Les Massacres du 8 Mai 1945

Les massacres de Sétif, Kherrata et Guelma.

Tandis que dans le monde entier, à la date du 8 mai 1945, on fête la fin de la seconde guerre mondiale, en Algérie, on commémore le deuil d’un des épisodes les plus atroces du colonialisme français. De quoi il s’agit concrètement? Nous vous proposons ici un résumé non-exhaustif des tristes événement de Sétif. 

Albert Camus est l’un des rares journalistes à en parler, il s’insurge contre le traitement médiatique qui est fait des événements de Sétif en réclamant pour les Algériens : » les principes démocratiques que nous réclamons pour nous-mêmes. »

Les algériens, appelés à l’époque “français musulmans”, sont sortis dans les rues profitant de l’audience que donne une telle journée pour rappeler les engagements pris par les autorités politiques françaises au profits des indigènes musulmans pendant la Seconde Guerre mondiale. L’événement prend une autre tournure quand un scout musulman brandit une bannière verte et blanche frappée d’une étoile et d’un croissant rouge en son milieu, un policier tente de lui arracher, un coup de feu part et le drame commence. 

96534143_3263675570332468_7318987313084628992_n

D’abord revenons-en auxdits engagements : l’Algérie est libre de l’influence de Vichy et par conséquent de l’Allemagne Nazie depuis 1942, lorsque l’armée américaine débarque massivement sur ses côtes, accompagnée entre autres d’agents du général Charles De Gaulle. L’objectif des exilés de Londres est de réorganiser l’Algérie de sorte à avoir un puissant support de soutiens aux futures compagnes des Alliés en Europe. Dès 1943, le gouvernement général d’Alger décrète la conscription et enrôle colons et français musulmans pour constituer un puissant corps expéditif et libérer la France. Pour ce faire il faut aux notables français l’appui des élites nationalistes algériennes. Au départ, les revendications des algériens s’arrêtent à l’égalité de traitement et l’accès à la citoyenneté française tout au plus, mais l’influence des américains conduit Ferhat Abbas à inclure une clause déplaisante dans son “manifeste du peuple algérien” soumis le 31 Mars 1943. Il demande ni plus ni moins, “le droit des peuples à disposer d’eux-mêmes”, entendez par là, l’autonomie ou l’indépendance. À ces demandes, le Général De Gaulle répond lors du discours de Constantine, le 12 décembre 1943, en proclamant la citoyenneté à des milliers d’algériens. Loin de suffire et surtout l’idée de l’autonomie voir de l’indépendance fait son chemin. Le régime de ségrégation qui existe entre colons et musulmans et la précarité des majoritées musulmanes conduit à une colère sourde qui s’amplifie avec le temps. 

Le 1er mai 1945 à Alger et à Oran, la CGT organise une manifestation pour la fête du travail, les mouvements nationalistes algériens s’y greffent et font valoir leurs revendications, en haut desquelles, la libération de Messali Hadj, leader nationaliste déporté depuis  le 25 Avril à Brazzaville. Quelques arrestations, des tires, des brimades, humiliations et des morts du côté des algériens qui sont suivis par le harcèlement de militants et de dirigeants finirent de sceller la détermination d’un appel massif aux manifestations sept jours plus tard. En effet le rendez-vous est honoré du côté de Sétif, un cortège joyeux et déterminé  qui mêle aux revendications, la fierté du combat des algériens  en Europe, l’essentiel des troupes de l’armée d’Afrique (1) qui ont fait la fierté du Général De Gaulle. 

Les youyous des femmes s’alternent avec les slogans revendicatifs, rien ne présageait le désastre quand soudain un commissaire de police s’avance vers un scout musulman pour lui arracher le drapeau nationaliste. Un camarade s’interpose, une bagarre éclate, un policier tire, un algérien gît par terre et les massacres commencent. 

Les algériens crient à la vendetta et une frénésie vengeresse s’abat sur les colons des alentours. Des violences sont commises partout dans l’est de l’Algérie contre les colons. Les historiens Bernard Droz et Evelyne Lever expliquent que “Celles-ci (les violences) ne peuvent être valablement interprétées que comme l’explosion d’une colère de masse trop longtemps contenue…”.

96263526_2890756411003997_4386474872776163328_nLe bilan de cette journée dressé par les autorités françaises font état de 102 colons morts et de milliers de blessés. Le gouvernement général d’Alger refuse de parler de mouvements insurrectionnels, trop dangereux, cela donnerait trop d’idées aux autres millions de musulmans algériens. Il préfèrent plutôt parler d’éléments fascistes, mais trop tard, la presse s’empare du terme. Les autorités françaises réagissent en nommant le général Duval à la tête des forces militaires et policières dans la région. Celui que l’on nommera plus tard comme le “Boucher de Constantinois” ne laisse aucun répit aux insurgés. Il arme volontiers la population de colons lui procurant illégalement le droit de régler leurs comptes avec les populations musulmanes. “La guerre de répression” comme la nomme l’historien Mahfoud Kaddache, touche tout l’Est algérien: Béjaïa, Kherrata, Jijel, Guelma allant jusqu’à Tébessa et Khenchela. Partout, Duval organise de larges opérations de ratissage. Les services de renseignement travaillent à plein régime pour débusquer les responsables des manifestations. L’aviation mitraille du ciel les villages désignés comme insurgés. La Marine bombarde des côtes avec ses canons. Exécutions sommaires, immolations de cadavres, fosses communes, condamnations à morts par la justice: le général n’a pas démérité son surnom. Dans son rapport aux autorités, il écrit: “ Je vous ai donné la paix pour 10 ans, si la France ne fait rien, tout recommencera en pire et probablement de façon irrémédiable”. Et effectivement le général Duval a vu juste, 9 ans plus tard, la guerre d’Algérie éclate et la marche vers l’indépendance est entamée. 

96405370_672990116816163_6179450210767339520_n

De par son caractère tragique, les massacres de Sétif sont ancrés dans les mémoires de la guerre d’Algérie.  Ce fut pour les algériens le point de basculement entre les revendications d’autonomie ou l’égalité et la fin de la ségrégation vers la lutte armée et l’indépendance. Du côté des colons et des autorités, on entame “les années d’insouciance” comme les appelle l’historien Benjamin Stora, où rien ne change et on continue comme si de rien n’était. Du côté du bilan humain, une véritable bataille des chiffres sera entamée. Le gouvernement algérien avance le chiffre de 45 000 morts algériens, les autorités françaises de l’époque avancent 1500 morts tout au plus, quand aux historiens, le débat toujours en cours, place la barre entre 10 000 et 40 000 morts algériens. Selon André Prenant, géographe spécialiste de la démographie algérienne et qui s’est rendu à Sétif dès 1948, “ Toute la région restait frappée de deuil. Il y avait des morts dans chaque famille…la répression de mai 1945 fut vraiment chose d’effroyable. Je pense qu’il y a eu entre 20 000 et 25 000 victimes. Les familles se taisaient et n’osaient même pas déclarer leurs morts.” Ces événements tragiques sont restés longtemps occultés dans le débat et les mémoires officielles en France et c’est quelques années plus tard qu’elles font surface avec les travaux des historiens dans les années 70. Peu à peu les langues se délient et la raison prend le dessus, aujourd’hui en France, on sait qu’à Sétif, en Kabylie, dans les Aurès, dans le Constantinois, la république a sauvagement et aveuglément assassiné. Maître Jacques Vergès, avocat du FLN, en parlant de l’événement évoque “un crime contre l’humanité masqué”.

Sources :

[1] L’Armée d’Afrique est le corps militaire français posté dans les départements d’Algérie. Son commandement relève de l’Armée de terre. Il est encadré par des militaires français et composé majoritairement par des “indigènes” algériens auxquels se greffent des tunisiens et des marocains donc des nord-africains. Les indigènes d’Afrique de l’Ouest ou d’Afrique Centrale sont regroupés au sein de l’armée coloniale française, qui est un corps d’armée différent. 

La guerre d’Algérie, 1954-1962, Paris, 2013, Librio Flammarion en coédition avec Le Monde.

Bernard Droz et Evelyne Lever, Histoire de la guerre d’Algérie (1954-1962), Points, Paris, 1982.

Charles-Robert Ageron, Histoire de l’Algérie contemporaine (1830-1969), Tafat editions, Alger, 2016.

Benjamin Stora, Algérie, Histoire contemporaine (1830-1988), Casbah editions, Alger, 2004.

Le Monde

https://www.lemonde.fr/idees/article/2010/06/26/massacre-de-setif-et-recit-national_1379262_3232.html

Le  Point

https://www.lepoint.fr/afrique/algerie-une-journee-de-la-memoire-pour-les-massacres-du-8-mai-1945–08-05-2020-2374720_3826.php

Humanité

https://www.humanite.fr/setif-1945-un-massacre-colonial-573457

Liberation

https://www.liberation.fr/tribune/1995/05/08/setif-8-mai-1945-le-devoir-de-memoire_133927

96276819_667486900708535_157969335233544192_n
Akli Aooua étudiant en L3 Histoire à Panthéon-Sorbonne

Votre commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l’aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion /  Changer )

Photo Google

Vous commentez à l’aide de votre compte Google. Déconnexion /  Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l’aide de votre compte Twitter. Déconnexion /  Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l’aide de votre compte Facebook. Déconnexion /  Changer )

Connexion à %s

Propulsé par WordPress.com.

Retour en haut ↑

%d blogueurs aiment cette page :