La guerre d’Algérie, histoire d’une guerre oubliée

La guerre d’Algérie, histoire d’une guerre oubliée

 

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Source: https://www.histoire-pour-tous.fr/dossiers/4230-lindependance-de-lalgerie-5-juillet-1962.html

Dans La généalogie de la morale et contre toute attente, Nietzsche fait l’éloge de l’oubli. Il n’est pas signe d’une défaillance humaine ou un phénomène à blâmer. Bien au contraire, l’oubli est un phénomène actif et à valoriser, condition même du bonheur. Il nous épargne les souvenirs qui font mal et qui empêchent de porter le regard vers l’avenir, s’érige contre la liberté de se déterminer. L’oubli peut alors être comparé au phénomène biologique de digestion par lequel seuls les bons nutriments restent tandis que les autres seront évacués. Pourquoi doit-on se rappeler des souvenirs douloureux s’il suffit d’en faire simplement abstraction et de n’y prêter attention ? Pourquoi s’infliger des maux inutiles ?

 L’Histoire et notamment la période qui a suivi la guerre d’Algérie nous ont montré que des populations ont en effet cherché à oublier pour mieux reconstruire. On peut alors noter que l’oubli, faculté naturelle et biologique à l’origine, a été voulu et provoqué. L’oubli, lorsqu’il est volontaire, dissimule une blessure et une plaie vive, toujours ouverte que l’on peine à refermer. C’est alors qu’en France comme en Algérie, on a cherché à oublier. Il n’y avait rien de glorieux pour la France à admettre qu’une guerre a été perdue et qu’elle a induit la perte d’une parcelle du territoire français et d’une certaine manière, du patrimoine national. Il a été difficile de reconnaître que ce qui s’est passé en Algérie devait être caractérisé sous le nom de “guerre”, longtemps considéré comme simple « opération de maintien de l’ordre en Afrique du Nord » dans les documents officiels. Ce n’est qu’en 1999, que le terme de « guerre » est finalement accepté sous l’influence des députés socialistes. Il aura donc fallu plus de trente ans avant que cette reconnaissance ait lieu et pour cause, reconnaitre une guerre dans les événements passés, c’était reconnaître qu’il existait deux nations soit deux entités qui n’avaient rien à partager.

 Aussitôt que le conflit a été résolu, il a été oublié. En France, différents évènements le masquent. La construction européenne est l’une des principales occupations de De Gaulle qui tient, contre les aspirations fédéralistes, à la préservation de la souveraineté des États. Les événements de mai 68 prennent énormément d’ampleur et le gouvernement semble déjà assez occupé pour répondre aux demandes des combattants français de retour en France. Seuls, invisibles et incompris, ils demeurent de longues années loin de la scène politique. L’image d’une France unie et forte de ses valeurs républicaines issues de la Résistance est recherchée et voulue par le pouvoir contre tous les éléments qui auraient pu l’immaculer. On est alors face à un système qui n’acceptait pas ses torts. Ici, l’oubli joue un rôle essentiel pour le rayonnement du pays et a été le fruit d’une volonté politique. Reconnaître une guerre, c’est reconnaître des massacres, des comportements barbares, de l’incivilité et cela est absolument contraire au projet politique actuel. Pourtant, les mouvements issus de mai 1968 amènent à remettre en question l’idée d’une France uniforme et dont les valeurs s’appliquent à tous sans considération des histoires particulières. Ils témoignent bel et bien d’une impossibilité d’ériger une société idéale en laissant de côté toute une partie de la population qui ne peut se reconnaître dans ce projet en raison de son identité propre. Ils témoignent, par ailleurs, de l’impossibilité pour le pouvoir de provoquer l’oubli. Le « mythe du résistancialisme », terme inventé par l’historien Henry Rousso en 1987 afin de qualifier le comportement de certains partis politiques qui ne voulaient retenir du régime de Vichy que la seule idée que les Français s’étaient unanimement opposés à l’occupation, ne peut résumer à lui seule l’histoire de l’occupation allemande et il éclate doucement avec une histoire plus contrastée. 

En Algérie, une entreprise de « décolonisation du passé » voit le jour après la guerre. Le pouvoir cherche à se débarrasser de toutes les traces qu’a laissées le colon et on ne retient de la guerre que la victoire. Le peuple algérien entier se réunit donc autour de la victoire de la guerre d’Algérie et de valeurs originaires. Le passé, du moins un aspect du passé, n’est pas à oublier car il est constitutif de l’identité. On retrouve alors dans le préambule de la Constitution de 1996 modifié par les lois constitutionnelles de 2002 et 2008, la volonté de vouloir rappeler l’histoire particulière et sanguinaire qui a mené à la naissance de la nation en même temps qu’elle a mené à celle de la création de l’État algérien contemporain. Le Front de libération nationale (FLN) acquiert une légitimité sans pareille et est vu comme l’entité à laquelle le peuple doit sa liberté. C’est sur cette base qu’il parviendra à asseoir son pouvoir et qu’en 1965, par un coup d’État, Houari Boumédiène (président du FLN et chef d’état-major de la branche armée durant la guerre d’Algérie), devient président légitimé par sa carrière à défaut d’avoir accédé au pouvoir de manière démocratique. Le pouvoir exerce un contrôle politique fort durant de longues années et explique cela par la volonté de maintenir la paix et l’harmonie sociale. Si la guerre d’Algérie n’a pu être entièrement oubliée en raison de son caractère essentiellement fondateur, son histoire ne fait pas l’objet d’études scientifiques mais est construite à travers une vision manichéenne, les bons d’un côté et les traîtres de l’autre. L’histoire est ainsi un outil politique, loin d’une vision plurielle et d’un surplus de mémoire allant jusqu’au trou de mémoire. Selon Ahmed Taleb Ibrahimi, il faut tourner la page de l’histoire coloniale en se réappropriant sa culture et ainsi procéder à une « révolution culturelle ». Cela passe nécessairement par l’effacement du passé colonial et il s’agit ainsi de se réconcilier avec ses origines et de jeter aux oubliettes la culture imposée par le colon. On retrouve quelque part dans cette entreprise, l’idée nietzschéenne de l’oubli. Pour aller de l’avant et porter son regard vers l’avenir, il faut oublier les maux qui nous ont été infligés (la présence française étant ici assimilée à un mal).

 Pourtant on peut se demander si l’oubli, lorsqu’il est influencé, est effectivement souhaitable. Il semblerait qu’il ne puisse systématiquement et de manière pratique se solder par un avenir bienheureux. La reconstruction semble nécessiter la prise en compte du passé mais surtout son acceptation. La présence française en Algérie, bien qu’ayant donné lieu à une négation culturelle, a été effective et a donc laissé des traces que la simple volonté ne peut effacer. D’ailleurs, nous pouvons voir que cet oubli forcé (qui semble s’analyser comme une revanche contre les années perdues) a été mené à l’extrême si bien que le pouvoir politique a souhaité réaffirmer la « véritable culture algérienne », notamment par une entreprise d’arabisation, jusqu’à la négation de la culture berbère pourtant partie intégrante de l’histoire culturelle algérienne. 

En France, la longue période de négation de la guerre s’est soldée par la conséquence inévitable d’une montée en puissance des réclamations des groupes d’intérêts que le pouvoir ne pouvait plus longtemps passer sous silence sinon en ternissant son image et en niant un projet citoyen commun qui nécessite la prise en charge de l’histoire, aussi déplaisante soit-elle. 

Bibliographie :

STORA Benjamin, La gangrène et l’oubli, La découverte. Paris. 1991. 372 pages.

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CHEMMAH Aïcha, étudiante en L2 Droit-Philosophie et co-responsable du pôle rédaction.

 

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