Point culture : Le Sénégal

Le Sénégal

Comme vous l’aurez deviné, c’est le Sénégal que nous mettons à l’honneur pour le mois de février. ESMA vous présente une facette de la culture de ce grand pays avec la fête de Tamkharit !

L’Achoura au Sénégal : la Tamkharit, entre Islam et traditions

Tout comme dans de nombreux autres pays d’Afrique de l’Ouest, l’Islam a trouvé une terre fertile au Sénégal, notamment lors de la conquête des Almoravides du IXe siècle. Depuis ce premier contact, elle représente aujourd’hui 94 % de la population sénégalaise, 4 % revenant au christianisme et 2 % à l’animisme. L’enracinement de cette religion au Sénégal a contribué à une construction progressive d’une partie de la culture à travers son canevas. Au croisement de traditions parfois opposées se trouvent des fêtes qui, bien que communes à l’ensemble des musulmans du monde, témoignent d’une particularité sénégalaise, un amalgame à l’origine de critiques récurrentes.

La signification de l’Achoura

C’est l’exemple de l’Achoura, ou plutôt la fête de Tamkharit, selon l’appellation adoptée en wolof, langue véhiculaire interethnique du pays. Souvent appelé nouvel an musulman, cet événement se déroule au 9 et 10 muharram, le premier mois du nouvel an Islamique et un des mois sacrés. Dans l’Islam, il revêt une importance car il était d’habitude du prophète Mohammed de jeûner ce jour-là. En ce jour, les textes rapportent que le prophète Moussa fit un miracle avec l’aide d’Allah en divisant la mer en deux parties pour sauver son peuple du pharaon, un épisode également décrit dans la Torah. Pour éviter la confusion, le prophète Mohammed aurait conseillé aux musulmans de jeûner un jour avant ou après le jour de l’Achoura. Ce jeûne devient facultatif alors que le jeûne du mois de Ramadan est obligatoire, mais il reste valorisé parmi les plus fervents afin de bénéficier de l’expiation des péchés. Cette signification de l’Achoura est propre au sunnisme qui représente 90 % des musulmans au monde, puisqu’elle est pour les chiites un jour de deuil.

Les musulmans au Sénégal sont très majoritairement de tradition sunnite, les quatre grandes confréries y étant toutes affiliées. On retrouve donc dans la Tamkharit les pratiques de jeûne facultatif et des prières supplémentaires mais une cérémonie lui donne les allures de carnaval à la sénégalaise : le Tajabone.

La fête de Tamkharit

Le jour de jeûne représente une occasion d’introspection pour les volontaires. Le jour suivant, les femmes consacrent la journée à la préparation du repas du soir appelé « thiéré bassi saleté » ou « thiéré tamkharit » à base de couscous de mil particulièrement riche en saveurs et lourd composé de raisins secs, de haricots blancs, de petites boulettes de viande, diaga, de choux, le tout accompagné d’une sauce rouge à la viande de bœuf.

Les familles les plus fortunées tuaient traditionnellement un bœuf à l’occasion. Tous les membres de la famille sont mis au défi de se gaver puisque selon la tradition, celui qui ne s’est pas rassasié ne le sera jamais pour le restant de la nouvelle année. Le repas, servi dans un bol traditionnel, réunit les membres de la famille. Comme il est de coutume lors de la plupart des célébrations nationales, le repas est partagé avec les voisins, une pratique de générosité particulièrement encouragée.

Lors de cette fête, il est aussi conseillé de se maquiller le contour des yeux avec du khôl, de se couper les ongles, de rendre visite aux orphelins et aux malades. La nouvelle année débute ainsi par une purification et des démonstrations de bienfaisance, de solidarité et de partage.

« Tajabone weulé ! »

L’analogie avec le carnaval apparaît au stade du Tajabone, tradition qui intéresse le plus les enfants et les adolescents. Elle serait née d’une pratique des élèves d’écoles coraniques, appelés talibé, qui, avec tams-tams confectionnés à l’occasion, traversaient les rues en chantant et en dansant, n’hésitant pas à réclamer aux habitations environnantes des étrennes. Les filles se déguisent en garçons, en maniant de la craie pour se dessiner une barbe, et les garçons se déguisent en filles.

Cette tradition est aussi liée au mythe wolof d’Abdou Diambar, l’ange de la mort, qui a terrorisé bon nombre d’enfants au fil des générations. Un chant connu lui est d’ailleurs dédié:

Ismaël Lô : Tajabone

Traduction : « Abdou…ou Diambâr est un double-Ange
Il s’arracha du Haut, atterrit sur ton âme
C’est lui, lui qui te demandera si tu as prié
C’est lui, lui qui te demandera si tu as jeûné »

Cette nuit de fête s’éternise par un engouement contagieux qui, après avoir débuté des semaines avant le jour J, atteint son paroxysme lors du Tajabone. La matinée suivante, le dur réveil n’empêche pas de procéder aux habituelles prières à la mosquée par des versets destinés à implorer le pardon et à repousser le mauvais sort.

Un avenir incertain

La Tamkharit, mais surtout le Tajabone, se présente ainsi comme une fête propice à la convivialité familiale. Néanmoins, elle perd progressivement son attrait, son enthousiasme traditionnel, notamment dans les quartiers résidentiels de la capitale, certaines pratiques perçues comme étant datées. Il est incertain si cette tradition était propre aux régions wolofs du pays, dont Dakar, ou si elle s’était propagée dans les régions intérieures, ce qui fait qu’elle compte parmi les fêtes mineures au Sénégal. De plus, certains se montrent critiques à l’égard de sa conformité à l’Islam dont elle est censée être l’émanation, l’acculturation ayant conduit à l’immixtion de traditions animistes ou de pratiques vidant l’Achoura de son véritable contenu. Pour d’autres, la Tamkharit compterait parmi les célébrations illustratives de l’indépendance de la culture sénégalaise vis-à-vis de la culture arabe, et ne serait pas nécessairement en opposition avec l’Islam. Le Tajabone, en particulier, fait l’objet de critiques récurrentes par certains chefs religieux. D’une manière générale, l’évolution actuelle de la société tend vers une régression de la culture de liens communautaires et un resserrement autour de la cellule familiale, des tendances à l’opposé de l’esprit de la fête. Ce qui semble résister à l’épreuve du temps reste tout de même le copieux plat de couscous de mil, sans doute l’ingrédient de la célébration le plus facile à conserver.

Entre ceux qui la perçoivent comme étant entièrement étrangère aux préceptes de l’Islam et ceux qui ne se sentent plus concernés par sa célébration à la Sénégalaise, la Tamkharit telle qu’elle a existé auparavant est, sans l’ombre d’un doute, en voie de disparition. Bien qu’elle ne soit qu’une fête mineure dans le catalogue des fêtes sénégalaises, les idées de partage et de convivialité qui l’entourent reflètent des valeurs fondamentales de la société sénégalaise ayant vocation à perdurer.


Ana Azoma 

L3 Droit à l’Université Paris 1 Panthéon Sorbonne et membre active à ESMA


Bibliographie


« Entre rites carnavalesques et fête pieuse, le Sénégal célèbre le nouvel an musulman », 10 septembre 2019,  consulté le 19/02/2021, URL : https://afrique.lalibre.be/40827/entre-rites-carnavalesques-et-fete-pieuse-le-senegal-celebre-le-nouvel-an-musulman, Afrique La Libre.

« Ashoura 2019 – le 9 et 10 Muharram 2019 », consulté le 19/02/2021, URL : https://www.islamicfinder.org/special-islamic-days/ashura-2019/?language=fr, Islamic finder.

« La Tamkharit, fête de la bienfaisance et de la générosité »,17 septembre 2007,  consulté le 19/02/2021, URL: ttps://www.au-senegal.com/la-tamxarit,102.html, Au-Sénégal.com.

« Thiéré bassi salté ou Thiéré Tamkharite », 20 mai 2011, consulté le 19/02/2021, URL : http://senecuisine.com/thiere-bassi-salte/, Senecuisine.


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