une autre viande, bien assaisonnée, mais cette fois-ci à la vue de tous. A l’heure du repas où sont réunis les candidats et les prêtres, les premiers sont tous surpris du mauvais goût du mfumbwa car ils ignorent la provenance de la plante. Seuls les prêtres le savent. Le plat de viande bien cuisiné est alors donné aux prêtres qui sont les seuls à pouvoir en manger: de façon intentionnelle, le but est de provoquer l’appétit des candidats qui se mettent à saliver devant le second mets. Il revient à l’initié de comprendre qu’il faut être endurant car c’est de cette façon qu’on est conduit vers la victoire.

En conclusion, c’est à l’issue des six phases d’initiation sous l’accompagnement des prêtres initiateurs et assistants que l’élève est jugé accompli.

Il semble évident désormais que la politique et la religion ne sont pas uniquement entremêlées dans l’exercice du pouvoir par le fruit du hasard; mais que ce lien entre les deux est pensé et surtout encouragé à travers des écoles initiatiques. Il ne s’agit pas seulement de tenir compte du postulat qui dit que la politique et la cosmogonie sont indissociables dans la gouvernance mais de comprendre que c’est le fruit d’un raisonnement et d’un parti pris dans la vision que les kongos se font du pouvoir royal et des fondements d’un royaume. 

La chute d’un royaume : Dieu contre Dieu

Comme nous l’avons vu précédemment, l’éducation et l’initiation ont une place très importante dans la civilisation Kongo. C’est à travers elles que la société Kongo se meut, se protège, s’organise ; et c’est à travers elles que la société Kongo va se transformer. Ici, nous allons analyser comment l’arrivée des portugais a bouleversé le pays du Mwene Kongo à travers le changement de paradigme engendré par la conversion du souverain. 

Mandatée par Jean II du Portugal en 1490, une flotte de 3 navires de missionnaires chrétiens débarque sur les côtes du Mwene Soyo (le chef de la région de Soyo). Le premier habitant du royaume à s’être converti n’est autre que le premier ambassadeur du Roi (suivit du chef de Soyo qui prendra le nom de Manuel). Cette conversion est d’ailleurs très symbolique du fait de l’appartenance de cet ambassadeur au clan Nsaku. Le clan Nsaku rappelons-le, est le clan des chefs spirituels du royaume. En rapportant  un de ses songes au Roi, l’ambassadeur lui dira “Faites en sorte que votre royaume devienne chrétien. Votre puissance en sera augmentée.” Il est important à cet effet de rappeler la signification du rêve dans la cosmogonie Kongo. Les initiés comme, Nsaku de Mbata, ont accès à travers le rêve, au monde nocturne, que l’on appelle aussi le monde des morts. Et c’est dans le rêve que les ancêtres “visitent” les initiés en leur montrant le chemin qu’ils ont à suivre. C’est pour cette raison que ce rêve a une importance capitale. La parole émanant de la sagesse céleste ne fait l’objet d’aucun doute. 

Encore gouverneur du Nsundi en 1490, Mvemba Nzinga, héritier au trône, profite de la présence de deux missionnaires envoyés par son père, pour s’initier à la lecture, à l’écriture et aux éléments fondamentaux de la foi chrétienne. C’est l’arrivée d’une nouvelle foi, d’un nouveau système de pensée et d’une cosmogonie nouvelle qui éveille la curiosité du prince et l’amène à s’initier aux arts de cette civilisation nouvelle. En 1491, toujours souverain du Nsundi, Mvemba Nzinga lors de son baptême adopte la foi chrétienne et prend le nom d‘Alphonso 1er. Cette conversion suivra celle du Roi, Nzinga a Nkuwu, son père, qui prendra le nom de Joao Ier. Désormais, une grande partie de l’élite du royaume a adopté cette nouvelle croyance. Randles déclare à cet effet, que la conversion du Roi et de la noblesse Kongo au christianisme, avait été effectué avec l’idée de s’initier à des cultes nouveaux et plus puissants que ceux déjà connus, leur offrant ainsi un accès encore plus privilégié au monde des morts.

La conversion des élites, ne s’est pas faite sans contestations. Les chefs de la région de  Mazinga et Nsanga décidèrent de se révolter contre le pouvoir central. C’est habillé de la bannière de la croix, symbole caractéristique de la religion catholique, mais aussi comme nous l’avons vu précédemment de la culture Kongo, que le Roi Joao 1er lance une croisade contre ces provinces, dont il sort victorieux. Les mutineries ne cesseront pas, une grande hostilité règne dans le Royaume après la conversion du Roi, qui commence à perdre de plus en plus de pouvoir. Cette conversion a notamment fait perdre au Roi l’outil de la polygamie, et les alliances politiques qui en résultent. L’incompatibilité de cette religion, semble totale avec les réalités politiques du royaume. Vers 1495, tous les prêtres et missionnaires chrétiens doivent quitter la capitale Mbanza Kongo et se replier dans la province de Nsunda. 

Après le sacre d’Alphonso Ier, ce dernier décide de renforcer la présence physique de cette nouvelle religion et d’entamer une grande réforme dans le domaine de l’éducation. Il établit les premières églises et les premières écoles dans lesquelles il fera enseigner les principes du christianisme. Il envoie même des membres de sa famille étudier à Lisbonne. Son objectif de faire du Mbanza Kongo un centre intellectuel se soldera par un échec:  il manquera de personnel formé et de moyens. L’échec est total lorsque le Roi du Portugal laissera sans réponse la requête de son allié au fait de lui concéder le territoire de Sao Tomé pour y installer les écoles. L’influence des écoles initiatiques diminue chez certaines élites mais le nouveau système imposé par Alphonso Ier peine à montrer ses fruits.

Du fait de toutes les transformations sociales amorcées par “le plus chrétien des Rois de Kongo”, les conflits sont devenus inévitables. Le pays connaîtra un déclin progressif du fait du climat insurrectionnel installé et alimenté par le Portugal. Des invasions extérieures contribuent également à l’affaiblissement du Royaume. C’est au XVIIIème siècle que le Royaume Kongo s’effondre et se divise en factions rivales.

Tout au long de cet article, nous avons tenté de passer en revue l’ensemble des mythes et des histoires du Royaume Kongo ; depuis la naissance de l’humanité à travers le conte de Mahungu, jusqu’au récit de la fondation mythologique et historique du Kongo dia Ntotila. À travers la légende de Nekongo et de Lukeni, nous avons analysé l’importance des symboles tels que la croix et celui du kodia dans la formation et l’organisation de l’Etat. Ces symboles, permettent de montrer l’influence de la spiritualité et de l’initiation, qui sont les piliers du royaume. Comme nous l’avons vu également, l’histoire du royaume Kongo, ainsi que les croyances traditionnelles, se verront bouleversés avec l’arrivée des missionnaires chrétiens. L’équilibre et l’alliance sacrée entre politique et spiritualité instauré par Lukeni et le clan Nsaku, se verra rompu avec la conversion du Roi Joao Ier. Le royaume connaîtra son apogée avec Alphonso Ier décrit comme étant “le plus chrétien des Rois du Kongo”. Cette appellation est toutefois à nuancer: cette conversion peut être plutôt analysée sous la forme de la naissance d’un syncrétisme entre le christianisme et la spiritualité Kongo. Ce syncrétisme sera totalement rejeté par une certaine frange de la population. Elle conduira à un affaiblissement progressif du Mwene Kongo, jusqu’à la dislocation du royaume. Toutefois, la spiritualité demeurera importante pour le peuple. Elle jouera par exemple un rôle crucial durant l’indépendance à travers le Kibanguisme en République Démocratique du Congo. Peut-elle encore inspirer les grands penseurs Kongo à l’aune des défis auxquels sont confrontés les 3 pays issus de ce Royaume ? Même s’il est difficile de retrouver aujourd’hui cette spiritualité sous sa forme la plus pure, elle demeure le dernier vestige d’une des plus illustres civilisations qu’a connu le continent africain. 

Bibliographie

FUKIAU kia Bunseki, Kimwande :  le Mukongo et le monde qui l’entourait: cosmogonie kongo, Office National de la Recherche et de Développement, Kinshasa, 1969.

Kiatezua Lubanzadio Luyaluka : Vaincre la sorcellerie en Afrique: une étude de la spiritualité en milieu kongo, Éditions L’Harmattan 2009.

Georges Balandier : Le royaume de Kongo du XVI au XVIIIe siècle, Hachette Littérature 2013.

Nathalis Lembe Masiala: Quelques élements de l’oralité dans la palabre, Kinzonzi, en pays Kongo (RDC), Publibook, 2011.

Wyatt MacGaffey : Oral tradition in Central Africa, The International Journal of African Historical Studies, Vol. 7, No. 3 1974.

Meno Kikokul : La politique intellectuelle de Mvemba N’Zinga (Dom Alphonso Ier) Mani Kongo 1506-1543,  Annales Aequatoria, Vol. 23, 2002

J. Vansina : Notes sur L’Origine du Royaume de Kongo, The Journal of African History, Vol. 4, No. 1, 1963

Susan Herlin Broadhead : The Kingdom of the Kongo in the Eighteenth and Nineteenth Centuries, The International Journal of African Historical Studies, Vol. 12, No. 4, 1979

Kevin Shillington : History of Africa, third edition, 2012.

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MABANGA NSONGO Larissa, étudiante en L2 de droit et membre active à ESMA.

KANTÉ Adama, étudiant en M1 Économie du Développement et membre actif à ESMA.

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